A Propos de Nous


​​L'Encyclopédie de Genève: quelques dates

  • 1978: création d'un comité provisoire. L'idée de rédiger une encyclopédie de Genève est née sous l'impulsion de la Société genevoise d'utilité publique (SGUP). Pour la mettre en place, une poignée de membres et d'amis décident alors de créer une association: l'Association de l'Encyclopédie de Genève.
  • 1982: parution du premier volume de l'Encyclopédie de Genève
  • 1994: parution du dixième volume de l'Encyclopédie de Genève
  • 1996: parution du onzième et dernier volume de l'Encyclopédie de Genève, comprenant l'index général des dix volumes et un tableau chronologique
  • 1997: dissolution de l'Association de l'Encyclopédie de Genève et création de la Fondation de l'Encyclopédie de Genève qui gère les avoirs et les stocks, et soutient de nouveaux projets, dont l'édition des Registres du Conseil de Genève à l'époque de Calvin (1536-1564).

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Encyclopédie de Genève - ​​Déclaration d'intention

1. L'Encyclopédie de Genève vise à diffuser une connaissance renouvelée de Genève, du pays et des hommes qui l'habitent.
2. Cette recherche se concrétisera par la publication d'une série de livres illustrés et destinés à  un large public.
3. L'ensemble des informations se présentera non sous forme d'un système de connaissances (histoire, géographie, économie, etc.), mais sous celle d'une série de tableaux montrant les différentes activités des Genevois en relation avec le cadre dans lequel elles se déroulent.
4. L'Encyclopédie de Genève sera actuelle. Elle s'efforcera de saisir la réalité genevoise telle qu'elle est vécue, en y décelant la permanence et l'épaisseur du passé contenu dans les choses. Ainsi, l'Histoire y sera constamment présente sous la forme d'un héritage vécu.
5. Les limites territoriales seront en principe celles de l'actuel canton de Genève. Mais elles seront franchies chaque fois qu'une unité plus profonde avec les régions voisines pourra être saisie.
6. Les arts seront présentés dans leurs fonctions et leurs applications: la musique d'église avec l'Eglise, l'art subventionné avec les institutions publiques, l'architecture avec ses fonctions dans la résidence, dans l'activité professionnelle, dans le culte, etc. 
7. L'Encyclopédie de Genève fera appel avant tout aux collaborateurs qui peuvent témoigner d'une expérience dans les domaines et les activités qu'ils décriront, et apporter une réflexion personnelle sur ces sujets.
8. Les auteurs s'efforceront dans chaque cas de donner l'état des connaissances le plus exact et le plus complet, sans dissimuler les lacunes. Ils évoqueront les éléments qui mériteraient une étude plus approfondie.
​9. Les domaines traités seront les suivants :

  • Le pays de Genève
  • La campagne genevoise
  • La vie des affaires
  • Les institutions politiques, judiciaires et militaires
  • L'industrie, l'artisanat et les arts appliqués
  • Les religions
  • La science et 1'école
  • Genève et les étrangers
  • La vie quotidienne
  • Les plaisirs et les jeux

10. La présent projet constitue une oeuvre littéraire au sens de la loi fédérale du 7 décembre 1922 concernant le droit d'auteur et est protégé par la dite loi.


Genève, août 1979
Pour le Comité de l'Encyclopédie de Genève
Catherine Santschi          Charles Bonnet

Tiré du Bulletin de la Société genevoise d'utilité publique, 3e série, n° 6 (1982), p. 21

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Genèse de l'Encyclopédie de Genève

Pour découvrir la genèse de l'Encyclopédie de Genève, le plus simple est encore de se référer à deux articles écrits par la présidente de l'Association qui, avec l'aide de Jean de Senarclens et de quelques autres, ont porté à bout de bras l'ambitieux et difficile projet.

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"Conception et naissance d'une encyclopédie"

Nous sommes heureux de publier ici le texte de la conférence prononcée le 6 octobre 1982, à l'issue de notre assemblée générale, par Mademoiselle Catherine Santschi, archiviste d'Etat, présidente de l'Association de l'Encyclopédie de Genève. Le sujet pouvait paraître rébarbatif, mais l'orateur a su entraîner son auditoire dans l'aventure de l'Encyclopédie en donnant à son exposé le charme d'une "causerie au coin du feu".

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Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,
 
Dans l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours (livre II, chap. 24), nous lisons que l'évêque de Vienne, Saint Avit, personnage distingué par son savoir, sa piété et son autorité, exhortait, en ces termes, le roi burgonde Gondebaud, qui hésitait à confesser en public l'égalité des trois personnes de la Trinité, c'est-à-dire à passer ouvertement de l'arianisme au catholicisme:

"Dans ta crainte de la population, ô  Roi, tu ignores qu'il vaut mieux voir le peuple adopter ta foi que de te voir flatter la faiblesse populaire, car tu es le chef du peuple; ce n'est pas le peuple qui est ton chef. En effet, quand tu pars pour la guerre, tu marches devant les corps de troupes, et ils te suivent où que tu ailles. Il vaut donc mieux que tu les précèdes pour leur faire connaître la vérité que de périr en les laissant demeurer dans l'erreur, car Dieu ne se laisse pas bafouer, et il n'aime pas celui qui, à cause d'un royaume terrestre, ne le confesse pas dans le siècle." (1)

Cet argument confondit le roi, mais il persista jusqu'à la fin de sa vie dans cette insanité et ne voulut pas confesser en public l'égalité de la Trinité.

C'est là, à peu près, le langage que m'ont tenu mes deux compagnons du comité de l'Encyclopédie de Genève, MM. Charles Bonnet et Jean de Senarclens, pour m'obliger à assumer l'entreprise que je préside. Et pourtant, comme vous allez le voir, la conception et la réalisation d'une telle oeuvre requiert des talents si divers et tant de collaborations actives, qu'il n'est pas assuré que j'en sois le véritable auteur. Le mot même de l'encyclopédie n'est pas de moi: il a été articulé pour la première fois par l'un des initiateurs, dont les intérêts ne convergeaient pas forcément avec les miens et qui envisageait bien l'Encyclopédie dans son véritable sens, la roue des connaissances, un vaste recueil où l'on allait exposer dans un certain ordre l'ensemble des connaissances accumulées sur le territoire et les habitants de Genève.

Prise de pouvoir?
Le succès étonnant de l'Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, avec ses tirages de 25.000 à 30.000 exemplaires, l'importance dans l'histoire de l'édition et dans l'histoire de la pensée de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, tout cela a pu créer dans les esprits l'idée que l'encyclopédie était une tentative de prise du pouvoir non seulement intellectuel, mais matériel: et chacun de calculer, avec des méthodes et des résultats qui montrent bien la relativité du chiffre, les bénéfices fabuleux que l'on pouvait escompter en éditant une Encyclopédie de Genève.
 
Pour décourager tout de suite ceux qui seraient tentés de se lancer dans une pareille folie, les calculs faits à tête reposée et de sang-froid montrent qu'une telle entreprise peut équilibrer ses finances et même honorablement, mais qu'elle n'apportera pas à  ses auteurs la fortune matérielle. Ce qui ne se compte pas, en revanche, c'est l'enrichissement intellectuel d'une recherche globale sur la vie genevoise, et la dimension spirituelle - il ne faut pas craindre de le dire - procurée à ceux qui se sont lancés dans l'aventure par amitié et par goût de la vérité.
 
