Prospérité économique

Marian Stepzynski


​L'affirmation d'une prospérité économique

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Le paradoxe de la richesse genevoise

Riche parmi les riches, infatigable pourvoyeuse d'emplois au profit d'une population qui dépasse largement la sienne propre, siège d'une infinie variété d'activités commerciales, industrielles et financières, Genève est l'exemple d'une exceptionnelle réussite économique. Et pourtant, que de paradoxes dans sa destinée! Rien de ce qui fonde la prospérité matérielle de ses habitants ne semble issu de quelque patiente accumulation de capital et de savoir-faire au travers des générations qui les ont précédés. Les grandes sociétés commerciales et financières qui dirigent aujourd'hui depuis Genève leurs opérations aux quatre coins du monde ne sont pas les héritières directes des marchands du XIVe siècle; presque toutes sont d'installation récente et les hommes qui les animent, les capitaux qu'elles brassent, sont pour la plupart venus d'ailleurs. Aucune des innombrables banques commerciales ou d'affaires qui ont élu domicile entre Arve et Lac ne représente en quoi que ce soit la continuation d'une pratique bancaire ancienne qui se serait simplement adaptée à l'ouverture des marchés financiers depuis la guerre. La banque genevoise — car il y en a une — demeure cette institution originale, presque anachronique, de la maison de banquiers privés, qui n'est ni une société de capitaux, ni une véritable banque (elle ne fait pas de crédit). Hormis la Banque de Genève, qui dura de 1848 à 1931, et les deux établissements à caractère public qui font aujourd'hui office de banques cantonales — la Caisse d'Epargne et la Banque Hypothécaire — il n'y a pas la moindre banque, au sens étroit du terme, fondée à Genève qui ait survécu au-delà de quelques dizaines d'années.
Cette absence frappante de continuité dans la vie des affaires n'est pas seulement un fait d'histoire; elle marque aussi le présent. La cassure de 1974, qui a imposé à nos sociétés industrielles la contrainte d'un pétrole rare et cher et les a plongées dans une profonde crise structurelle, ne fut qu'un imperceptible tressaillement à la lisière de la prospérité genevoise.
Mais, à sa suite, un nouveau décor s'est planté. L'argent du Golfe, les princes de l'or noir, entourés de leurs conseillers, ont investi notre citadelle financière. Et lorsque les excédents pétroliers ont fondu, il s'est trouvé une guerre, tragédie d'un peuple qui nous est cher, pour faire converger vers Genève les patrimoines de quelques riches Libanais. L'accumulation de fortunes, en strates successives qui permettent de lire la montée des tensions internationales, n'engendre pas pour autant la naissance d'une Genève qui serait la capitale financière d'une région [p. 8] donnée du monde, un nouveau Londres ou un nouveau Luxembourg en quelque sorte. Il y manque, justement, la continuité. Si l'image n'était pas trop forte, c'est de relais, d'étape, de point de transit qu'il conviendrait de parler. La preuve? Restons un instant sur cette question, souvent évoquée, mais rarement approfondie, du rôle financier de Genève. Qu'est-ce qu'une place financière, sinon le lieu d'un intense marché inter-bancaire, d'une émission régulière d'emprunts? La présence d'une bourse, active, qui donne le ton aux autres marchés? Le point de ralliement d'agents de change et de courtiers qui "font" le prix de l'or et le cours des devises? Le centre d'un important volume de transactions à terme sur les matières premières? Rien de tout cela n'existe à Genève. Son marché inter-bancaire, c'est Zurich. Son rôle dans les émissions, non négligeable certes, consiste surtout à approvisionner les portefeuilles d'une clientèle de souscripteurs. La bourse de Genève, qui se glorifie d'un passé lointain et prestigieux, n'en demeure pas moins un marché d'importance secondaire, ne serait-ce qu'au regard de Zurich. Quant aux grands marchés à terme, ils se sont tous organisés en dehors de nos frontières; quand bien même le volume des ordres qui sont donnés de Genève dépasse sans doute en importance celui dont pourraient se prévaloir bien d'autres places financières.
Ce qu'il faut donc expliquer, ce sont les raisons pour lesquelles Genève n'est jamais sortie de sa position d'observateur privilégié des affaires du monde; pourquoi, alors qu'à tant de reprises elle a attiré commerçants, banquiers et entrepreneurs de grand format, cette extraordinaire capacité à concentrer les talents et les ressources ne s'est pas accompagnée d'un don égal de construire une lignée durable de "capitaines de la finance", comme d'autres (en Suisse alémanique notamment) ont su forger des générations de "capitaines d'industrie".
Une chose est sûre: pour étendre une hégémonie, il faut un espace à conquérir. Genève, à l'évidence, en a manqué. En revanche, sa situation géographique, au carrefour des voies de communication entre le nord et le sud, l'est et l'ouest de l'Europe, lui a valu une ouverture sur le monde. Lorsque par un heureux concours de circonstances (la bienveillance d'un puissant seigneur voisin, le détournement de routes commerciales, le renversement d'alliances), notre cité a pu soudain profiter du grand large, elle ne s'est pas fait faute d'en tirer le meilleur parti possible. Le succès et, surtout, la précocité de ses foires au XIIIe siècle (à juste titre soulignés dans les chapitres qui suivent) attestent l'habileté en affaires et l'esprit d'entreprise de nos prédécesseurs. [p. 9] Or, précisément, il a suffi d'un retour du sort, d'une marque d'hostilité à l'endroit de la cité, pour que commence le déclin de sa vocation commerciale.
N'est-ce pas aussi l'exiguïté du territoire, et par conséquent la maigreur des occasions d'investissement sur le marché local, qui sont à l'origine de la politique de placement de nos banquiers privés, et qui les amèneront régulièrement à tourner leurs regards vers l'Europe, puis l'outremer? Il y a une certaine injustice à considérer les banquiers privés genevois comme davantage intéressés par Wall Street ou Tokyo que par le financement de l'industrie locale. Après tout, les portefeuilles dont ils ont la garde leur sont confiés en vue de placements rémunérateurs, et non a des fins, inévitablement plus risquées, d'investissements dans des entreprises naissantes. Qu'à titre personnel ils aient préféré la propriété du sol et le placement dans la pierre aux valeurs mobilières négociables sur la place de Genève ne les rend ni plus ni moins estimables que d'autres capitalistes locaux. Faut-il rappeler que la grande banque helvétique est née de l'industrie et non l'inverse? [p. 10]
Peut-être nos banquiers privés auraient-ils pu soutenir avec plus de chaleur les initiatives qui, au XIXe siècle, débouchèrent sur la création de quelques banques d'affaires genevoises. Peut-être sont-ils pour quelque chose dans l'échec que, toutes, elles connurent. Il n'en reste pas moins vrai que ces éphémères tentatives butèrent l'une après l'autre sur l'obstacle, décidément infranchissable, de la petitesse du Canton. Et il fallut attendre la création d'un véritable espace économique national, l'unification monétaire et douanière au sein de la Confédération, pour que les premières grandes banques suisses qui se sont créées peu à peu à cette époque, prennent pied en terre genevoise. C'est un signe.
D'autres activités, proches de la finance, eussent pu se développer dans le sillage de la banque privée et atteindre aujourd'hui à une dimension respectable, n'eût été cette question, lancinante, de l'espace. La première compagnie genevoise d'assurances fut d'ailleurs une création des banquiers privés (voir page 136). Mais outre le fait que pendant longtemps Genève ne vit pas naître d'autres sociétés du même type, cette compagnie ne parvint jamais à se hisser au rang des premiers assureurs du pays. C'est un autre signe.
Depuis l'entre-deux-guerres cependant, des choix heureux et une succession de sages décisions ont contribué à doter Genève d'un appareil plus solide. Non seulement il devrait la mettre à l'abri de tout risque d'effacement économique, mais il pourrait encore lui fournir des atouts dont elle n'eût jamais osé rêver. Ce fut, d'abord, préparé par une longue série d'efforts d'ouverture sur l'extérieur, le choix de Genève comme siège de la Société des Nations, puis de l'Office européen des Nations Unies et de toutes les organisations spécialisées qui lui sont affiliées. Ce fut, aussi, la création du CERN et d'un certain nombre de laboratoires de recherche privés. Ce fut, encore, le prodigieux essor économique d'après-guerre et l'émergence de nouveaux pôles de développement en dehors de la zone d'attraction anglo-saxonne. La vocation internationale de Genève a pris désormais corps avec les réalités économiques: dans un espace mondial largement ouvert aux échanges commerciaux et financiers, relié en chacun de ses points par un réseau de communications toujours plus rapides et fiables, les limites territoriales du Canton ont perdu leur signification de jadis.
Les sages décisions, ce fut, ensuite, de ne pas faire obstacle à la présence étrangère, gouvernementale ou privée, sur sol genevois, mais au contraire de l'encourager. [p. 11: image / p. 12]
Genève n'aurait pas eu, formellement, le moyen de s'opposer à l'implantation des organisations internationales et des missions diplomatiques. Mais elle aurait pu décourager les grandes entreprises internationales, attirées précisément par la présence d'un grand nombre d'organisations gravitant dans l'orbite de l'ONU, en les taxant plus lourdement, en leur refusant des permis de travail, en les empêchant d'installer leurs sièges administratifs sur des terrains réservés à d'autres usages. Les autorités genevoises se sont bien gardées d'infléchir en quoi que ce soit un mouvement de "tertiarisation" des activités économiques, incontestablement lié à la présence d'un important secteur international. On le leur a reproché. Genève aurait "vendu son âme"; à tout le moins, elle aurait négligé de veiller au maintien d'une structure économique équilibrée. L'apparition de mouvements politiques ouvertement hostiles à toute forme de présence étrangère à Genève, et une montée de courants xénophobes au sein de la population autochtone, montrent en tout cas que la voie suivie par les autorités, avec l'appui de la plus grande partie des milieux économiques, ne leur a pas valu que des éloges.