Prise du pouvoir intellectuel, projections diverses, jalousies même, tous ces motifs qui s'entrecroisent comme en un contrepoint diabolique devaient théoriquement rendre impossible la réalisation de l'oeuvre. Une encyclopédie peut valoir à ses auteurs beaucoup d'ennemis. Voici ce qu'en dit Alain Rey, lui-même auteur de dictionnaires: "Ces ouvrages, dont nul ne met en cause l'utilité, sont surveillés, critiqués, souvent méprisés. Les responsables du domaine culturel auprès des médias, les journalistes par exemple, en ressentent, avec un immense public, le besoin. Mais il arrive, lorsqu'une actualité généralement commandée par l'économie met ce genre de livres sur le devant de la scène, qu'une hostilité les saisisse. Les textes encyclopédiques sont alors moins visés que leur reproduction et leur diffusion dans des ouvrages soutenus par la publicité. Cependant, la critique journalistique sait poser de vraies questions, comme celle de l'utilité sociale des ouvrages de référence ou du reflet des idéologies qui président à leur élaboration. De leur côté, les écrivains, en général fascinés par le dictionnaire de langue, sont sensibles à la médiocrité esthétique de l'ensemble du genre. Etiemble écrit: "La plupart des encyclopédies, simple fourre-tout, n'ont aucune valeur littéraire; celle de Diderot exceptée, que nous lisons pour le plaisir...", mais c'est dans une encyclopédie (l'Universalis) qu'il l'écrit. D'autres, après Mallarmé, Cocteau ou  Ponge, savent voir dans le dictionnaire  une "machine à rêver" (Barthes), un piège poétique, sinon un délire culturel." (2)

Au demeurant, je recommande vivement cet ouvrage à tous ceux qui désirent compléter leurs connaissances théoriques et historiques du phénomène de l'encyclopédie et du dictionnaire. On n'y trouvera pas de recette infaillible pour faire une encyclopédie, pas plus qu'on n'en saurait tirer une du récit que je vais vous faire de mon aventure. Aventure qui devait théoriquement et raisonnablement échouer, mais qui, dans les faits, aboutit à un certain résultat par l'effet d'un miracle qui est celui de l'amitié.

Solitude du directeur - Confort du travail en équipe
Le mot "encyclopédie" était donc lâché. Il aurait pu aller se noyer au fond du verre de thé que nous buvions au bar de l'Ancienne Académie à Lausanne, mais il est venu me frapper en plein coeur, car il rencontrait en moi une série de réflexions sur l'histoire qui mûrissaient depuis longtemps. Cela non pas à cause de ma participation à l'Histoire vaudoise, volume IV de l'Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud: là, j'étais dans une situation infiniment plus agréable qu'aujourd'hui. Intégrée à une équipe d'auteurs, je remplaçais l'historien spécialiste de la période, qui avait quitté l'entreprise en catastrophe. Je faisais donc figure de la brave fille dévouée qui voulait bien boucher les trous et qui ne provoquerait à coup sûr aucun drame, du fait qu'elle n'était pas intégrée au petit monde grouillant des intellectuels vaudois. Portée par l'équipe, introduite dans un projet déjà bien élaboré, je n'avais qu'à faire ce qu'on me disait. Tout ce que je risquais, en donnant un texte trop long,... c'était les ciseaux! Et de fait, le risque n'était pas bien grand, car Bertil Galland, le directeur de la publication, était si enthousiasmé par tout ce qu'on lui apportait, qu'il ne se serait privé pour rien au monde de mes récits sur la réforme clunisienne, sur le développement des paroisses et sur la fondation des couvents cisterciens dans le Pays de Vaud. Et ce travail d'équipe, auquel je participais pour la première fois, était si stimulant que je ne saurais plus le concevoir autrement.
Aussi, dans l'Encyclopédie de Genève, m'arrive-t-il de regretter ce temps béni et de renoncer un moment à concevoir, à présider et à décider, pour me vautrer avec délices dans les recherches et la rédaction des chapitres où je fonctionne comme bouche-trou: la pêche autrefois, la vie quotidienne à la campagne, l'ancien artisanat, les sociétés locales, les moulins, la réforme catholique, les origines du christianisme. Ce travail de rédaction m'oblige à m'apercevoir que mes grandioses projets épistémologiques ne peuvent se réaliser par la simple écriture.
 
Comment ordonner les sujets ?
Car, enfin, il faut en venir au contenu. L'encyclopédie était le mot magique qui pouvait susciter les collaborations, mais il fallait fournir à cette accumulation de connaissances un cadre, une ligne directrice, un plan qui fût capable de tout absorber.
L'ordre alphabétique, par la constitution d'un thésaurus de mots-clés qu'on aurait assorti d'un texte explicatif, fourni chaque fois par un auteur spécialisé, aurait pu permettre un classement des connaissances. Aussi bien, certains des collaborateurs et même des éditeurs auxquels je me suis adressée avaient en tête un dictionnaire historique et biographique, analogue, mais en plus petit (?), au fameux Dictionnaire historique et biographique de la Suisse (DHBS) publié en 1921-1934 par Victor Attinger, Marcel Godet et Heinrich Türler.(3)
Mais l'ordre alphabétique - en soi un désordre de la pensée - procurait diverses contraintes qui pouvaient se révéler insurmontables, peut-être même fatales au projet genevois. Il implique une organisation très stricte, très pesante pour des auteurs et des éditeurs bénévoles. Il oblige, indépendamment de l'état des recherches et des connaissances scientifiques dans tel ou tel secteur, à rédiger et à publier des articles même mal mûris, d'où des inégalités, l'insatisfaction des auteurs et à la longue aussi des utilisateurs, qui finissent par s'apercevoir des faiblesses et même des fautes. L'ordre alphabétique, du reste, sous-une apparence technique et même neutre, n'empêche absolument pas les incartades idéologiques des auteurs. Il peut même, du fait des choix inévitables, trahir les préférences, les opinions des éditeurs.
Il pose un problème épineux, celui des biographies et des familles. Problème qui a gêné les éditeurs de dictionnaires, surtout sur le plan local et régional, depuis les débuts de ce genre littéraire. Au XVIIIe siècle, les éditeurs des premiers dictionnaires historiques et biographiques de la Suisse en ont fait l'amère expérience.
Comme on peut le lire dans les correspondances des historiens suisses de cette époque, ces dictionnaires étaient envisagés comme des nobiliaires ou des recueils de généalogies. Cette attente créait mille difficultés. Le gouvernement bernois interdit la publication des généalogies de familles bernoises dans un dictionnaire historique publié à  Bâle en 1727. Le brave pasteur qui les avait rédigées en resta longtemps ulcéré. Dans la correspondance de l'éditeur Attinger, concernant le Dictionnaire historique et biographique de la Suisse, correspondance que l'on peut consulter aux Archives d'Etat de Neuchâtel, on voit l'éditeur et ses collaborateurs scientifiques en butte aux critiques et aux attaques des familles ou des individus, mécontents de ce quel'on a trop ou trop peu pu parler d'eux.
Il en résulte que quoi que l'on fasse dans cette matière, on fait des mêcontents: les uns trouvent qu'il y  a trop de biographies, les autres pas assez. D'un côté, on veut rassembler toutes les informations biographiques que l'on a accumulées durant les cinquante dernières années de recherches, de l'autre, les lecteurs ne sont intéressés que par ce qui concerne leur famille, c'est-à-dire une page ou deux sur dix volumes. Les rédacteurs eux­ mêmes hésitent à parler des personnes vivantes, de peur de mécontenter ceux dont ils ne parlent pas - inconvénient qui n'est du reste pas lié essentiellement à l'ordre alphabétique, car certains de nos collaborateurs l'ont aussi éprouvé dans l'ouvrage thématique qu'est l'Encyclopédie de Genève.
Pour le dire en passant, si j'avais lu les archives du DHBS avant de me lancer dans l'entreprise, je ne m'y serais probablement pas engagée. Car il faut lire ces volumes de copies de lettres et ces innombrables dossiers de correspondance avec les archivistes et historiens de tous les cantons, pour mesurer la somme de travail, de diplomatie, le haut degré d'organisation nécessaire pour surmonter les difficultés politiques et financières d'une pareille entreprise. Je ne l'aurais probablement pas fait et je me serais ainsi privée de beaucoup de plaisirs et de satisfactions.

La place de l'histoire
Toutes ces réflexions, je les ai faites a posteriori, surtout lorsque, à la fin de 1980 et au début de 1981, la question s'est posée d'une collaboration des archivistes à un nouveau DHBS. Au moment où l'on débattait du plan de l'encyclopédie et de son principe même, j'étais occupée par une autre réflexion, de type historique et épistémologique, l'"Histoire" étant ici comprise au sens large d'enquête sur la destinée humaine. Et c'est cette réflexion qui est à l'origine du plan de l'encyclopédie.
Tout avait commencé avec la rédaction de ma thèse sur l'historiographie des évêques de Lausanne(4). Le propos était de montrer que vingt-cinq ou trente historiens, étudiant tous le même sujet et tous, directement ou indirectement, à partir des mêmes sources, placés à  des époques et dans des milieux différents, produisaient chacun un ouvrage différent. La conclusion commençait par la phrase suivante: "Notre analyse des ouvrages relatifs à l'Eglise épiscopale de Lausanne a fait ressortir la diversité des intentions, des points de vue et des méthodes plus que les caractères communs de l'historiographie locale. Les particularités des individus ont été mises en relief de telle sorte qu'on se prend à douter qu'une synthèse soit possible." Cette phrase, que je croyais innocente, a fait réagir un de mes directeurs de thèse et a été qualifiée de suicidaire par une demoiselle qui poursuit aujourd'hui une brillante carrière dans la recherche scientifi­que. A quoi je pourrais répondre qu'après s'être suicidé, on se sent beaucoup plus léger et que, même si une telle affirmation met en question la possibilité d'une recherche objective et scientifique en histoire, elle ne saurait suffire à elle seule à ébranler le monument de la recherche historique édifié en Europe occidentale par l'érudition allemande, par la Revue historique et par 1'Ecole des Annales.
Une deuxième réflexion m'est venue de mon activité éphémère de commissaire aux publications de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève et des observations que je pouvais faire sur la manière dont les travaux historiques les plus savants étaient publiés et reçus. D'un côté, on faisait imprimer des ouvrages remarquables, parfois exemplaires, et de l'autre, les stocks de livres s'accumulaient, certains libraires décourageaient même les acheteurs; bref, cette dignité supplémentaire que confère aux travaux scientifiques l'encre d'imprimerie ne suffisait pas à faire passer le message. Message qui pourtant était perçu comme nécessaire. Preuve en soit le succès remporté par des ouvrages comme l'Histoire de Genève (Genève 1842-1942), dirigée par M. Paul Guichonnet ou le recueil de photos anciennes publié par Bernard Lescaze et Barbara Lochner. 
 
L'histoire qui est en nous
Mais quel était ce besoin? C'est M. Guichonnet, je crois, qui l'a le mieux formulé, lorsque je lui ai demandé son aide et ses conseils pour le premier volume de l'Encyclopédie. "Une encyclopédie genevoise est très nécessaire. Les gens ont besoin de savoir ce qu'ils ont sous les pieds."
C'était là une démarche inverse de celle que pratique l'historien de métier. A l'Université, nous avons appris à partir des documents, à les étudier en les replaçant dans le contexte de leur époque, de manière à leur rendre pleinement justice. L'idéal, jamais atteint, est de gommer la personnalité de l'historien pour présenter les faits tels qu'ils se sont réellement passés, condition nécessaire et suffisante de l'objectivité. Du reste, sans vouloir polémiquer avec mes bons maîtres positivistes, auxquels je dois beaucoup sur  le plan de la méthode, je pense que ce type de recherche ne peut conduire qu'à raconter des histoires, à la limite à servir d'amuseur public. Et il est évident qu'au stade très évolué où en sont les études historiques dans notre vénérable Société d'histoire, les récits historiques qu'elle publiait n'amusaient qu'exceptionnellement {cette exception étant procurée à la Société par certains orateurs qui ajoutaient à leur science un talent de mise en scène et de présentation).
Vouloir savoir ce qu'on a sous les pieds, c'est tout autre chose, c'est partir de ses pieds, c'est-à-dire de soi-même. Et là, M. Guichonnet rejoignait une réflexion qui m'avait été faite, à l'époque même où je soutenais ma thèse suicidaire, par un vieux Russe, étudiant perpétuel à l'Université de Lausanne: "Mais l'histoire, elle n'est pas dans tes documents, elle est en toi!"
Ainsi ébranlée dans ma bonne conscience positiviste, j'en arrivais à penser que ce n'était pas les gens du passé qui étaient un objet d'étude pour nous, hommes du XXe siècle, mais que c'était nous qui étions un objet pour eux: nous étions ce qu'ils avaient voulu que nous soyons, le résultat de leurs espoirs et de leurs efforts.
Qu'allait donc être, dans cet esprit, une présentation de 1'histoire de Genève: "Histoire" étant, je le répète, une enquête globale sur la destinée de 1'homme. Il fallait d'abord qu'elle partît du présent. Que l'exposition des faits passés conduisît à une explication du présent. Ainsi, il ne convenait pas de se demander quelles avaient été les institutions de Genève à l'époque burgonde et mérovingienne pour mieux connaître l'époque mérovingienne. Mais il fallait bien connaître ces institutions pour pouvoir dire si, dans le fonctionnement des institutions actuelles, on trouvait encore des aspects de la loi Gombette, ou les usages des rois burgondes et mérovingiens de se débarrasser de leurs ennemis par l'assas­sinat ou de partager leur royaume entre tous les héritiers au lieu de le réserver à un seul.
 
La matière de dix volumes
C'est ainsi que, toujours autour de nos tasses de thé, nous avons conçu un plan thématique en huit, puis en dix volumes, consacrés chacun â un secteur d'activité, avec la description de son cadre et l'exposé de l'épaisseur historique.
Voici les titres des dix volumes:

  • Le Pays de Genève
  • La campagne genevoise
  • La vie des affaires
  • Les institutions
  • L'industrie, l'artisanat et les arts appliqués
  • Les religions
  • La science et l'école
  • Genève et les étrangers
  • La vie quotidienne
  • Les plaisirs et les jeux

Ainsi, on ne cherchait pas à couvrir l'ensemble des connaissances, classées et ordonnées selon les schémas scolaires traditionnels et pourtant changeants, mais à rendre compte de la vie genevoise sous ses divers aspects: il y aura donc de l'ethnologie, de l'histoire de l'art, de la philologie, de l'histoire comprise comme récit sur le passé, de l'histoire naturelle, de la géographie, dans chaque volume, à propos de chaque sujet.
Tel était le principe de base, qui, je puis vous l'assurer, n'obéissait pas au caprice tyrannique d'une seule personne, mais a été discuté avec tous les auteurs et avec tous ceux qui ont bien voulu prendre une responsabilité dans ce vaste projet. Il a paru assez séduisant pour que tous les domaines finissent par être couverts par des spécialistes enthousiastes et désireux de faire quelque chose pour Genève.
Ces discussions, ce travail préparatoire, très long, qui se poursuit encore aujourd'hui avec l'élaboration dans le détail des divers volumes est une étape fondamentale dans la réalisation de l'oeuvre. C'est au cours de ces discussions que les équipes rédactionnelles se forment, qu'elles se soudent, qu'elles renforcent leurs motivations et qu'elles apprennent à opposer une résistance souple et ferme aux nombreuses difficultés: dénigrement, défai­tisme, opportunisme.