C'est que la réussite économique s'accompagne d'un cortège de désagréments, dont la caractéristique est de faire oublier, à ceux qui en sont les victimes consentantes, la liste non moins fournie des malheurs que leur vaudrait la situation contraire. L'absence quasi totale de chômage a pour corollaire un afflux massif, et motorisé, de travailleurs frontaliers. Les embarras de circulation ont à Genève des allures de congestion que l'on ne retrouve nulle part à ce degré en Suisse. Un secteur, à lui seul, focalise l'essentiel de la rogne et de la grogne: le logement. Depuis le retour des fonctionnaires internationaux au lendemain de la guerre et à la brève exception de deux années de marasme conjoncturel (1975-1976), Genève vit en état de pénurie chronique de logements. Le terrain, rare, se négocie à prix d'or, interdit la propriété d'une maison individuelle aux classes moyennes et concourt au renchérissement des coûts de construction qui affecte chroniquement les immeubles d'habitation. Des loyers élevés — mais payés! — n'ont nullement freiné les phénomènes de décohabitation, ni rabattu les exigences de confort des ménages genevois. De sorte que si Genève était soumise du jour au lendemain aux normes helvétiques en matière de taux d'occupation (nombre de personnes par logement), des milliers d'appartements vides ne trouveraient pas preneurs...
On peut discuter cette analogie. En attendant, Genève éprouve des difficultés croissantes à caser sur ses 284 kilomètres [p. 13] carrés les villas — de plus en plus souvent mitoyennes — et les immeubles — de moins en moins élevés — que réclament les représentants nombreux de sa classe moyenne. Au point que l'on se met à penser sérieusement en termes de "regio genevensis". La colonisation de l'Ouest lémanique est déjà un fait: Nyon et ses alentours appartiennent à ce que les publicitaires appellent la "région économique 110", manière peu poétique de désigner la zone d'influence de Genève dans l'ensemble du territoire helvétique. Mais pourquoi ne pas regarder, carrément, en direction des régions frontalières françaises? L'histoire économique nous a légué le souvenir des "zones". Jadis, elles maintenaient entre Genève et son bassin naturel un indispensable réseau d'approvisionnement en denrées alimentaires et d'échanges. Aujourd'hui, sans qu'aucun traité — mis à part un accord transfrontalier de ristourne d'impôts aux communes intéressées — en ait formalisé le cadre, Genève puise dans les régions proches de Haute-Savoie et de l'Ain la main-d'oeuvre qualifiée dont elle a besoin. Des "communes-dortoirs" se sont ainsi développées aux portes de Genève, qui ne diffèrent guère, sous cet angle, de nos cités satellites ou des communes vaudoises jouxtant notre frontière cantonale. Mais la politique du fait accompli — fût-il bénéfique pour ceux auxquels elle s'applique — n'assure pas réellement Genève de ses arrières. Aussi commence-t-on, en haut lieu, à caresser le vague projet d'une région genevoise qui ignorerait les frontières et se couvrirait de résidences qui ne soient plus uniquement secondaires, habitées par des Genevois.
La ""conurbation transfrontalière" d'une Genève absorbant successivement Annemasse, Saint-Julien et Ferney-Voltaire est probablement aussi utopique que ces projections des années soixante qui annonçaient 800.000 habitants pour l'an 2000. La prédominance écrasante des activités tertiaires (plus de deux Genevois sur trois travaillent dans le secteur des services) a rendu la population particulièrement sensible aux charmes d'un paysage équilibré, épargné par les fumées d'usines et pratiquement dépourvu de banlieues industrielles. Cette population n'a accepté que tardivement, et du bout des lèvres, la construction d'une autoroute sur le territoire du Canton. Elle s'oppose à la construction de parkings au Centre Ville, dans un geste dérisoire de révolte contre l'envahissement des rues par des automobiles dont le nombre croît pourtant plus vite qu'elle! Le même refus s'adresse aux responsables de l'approvisionnement du Canton en électricité, soupçonnés de préparer dans le plus grand des secrets la construction [p. 14] d'une centrale nucléaire à Verbois. Bref, les conséquences physiques d'une forte croissance économique - l'afflux de travailleurs immigrés, l'augmentation du trafic, les besoins de rattrapage en infrastructures - apparaissent à l'opinion comme autant de "nuisances" qu'il s'impose de combattre. On ne parle pas encore de redimensionnement de la Genève du tertiaire. Mais l'on se met petit à petit à admettre que la prospérité matérielle, pour mériter d'être âprement défendue, ne doit pas obligatoirement dégénérer en une course à l'expansion qui ferait bientôt de Genève un gigantesque quartier d'affaires, sans sourire et sans imagination.

M. S.
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