Les auteurs
Pour déterminer l'esprit dans lequel nous allions travailler, le statut des auteurs était de première importance. Les auteurs doivent-ils être bénévoles ou rétribués? En Suisse, très peu de personnes peuvent prétendre vivre uniquement de leur plume: seuls les écrivains renommés et les journalistes indépendants sont dans cette situation. Et encore, je ne suis pas sûre que les tirages que l'édition suisse romande produits permettent de verser aux auteurs des droits suffisants pour les faire vivre. La plupart des personnes qui écrivent des livres, des articles ou fournissent à des ouvrages scientifiques une contribution sous forme de chapitre ont une occupation régulière dont la rétribution {salaire horaire ou traitement mensuel) suffit normalement à assurer leur subsistance. L'appât du gain ne saurait donc constituer une motivation suffisante pour les faire collaborer à une encyclopédie locale ou régionale. Les auteurs auxquels nous nous sommes adressés, parce que nous estimions qu'ils avaient quelque chose à nous dire, étaient tous des experts, des personnes d'un certain âge, exerçant leur profession avec succès. Ils étaient par conséquent très occupés, très sollicités, avaient peu de temps, et ce n'est pas une rétribution qui aurait pu les inciter à travailler et à tenir les délais.
En somme, ce phénomène du bénévolat dont je tente de rendre compte ici et qui est une des lignes directrices de notre Société genevoise d'utilité publique, a été admis tacitement et inscrit sans difficulté dans les statuts de l'Association de 1'Encyclopédie de Genève. On n'a pas donné de raison positive (les raisons négatives que l'on a données à 1'occasion étaient qu'une rétribution changerait l'esprit de l'entreprise; que des honoraires considérés comme normaux alourdiraient considérablement le budget; et que pour des auteurs qui étaient de toute façon très occupés, la promesse d'une rétribution ne suffirait pas à leur faire respecter les délais). On aurait pu invoquer des raisons juridiques, nécessité d'une contrepartie, même symbolique, à accorder aux auteurs en échange d'un texte original répondant aux normes de rédaction et fourni dans les délais; droit de propriété de l'Association de l'Encyclopédie sur les textes fournis, c'est-à-dire possibilité d'en modifier la forme (avec l'accord de l'auteur) et liberté, à la limite, de ne pas les publier au cas où ils ne conviendraient pas. Ces raisons ont dû s'effacer devant les considérations pratiques et éthiques que j'ai évoquées tout à l'heure. 
C'est pourquoi dans l'Encyclopédie de Genève, comme dans l'Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, on continue de compter sur la diplomatie des membres de l'Association, sur leur talent de persuasion et sur leur activité et leur savoir-faire pour obtenir que les textes soient remis dans les délais et pour persuader les auteurs d'y apporter les modifications nécessaires. Mais ce qui est devenu facile pour l'Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, qui peut s'appuyer sur un confortable succès (neuf volumes parus à ce jour, dont le tirage oscille entre vingt-cinq et trente mille exemplaires) est encore très difficile pour l'Association de l'Encyclopédie de Genève, qui n'a commencé ses travaux qu'en 1978 et publie aujourd'hui seulement son premier volume. La principale motivation qui peut animer des auteurs très occupés, c'est bien  sûr l'attachement à leur terre et à leur ville et leur amitié pour ceux qui l'habitent. Mais c'est aussi, et pour une large part, la certitude du succès: des livres qui sortent de presse aux dates prévues, qui sont beaux, attrayants, bien illustrés, qui se vendent bien et qui sont lus. Il faut donc rendre hommage à ceux qui ont accepté dès le début de rédiger des chapitres sans avoir de véritables modèles et sans être sûrs que le projet allait se réaliser.
Sans eux et sans l'impulsion décisive qui a été donnée à l'aspect commercial et publicitaire de 1'entreprise par MM. Jean de Senarclens et Julien van der Wal, l'Encyclopédie de Genève serait encore aujourd'hui au stade fort agréable, mais inefficace, des discussions philosophiques autour d'une tasse de thé. Mais il faut dire maintenant quelles ont été les différentes étapes de l'Encyclopédie, de son organisation et de son développement. 

Les étapes de la réalisation
Nous avons donc commencé, dans un comité provisoire formé en 1978, à élaborer le plan d'ensemble, c'est-à-dire les titres et les contenus approximatifs de chaque volume. Nous avons adopté, d'autre part, un programme général, que nous appelons le manifeste, qui indique dans quel esprit nous voulons travailler. Nous y sommes, je crois, restés fidèles. Puis, nous nous sommes livrés, avec l'aide de quelques auteurs pressentis pour le premier volume, à une réflexion plus approfondie sur le contenu du tome I qui, par la suite, a été divisé en deux: "Le Pays de Genève", présentation générale, et "La campagne genevoise". C'est alors, en voyant la bonne volonté et l'intérêt de ces premiers auteurs pour l'entreprise, que j'y ai été définitivement engagée. C'est l'amitié et la confiance qui m'ont été témoignées alors, qui m'ont incitée à poursuivre et à mener l'Encyclopédie à sa réalisation.
Dès lors, les contraintes juridiques, financières et même dans une certaine mesure, politiques commençaient. Nous avons remplacé le comité provisoire par une association sans but lucratif; des statuts ont été élaborés, donnant au président et à un organisme directeur un large pouvoir de décision, indispensable pour obtenir des résultats concrets et rapides. Nous nous sommes inscrits au Registre du Commerce et nous avons commencé une campagne de relations publiques pour recueillir encouragements et suggestions de la part des autorités politiques, judiciaires, scientifiques, religieuses, morales, de notre République.
Forts de ces appuis, nous avons pu procéder au recrutement définitif des auteurs du premier et du deuxième volumes, et nous leur avons fixé des délais pour la remise de leurs textes. Parallèlement, nous avons également recruté les auteurs et mis progressivement sur pied les comités rédactionnels des volumes III et suivants.
Dès lors, le travail était suffisamment avancé pour que nous puissions songer à la mise en page et à l'illustration. C'est alors que nous avons conclu un contrat avec le photographe Jean Mohr et que M. Julien van der Wal est entré dans l'association pour prendre la direction artistique de l'Encyclopédie.
Sur la base d'un texte relatif aux institutions communales, qui a donné et donne encore lieu à de nombreuses discussions, une maquette de mise en page a été élaborée. C'est là que nous avons fait nos premiers exercices de "rewriting", de recherche iconographique, de rédaction des légendes et de mise en place du tout. Le résultat a été diversement apprécié. Ce cahier paraissait un peu pauvre et mince, vu son absence de quadrichromie. Les auteurs auxquels nous l'avons remis ont pu savoir sous quelle forme allait paraître leur contribution, mais contrairement à ce que j'avais pensé, ils ne pouvaient guère s'inspirer de 1'esprit et de la démarche pour réaliser leur propre chapitre.
L'utilité même des instructions générales et pratiques que nous avons rédigées sur la base de cette première expérience n'est pas prouvée. De fait, chacun se retrouve seul devant son papier blanc et sa documentation, avec de temps en temps le soutien apporté par une réunion des auteurs, un café bu avec le directeur du volume ou avec la présidente, ou un téléphone d'un membre de la commission iconographique.
La véritable stimulation, en effet, s'est produite au moment où nous avons rassemblé tous les textes rédigés du volume I, où nous avons discuté avec les auteurs des aménagements à apporter, où la matière même a permis de déceler le fil conducteur. Dès lors, le photographe et la commission iconographique pouvaient partir à la chasse aux images. Les textes composés, découpés et collés sur un "miroir", le graphiste et le comité de rédaction ont disposé les photos, les graphiques et les cartes; les légendes ont été rédigées, partie par les auteurs, partie par moi-même, et deux gros index ont été élaborés par M. de Senarclens.
Ces index représentent toute une odyssée. Formée à l'école sévère, rigoureuse, voire ascétique de mon maitre et ancien collègue, M. André Donnet, archiviste cantonal du Valais, j'étais persuadée que l'on devait les faire deux fois: une première fois à partir des dactylogrammes avant la composition typographique, de manière à découvrir toutes les incohérences et toutes les inconséquences qui pouvaient encore demeurer dans le texte, et une seconde fois à partir des textes composés et mis en page. Les expériences faites avec les index de ce premier volume m'ont convaincue que j'avais raison. Mais il n'y a pas de doute que ce labeur acharné a valu à leur auteur sa part de paradis...
 
Regard sur le ahemin paraouru
Enfin voilà ce volume! On m'a demandé s'il était conforme à mon attente. Sur le moment, j'ai fait une réponse de Normand. Car, ayant été mêlée de près à chacune des étapes de sa réalisation, je puis bien dire que j'ai les textes, les illustrations, les couleurs, la toile, le papier, le tranchefile qui m'ont paru les meilleurs au moment où on me les a proposés. Mais la question que l'on me posait va plus loin: est-ce que le volume, dans sa présentation et dans son contenu, est conforme au projet que vous aviez en 1978 en commençant l'Encyclopédie? A quoi je répondrai que je n'avais pas de projet précisément dessiné. J'avais une ou plusieurs idées, mais je ne "voyais" pas le livre. C'est à notre directeur artistique, M. Julien van der Wal, que revient tout le mérite d'avoir donné à ce volume, à cette série, la forme aérée, classique et moderne à la fois, qui est la sienne.
Le contenu, qui vient des auteurs et de M. Guichonnet, leur chef d'orchestre, ne contredit pas, mais confirme plutôt les idées que j'avais. Si cette conception a abouti à un produit de valeur, c'est aux auteurs, aux artistes et aux artisans qui l'ont réalisée que je le dois. Et pour en revenir au paradigme du roi Gondebaud, par lequel j'ai débuté, je pense que j'ai été bien inspirée de suivre son exemple: écouter ce que disait son peuple, garder ses idées pour lui et ne les publier qu'au moment où elles exprimaient le consensus général. Finalement, le saint évêque Avit, avec son agressivité de théologien, se souciait davantage de la prise du pouvoir par son Eglise, que de l'harmonie et du bien du peuple burgonde.

Catherine Santschi, "Conception et naissance d'une Encyclopédie", Bulletin de la Société genevoise d'utilité publique, 3e série, n° 6 (1982), p. 11-20

Notes
1. Grégoire de Tours, Histoire des Francs, (trad. du latin par Robert Latouche), Paris: Les Belles Lettres, t. I, 1963, p. 126 (coll. "Les classiques de l'histoire de France au Moyen Age")
2. Alain Rey, Encyclopédies et dictionnaires, Paris: P.U.F., 1982, p. 3-4 (coll. "Que sais-je ?", No. 2.000)
3. Catherine Santschi, "Les Archivistes et le nouveau dictionnaire historique et biographique de la Suisse", dans Bulletin de l'Asso­ciation des archivistes suisses, n° 34 (1982), p. l-16
4. Catherine Santschi, "Les Evêques de Lausanne et leurs historiens des origines au XVIIIe siècle", Lausanne: Société d'histoire de la Suisse romande, 1975 (Mémoires et documents, 3e série, t. XI)

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"L'Encyclopédie de Genève, une "connaissance renouvelée" de Genève?"

La rédaction de la Revue suisse d'histoire, en incitant l'auteur de ces lignes à contribuer à un numéro thématique sur l'historiographie cantonale, lui a donné "toute latitude pour traiter l'histoire de Genève à travers l'expérience de l'Encyclopédie genevoise". Cette demande a été comprise comme un appel à donner un témoignage personnel et acceptée comme telle, bien qu'elle soit peu compatible avec l'idéal calviniste de l'effacement devant l'oeuvre commune. Mais en décrivant ici un projet, en mesurant la distance entre la réalisation et le propos initial, on n'entend pas passer sous silence 1'enthousiasme et l'abnégation des auteurs, des artisans, des membres du comité et de l'Association de l'Encyclopédie de Genève qui ont permis la concrétisation d'une idée et qui l'ont aussi fait évoluer dans une direction plus réaliste, plus propre à satisfaire les besoins et les attentes légitimes du public. Que tous ces collaborateurs trouvent ici l'expression de notre reconnaissance.

Les modèles
II est inutile de vouloir cacher ce que l'idée d'une Encyclopédie de Genève doit ä l'exemple d'une entreprise voisine, l'Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, commencée dans les années soixante et achevée en 1987. Du reste, les incitations commerciales se referaient expressément à cette série. Entreprise privée, au service de Iaquelle s'est mise une équipe d'amis désireuse de faire quelque chose pour le pays (à Genève pour la cité), l'équipe des Genevois s'est heurtée, comme celle des Vaudois, à la méfiance de l'establishment intellectuel, puis, à la suite du succès remporté devant le grand public, a fait l'objet de mainte tentative de récupération. Mais les ressemblances s'arrêtent là, car la conception de l'oeuvre, qui s'est imposée en grande partie, était profondement différente du modèle vaudois, sagement aligné sur les disciplines enseignées à l'école et ä l'Université, dont la cheville ouvrière s'irrite d'ailleurs de ne pas retrouver l'histoire de Genève - concue sans doute comme un récit chronologique de «faits» - dans notre structure thématique1. La conception de l'histoire qui était à la base du projet genevois prenait ses sources dans diverses rencontres et expériences, dont la plus "folklorique" est sans doute une vieille amitié avec un étudiant perpetuel de l'Université de Lausanne amoureux du paradoxe2: "L'histoire, disait cet original à l'archiviste tout imbue de ses sources et de ses méthodes, l'histoire n'est pas dans tes documents, elle est en toi." Que voulait-il dire par là? Peut-être pour sauver ma discipline et tous les efforts que j'avais faits pour l'acquérir et pour m'y affirmer, je continue d'admettre que les documents peuvent au moins servir de repères pour découvrir les réalités du passé. Mais je reconnais aussi que nous les interprétons avec une bonne part de subjectivité. Nous n'y trouvons de réponses qu'aux seules questions que nous nous sommes posées et que nous leur avons posées, donc nous n'y lisons que ce que nous avons en nous, les fruits de notre héritage culturel. De tels raisonnements étaient assez contestataires pour me faire regarder alors - nous étions au milieu des années soixante-dix - avec suspicion par la corporation des historiens. Pourtant, dans mes recherches sur l'historiographie, sur la manière dont les historiens utilisent leurs sources et celle dont les peuples et les gouvernements recomposent leur histoire, j'avais parcouru un chemin qui me conduisait à des réflexions très semblables3. Même dans les milieux académiques, une certaine inquiétude se faisait sentir: par exemple ä l'Université de Constance, le professeur Arno Borst, publiant ses Conférences et ses études sur le monachisme dans la region du Bodan4, avouait trouver plus de vérité historique dans les chroniques et les témoignages des moines du Moyen Age que dans les travaux des médiévistes érudits des XIXe et XXe siècles. II avouait aussi son trouble devant une société qui, sous couleur de recherche historique, traite ses morts en objets et joue avec leur cadavre sans respect pour ce qui a été leur vie.

Archives et historiographie
Une autre expérience, les débuts du "préarchivage" dans l'administration genevoise, dans le cadre de mon activité aux Archives d'Etat, m'ont incitée à remettre en question le discours traditionnel sur l'histoire. Ayant recu pour tâche de visiter les Services de l'administration, les secrétariats généraux des départements, les greffes des juridictions et les secrétariats des commissions, et de donner des directives pour le tri et la gestion en général des archives qui s'y accumulaient, j'y rencontrai des chefs de service, scientifiques ou techniciens de haut niveau, à qui l'expérience et les connaissances conféraient une vision synthétique de leur activité, de sa place dans l'Etat et dans la société, et... un regard critique sur la valeur des documents qu'ils produisaient et accumulaient. Les historiens de la corporation diront sans doute qu'ils ont l'habitude de tirer des documents autre chose que ce que leurs auteurs ont voulu ou prétendu y mettre, et qu'ils ont depuis longtemps des méthodes critiques qui leur permettent de voir, à travers un document juridique ou administratif, d'autres réalités5. Voire par ces méandres académiques, devenus aujourd'hui plus techniques que philosophiques, sommes-nous vraiment capables de redire l'histoire "telle qu'elle s'est vraiment passée"? II y a longtemps que l'on a renoncé à une telle prétention. De fait, les hauts fonctionnaires dont j'écoutais les explications me renvoyaient au vieil etudiant perpétuel: l'histoire était en eux. Ecoutant ces discours et ces réflexions, comparant ces masses d'archives nouvelles, portant sur des aspects qui n'avaient guère été étudiés jusque là par les historiens qui fréquentaient les Archives, avec l'héritage traditionnel des Pièces Historiques, des Registres du Conseil et des papiers des "Chambres" assurant l'administration de l'ancienne République, j'y voyais bien des ressemblances. Mais ce que je voyais surtout dans ces nouvelles séries, c'était l'élargissement du champ d'étude pour l'historien, et les voies qui s'ouvraient pour une historiographie plus sociologique. Au reste, on voyait s'élaborer et paraitre, à la barbe de ceux qui croyaient à un monopole des Archives sur l'histoire genevoise, une quantité de travaux utiles à l'histoire de Genève, qui pourtant ne recouraient guère aux fonds des Archives d'Etat.

Une Encyclopédie pour quel public?
Le discours académique et traditionnel sur le passé ne me paraissait pas seulement inadapte à son objet, mais aussi au public. II nous semblait, au petit comité provisoire qui s'était réuni autour d'une idée d'encyclopédie et à moi-même, qu'il y avait quelque chose à faire pour un public plus large que celui des historiens spécialisés. Non tellement pour augmenter ses connaissances en diffusant sous forme didactique le fruit des recherches approfondies des historiens professionnels, mais plutôt pour le faire réfléchir sur son passé, sur son destin. Par la suite, une autre utilité de l'Encyclopédie est apparue, du fait que nous n'envisagions pas seulement le récit des faits passés, mais tous ou presque tous les aspects de la vie genevoise: les universitaires très spécialisés du XXe siècle finissant attendaient d'une telle entreprise qu'elle jette des ponts entre les disciplines et qu'elle permette aux savants d'une catégorie de comprendre ou de s'informer de ce qui se passait dans les catégories voisines. Tout en appréciant que notre travail fut utile, nous nous demandons aujourd'hui si un tel raisonnement n'était pas une forme de récupération, voire de dévalorisation de l'entreprise: car de la connaissance et de la réflexion qui conduisent à la sagesse, on dégringolait ainsi vers 1'information. Et de la mémoire, on évoluait vers la documentation, discipline technique et non philosophique.

Quelle Chronologie adopter
A la même époque oü je découvrais les archives récentes et les joies de l'enquête orale, fonctionnant comme commissaire aux publications de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, j'ai été amenée à m'intéresser aux méthodes de l'archéologie. II s'agissait de mettre au net et de publier, évidemment en étroite collaboration avec l'auteur, l'ouvrage de M. Charles Bonnet, futur archéologue cantonal, sur les premiers édifices chrétiens du temple de la Madeleine ä Genève6. II y avait dans ce travail de nombreux éléments déroutants, qui obligeaient à s'interroger sur les fondements épistémologiques de l'archéologie - bien que nous ayons finalement renoncé, ce que je regrette amèrement aujourd'hui, à publier le texte le plus dérangeant, une contribution de la linguiste Marie-Salomé Lagrange, qui montrait non sans malice comment le langage, le choix des mots et des termes techniques créait en quelque sorte la "réalite archéologique". Cherchant moi-même à comprendre comment on interprétait les restes archéologiques, il me semblait que l'on devait aller du plus connu au moins connu, partir du présent, qui est connu, pour s'enfoncer toujours plus dans le passé, donc dans la profondeur des fouilles archéologiques. Cette approche a pu séduire. Charles Bonnet, qui s'associa dès le début au projet de l'Encyclopédie, pensait que mon idée d'écrire l'histoire en remontant dans le temps était probablement juste, mais irréalisable, et que tous les essais tentés selon cette méthode avaient donné des textes incompréhensibles7. Cela montre le chemin parcouru par ce que l'on pourrait appeler "«les classes moyennes en matière historique". Alors que jusqu'à la fin de l'Ancien Règime, seule une élite restreinte maîtrisait la Chronologie longue, alors qu'une personne normale ne peut saisir qu'une période de vingt-cinq ans correspondant à sa génération, les Schémas chronologiques scolaires font désormais partie de notre culture - pour peu de temps encore, car aujourd'hui une approche plus ethnologique ou sociologique de l'histoire tend ä remettre en question la "bonne vieille Chronologie".

Vers la concrétisation
Tout cela, c'étaient des discussions d'étudiants prolongés, qui auraient pu durer encore longtemps dans les innombrables estaminets qui entourent les Archives d'Etat. Confronté au contexte économique et social, notre projet devait montrer ses limites, par le simple fait qu'un auteur tout seul n'en pouvait venir ä bout. Pour certains de nos partenaires, même de nos amis, l'idée d'une Encyclopédie de Genève était d'abord un projet éditorial, donc commercial. II fallait donc trouver la base financière, et montrer aux futurs Sponsors un «produit» qui fut prestigieux. Et les professionnels de se mettre au travail, de plancher sur des projets de maquettes, comptant les signes, les pages, calculant les prix de revient, les chiffres de tirage, les prix de vente, les pourcentages des éditeurs, des auteurs, les marges des libraires et des diffuseurs... et arrivant naturellement à des prévisions pessimistes et décourageantes. Depuis, j'ai appris - c'était un fait avéré - qu'un ouvrage édité par des professionnels coûte beaucoup plus cher qu'un ouvrage semblable publié par des bénévoles. C'est la Société genevoise d'utilité publique, ou plutôt son président, M. Jean de Senarclens, qui nous a tirés de peine. Cultivé, disponible, doué d'une puissance de travail peu commune et d'une longue expérience en matière d'édition, Jean de Senarclens n'a pas menagé sa peine pour constituer un capital de dotation en allant frapper à diverses portes, a organisé le travail, redressé les méandres de nos réflexions épistémologiques pour aboutir à des réalisations plus simples, plus limitées, mais concrètes, sans hésiter à entreprendre lui-même des enquêtes sur divers sujets pour donner l'exemple aux auteurs.

La structure thématique
Cependant, nous poursuivions notre réflexion sur le fond avec un comité provisoire qui était plus tenté par l'aventure intellectuelle que par l'éventuel profit financier. Ce comité admit le principe d'une encyclopédie thématique où, selon la formule désormais consacrée, "l'épaisseur historique" serait comme le socle intellectuel de chaque aspect de la vie genevoise ou de chaque question traitée. Ces différents thèmes, il fallait les présenter dans leur cadre. Pensant au Moyen Age, où les praticiens du même "art" ou du même métier étaient groupés dans la même rue (à Genève, il reste la rue des Chaudronniers, anciennement des Peyroliers, la rue de la Pelisserie, celle de la Boulangerie, d'autres encore), je proposai une structure géographique: on aurait décrit le Canton quartier par quartier, commune par commune, avec ses activités propres: à la campagne les agriculteurs et les viticulteurs, dans le quartier des banques l'activité bancaire, dans la Vieille Ville le gouvernement, l'administration et la justice, à la Jonction et à la Praille l'industrie ou ce qu'il en restait, etc. De cette manière, j'espérais combler une grave lacune de l'historiographie genevoise et procurer aux lecteurs des études sur la campagne, en particulier sur les communes réunies à Genève en 1815, cruellement négligées alors par les historiens. Mais les membres du comité me firent bientôt comprendre que je mettais la charrue devant les boeufs: les activités étaient trop dispersées dans la region genevoise pour que l'on put obtenir un tableau géographique cohérent. II fallait partir des activités pour décrire ensuite les édifices et les zones dans lesquels elles se déroulaient. Cela n'empêchait du reste pas que l'on consacra au moins un volume à la campagne genevoise et à ses divers aspects. C'est ce qui a été réalisé sans trop de peine dans les neuf premiers volumes, et qui a abouti à parler de l'art et de l'architecture à propos de chacune de leurs "fonctions": l'architecture des fermes et des villas à propos de la campagne, l'architecture des banques et des magasins à propos de la banque et du commerce, celle des églises dans le volume consacre aux religions, celle des usines dans le tome traitant de l'industrie, et ainsi de suite. De même les beaux-arts et la littérature apparaissent dans les volumes au sujet desquels ils se rapportent: la littérature et la poésie relative à la campagne dans le volume sur la campagne genevoise, les historiens, les écrivains politiques et les juristes sont traités dans le volume relatif aux institutions, la poésie et la musique religieuses dans le tome traitant des religions, etc. Le résultat n'est pas tout ä fait celui que j'avais imaginé: je voyais un texte entouré d'une quantité d'images commentées, de véritables "illustrations" - et non pas de la décoration - éclairant ce que disait le texte et courant parallèlement à lui. Mais cela aurait donné sans doute un fouillis peu agréable à consulter. II fallut se resigner, non sans admiration du reste, à la belle maquette classique et plutot sage, conçue par Julien van der Wal, qui «vieillit bien» et qui permet de suivre un texte logique sans être constamment dérangé par des encadrés du type "quotidien du soir". Mais cette indispensable logique oblige les auteurs à soigner l'ordonnance, les liaisons et les articulations du texte. La Solution de facilité, qui consiste à rejeter dans des encadrés les points que l'on ne sait comment relier au reste, n'est ici pas praticable. La Ventilation de l'histoire de l'art par thèmes a déçu plus d'un spécialiste. C'est en partie pour les consoler que nous avons réintroduit dans le dernier volume la notion d'art traité pour soi et non par rapport aux fonctions. Mais l'équipe qui s'est attelée à ce volume a admis le principe d'un traitement sociologique, où le "consommateur" d'art est pris en compte autant que le producteur. II paraît d'ailleurs que cette approche n'est pas nouvelle et que les anciennes histoires de l'art genevois8 ont aussi eu cette tournure sociologique.

"L'epaisseur historique"
Restait le problème de l'histoire. Dans notre déclaration d'intention, datée d'aoüt 1979, le point 7 disait faire appel "avant tout aux collaborateurs qui peuvent témoigner d'une expérience dans les domaines et les activités qu'ils décriront, et apporter une réflexion personnelle sur ces sujets". Ainsi un banquier aurait parlé de la banque, un paysan de l'agriculture, un historien de l'historiographie, un poète de la poésie, un pasteur de la vie religieuse - mais pourquoi pas le président d'un conseil de paroisse? Ainsi, chacun aurait parlé de "l'histoire qui était en lui". Au moment de mettre ä exécution ce beau programme, nous nous sommes heurtés à des difficultés majeures. Premièrement, ceux qui bénéficiaient de la meilleure expérience dans leur activité propre étaient généralement très haut placés dans leur corporation ou leur syndicat. Ayant beaucoup de responsabilités et beaucoup d'expérience, ils étaient conscients des risques. Ce qu'ils racontaient volontiers inter pocula, ils hésitaient ä 1'écrire dans une publication qui serait largement diffusée, et dont le titre "Encyclopédie de Genève" avait des relents sulfureux et intimidants de prise du pouvoir intellectuel et politique9. Prétextant le manque de temps, ou plus modestement la difficulté d'écrire, plusieurs ont mandaté un "chargé d'information" ou un journaliste libre pour écrire un texte aussi peu compromettant que possible, donc pas assez critique. Ayant su rester indépendante de l'Etat, l'Encyclopédie n'en courait pas moins le danger de subjectivité ou d'inféodation à telle ou telle tendance, à tel ou tel groupe de pression. Certaines corporations avaient leur historiographe officiel, sur lequel elles comptaient pour placer dans l'Encyclopedie le récit chronologique de "faits" dejà cent fois reproduits dans les bulletins professionnels. De manière générale, le comité et les responsables d'ouvrages qui lui servaient de relais, chargés de rechercher des auteurs, de les motiver et de relire leurs textes pour en vérifler l'adéquation au projet, ont su voir et éviter ce danger, quelquefois au prix de grincements, voire de refus de collaborer ou de démissions. Mais ces grincements restent l'exception. Au contraire, la grande majorité des auteurs s'est montrée très ouverte, très désireuse de participer ä une entreprise qui devait faire connaître aux Genevois "ce qu'ils avaient sous leurs pieds", selon l'expression de Paul Guichonnet, qui fut un artisan de la première heure. Et leur enthousiasme n'était pas d'opportunisme, puisqu'il s'est manifesté dès le début de l'entreprise, longtemps avant que l'on sut si elle allait être couronnée de succès. De son côté, le comité, particulièrement la soussignée, a dû se montrer souple, et admettre que dans un ouvrage destiné au grand public, un renouvellement intégral de la connaissance, ou plutôt du discours historique, n'était pas envisageable. Cela d'autant plus que Genève ayant une forte identité historique, il était illusoire, et pas forcement juste, de prendre systématiquement le contrepied de tous les mythes mobilisateurs qui composent cette identité. C'est pourquoi nous avons remis aux auteurs des premiers volumes
quelques "indications pratiques" qui explicitaient les différents points de la déclaration d'intention. Citons ici les réflexions qui se développent autour du point délicat de l'actualité dans l'Encyclopédie: "4. Une Encyclopédie actuelle. "La notion d'actualité ne doit pas être confondue avec celle de conjoncture. La conjoncture, c'est un point sur une courbe statistique, c'est un écrit transitoire, qui est sans intérêt pour une Encyclopédie qu'on ne récrira pas chaque année. L'Encyclopédie est actuelle dans le sens qu'elle répond à des questions que l'on se pose actuellement, dans le dernier quart du XXe siècle, sur Genève." L'épaisseur du passé contenu dans les choses, ce n'est pas simplement une série de récits du passé, mais une enquête historique visant à rechercher dans le passé l'explication de l'état de chose actuel, comme résultante des forces qui ont agi sur l'évolution de Genève ä travers les âges. Ainsi tout discours relatif à des faits passés doit servir ä expliquer l'état présent de Genève. C'est ä l'auteur de déterminer jusqu'où, dans son enquête, il doit remonter dans le passé pour fournir une explication.» De plus, comme la spécificité genevoise devait être définie non seulement dans l'espace, par comparaison avec les autres villes10, mais encore dans le temps, il fallait aussi déterminer à quel moment avaient eu lieu les mutations décisives qui ont fait de Genève ce qu'elle est. La mutation la plus décisive semble bien être la Réforme, puisque pour beaueoup d'auteurs, même les plus cultivés, il apparaît que l'histoire de Genève commence en 1536, et que les mille ans du Moyen Age sont soit inexistants, soit négligeables. Ils appartiennent encore, dans une large mesure, à un groupe très restreint de médiévistes, dont les travaux n'ont pratiquement aucun accès au grand public. II y a encore un long chemin à parcourir jusqu'à ce que les ouvrages des Paul-E. Martin, Louis Blondel, Henri Naef et Louis Binz arrivent jusqu'à l'école et deviennent un élément de la mentalité collective. Or la Genève actuelle, soucieuse de rétablir des relations privilégiées avec sa région savoyarde et rhöne-alpine, ne saurait oublier qu'à l'époque épiscopale elle a exercé un rôle de commandement sur une vaste région. Finalement, l'époque héroïque de la citadelle réformée, résistant à force de sacrifices et de discipline à la pression des voisins francais et savoyards, n'aura duré que deux cent cinquante ans, de l'émancipation de 1536 à l'Annexion de 1798. En allant au-delà des mythes fondateurs, l'Encyclopédie de Genève a dérangé, mais elle a rappelé que l'histoire de Genève n'était pas tout entière résumée dans la nuit de l'Escalade. De toutes ces réflexions, de toutes ces discussions avec les auteurs, stimulés les uns par la nouveauté du projet, les autres par la souplesse de la structure, d'autres encore par le prestige lié au titre (l'Encyclopédie, sont nés des chapitres qui concouraient diversement ä la réalisation du Programme. Les uns assez rassurants par leur ordonnance chronologique, leur contenu informatif bien règlé, mais peut-être un peu convenu, les autres véritables témoignages, assumant leur subjectivité, d'autres encore brillantes synthèses. Aux membres du comité et aux directeurs des ouvrages qui ont rassemblé et mis les textes en page, l'opération a révélé une cohérence profonde, non seulement entre des auteurs de tendances très diverses bien que de formation assez semblable, mais aussi dans le contenu des chapitres et des volumes. Cette cohérence n'allait pas de soi a priori. Combien de fois n'avons-nous pas entendu objecter, au moment de l'élaboration du plan: "Le plan de ce volume va dans tous les sens", "où est la ligne directrice?" Le sens pourtant se révèle partout et donne à penser que finalement un livre commencé selon un certain projet vit de sa vie propre, guidé d'une main légère par ceux qui s'en croient les auteurs. Cela devrait nous rendre modestes.

Bilan provisoire
Le tableau n'est pas entièrement terminé. II ne sera sans doute pas remis ä jour, alors que certaines informations qu'il contient sont évidemment vieillies. Mais la Photographie de la Genève des annees 1980 ä 1990 est lä, avec son "épaisseur historique". Les lacunes, les sujets qui mériteraient des recherches plus larges ou plus approfondies, sont signalés. Inversement, la nécessité d'être aussi complet que possible pour réaliser la "roue des connaissances" a incité certains auteurs ä poursuivre la recherche pour leur compte et ä la developper en l'approfondissant dans des articles ou même des livres. Le projet d'une "Encyclopédie de Genève" a donc une dynamique. La conception initiale, ouverte, mais quelque peu fumeuse, a évolué, essentiellement sous l'influence des collaborateurs. Elle a dû se préciser, de telle manière que les auteurs eussent des directives communes, capables d'assurer l'unité de l'oeuvre, mais la diversité des objets traités et les suggestions des auteurs ont maintenu la fluidité et la souplesse nécessaires ä la réalisation d'une encyclopédie collective. Au reste, bien que nous ayons inscrit dans les Statuts que notre Association visait ä procurer une "connaissance renouvelée de Genève", ce n'est pas ainsi qu'elle a été percue: le premier témoignage spontané que nous ayons eu de cette perception présente l'Encyclopédie de Genève au premier degré, comme un simple bilan de la vie genevoise, nécessaire dans les "périodes de transition et de doute», où apparaît «le besoin de se retrouver, de savoir où l'on en est, pour mieux s'orienter et repartir de l'avant"11. C'est ainsi que nos inquiétudes épistemologiques de soixante-huitards attardés ont trouvé une concrétisation dans l'utilité publique.

Catherine Santschi, "L'Encyclopédie de Genève, une «connaissance renouvelée» de Genève?", Revue d'histoire suisse, n° 43 (1993: Histoire des cantons), p. 481-491

Notes
1. "La matière y est plus disseminée et il faut consulter l'ensemble des tomes pour reconstituer le tout" (Lucienne Hubler: "Histoire(s) cantonale(s)", dans Geschichtsforschung in der Schweiz. Bilanz und Perspektiven - 1991. L'histoire en Suisse. Bilan et perspectives - 1991, Bâle, 1992, p.412.
2. Wadim Anaträ, un Russe porteur du passeport italien, immatriculé ä l'Université de Lausanne depuis un temps immemorial, aujourd'hui décèdé. II était, à ce que l'on disait, au benefice d'une bourse pour toute la durée de ses études. II avait donc passé par toutes les facultés, sauf celle de médecine, sans avoir acquis aucun diplôme, qui aurait mis fin à sa situation de boursier. L'étendue de ses connaissances, la capacité de sa mémoire, mais surtout son goût très belletrien pour le paradoxe fascinaient les étudiants que nous étions, immatriculés au début des années soixante.
3. Catherine Santschi, Les Evèques de Lausanne et leurs historiens, des origines au XVIIIe siècle. Erudition et société, Lausanne, 1975 (Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire de la Suisse romande, 3e série, t. XI); id., La Mémoire des Suisses. Histoire des fêtes nationales du XIIIe au XXe siècle, Genève, 1991, 111 p.
4. Arno Borst, Mönche am Bodensee, Sigmaringen, 1978, p. 16-17.
5. Henri-Irenee Marrou (De la connaissance historique, 4e ed., Paris, 1964, p. 70 et suiv.) est très sensible à ce décalage entre le document et la recherche de l'historien.
6. Charles Bonnet, Les Premiers edifices chretiens de la Madeleine ä Geneve, Geneve, 1977 (Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, serie in-4°, t. VIII).
7. J'ai tenté une fois l'expérience sous mon unique responsabilité, dans un travail sur les ermites de Longeborgne (Catherine Santschi, Gaetan Cassina, Bernard Wyder, L'Ermitage de Longeborgne, Sion, 1979, Sedunum nostrum, annuaire n° 9). Ce travail était tout à fait compréhensible, mais a agacé les historiens "institutionnels".
8. Jean-Jaques Rigaud, "Recueil de renseignements relatifs à la culture des beaux-arts à Genève", dans Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, t IV, 1845, p. 17-68; t. V, 1847, p. 1-87; t. VI, 1849, p. 1-94, 383-469; Louis Gielly, L'Ecole genevoise de peinture, Geneve, 1935; Waldemar Deonna, "Les Arts à Genève des origines à la fin du XVIIIe siècle", dans Genava, t. XX, 1942, p. 1-499.
9. Voir ce que nous en disons dans Catherine Santschi: "Naissance et conception d'une Encyclopédie", dans Bulletin de la Société genevoise d'utilité publique, 3e série, n° 6, 1982, p. 12.
10. Ce qui n'est pas facile dans une historiographie qui croit pouvoir se suffire à elle-même depuis le XVIe siècle.
11. Paul-Olivier Vallotton (président du parti écologiste genevois), "L'Expo à Genève 2002!", dans Tribune de Geneve vendredi 3 septembre 1993, p. 2.

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Et après l'Encyclopédie de Genève !

Comme nous l'avons vu, après la parution du volume 11 de l'Encyclopédie, l'Association de l'Encyclopédie de Genève est dissoute. Elle laisse place à la Fondation de l'Encyclopédie de Genève qui non seulement gère les avoirs restants, mais poursuit l'activité d'édition. Catherine Santschi décrit en quelques mots ce nouveau projet.

"La Fondation de l’Encyclopédie de Genève" 


Comme on le sait, une association de l'Encyclopédie de Genève a été fondée en 1979 sous les auspices de la Société genevoise d'utilité publique pour faire connaître à un large public la réalité genevoise et pour renouveler l'histoire de Genève. Onze volumes de cette publication ont paru de 1982 à 1996. Plusieurs membres de la SGUP, en particulier notre regretté président M. Jean de Senarclens, y ont pris une part décisive. La grande oeuvre achevée, l'Association s'est dissoute. Avec la somme qui subsistait de nos bénéfices, nous avons créé une Fondation, toujours sous les auspices de la SGUP, qui est représentée dans le conseil de fondation par son président ou past-president. Le but de cette fondation, reconnue d'utilité publique, reste le même que celui de l'Association.
Avec des moyens somme toute modestes, la Fondation de l'Encyclopédie a poursuivie une activité de vente des stocks et de publication, notamment, en collaboration avec les Archives d'Etat, d'un ouvrage intitulé Crises et révolutions à Genève, 1526-1544, et plus tard la publication des Actes du Colloque universitaire sur les registres du Conseil. Surtout, devant les complication administratives qui se multipliaient à l'Etat pour assurer la gestion de l'édition des Registres du Conseil de Genève à l'époque de Calvin, la Fondation se charge, depuis 1999, de gérer les subsides venus de diverses sources, mais surtout de la fondation Hans Wilsdorf et du Fonds national suisse de la recherche scientifique, pour rétribuer les personnes qui élaborent cette édition et occasionnellement pour subventionner l'impression des volumes. Neuf volumes ont paru de 2003 à 2011 aux Editions Droz, couvrant les années 1536 à 1540. Les années 1541 à 1545 sont en chantier.
On peut s'étonner de voir la fondation de l'Encyclopédie de Genève, dont la vocation était surtout de vulgarisation, consacrer ses moyens à un projet d'érudition "dure", si l'on peut dire. Mais le second but, qui est de renouveler l'histoire de Genève, est pleinement atteint par la publication intégrale de ces registres, qui forment la colonne vertébrale de nos Archives d'Etat, touchant à une période décisive de l'histoire de notre République. Et la vie continue. Mais j'avoue que lorsque je vois à la Bibliothèque de Genève, bibliothèque universitaire, des étudiants emprunter et utiliser les volumes de l'Encyclopédie, je suis heureuse de penser que ces volumes sont utiles et qu'ils ont bien pénétré dans l'univers de la recherche historique.

Catherine Santschi, «La Fondation de l’Encyclopédie de Genève », Bulletin de la Société genevoise d’utilité publique, 6ème série, n° 5 (2012), p. 9-10

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Séance du comité de l'Association de l'Encyclopédie de Genève. De gauche à droite, M. Charles Bonnet, Mlle Catherine Santschi (présidente), MM. Julien van der Wal et Jean de Senarclens.