Conclusion: norme et liberté

​Catherine Santschi


La norme et la liberté

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L'héritage des lois somptuaires

De la Genève calviniste, vivant sous l'austère discipline des lois somptuaires, à la Babylone sur Rhône qu'aiment à imaginer les Confédérés alémaniques, quel contraste! Quelle évolution! Mais aussi que de points communs!
Les auteurs de ce volume ont certes travaillé selon une organisation donnée, mais ne se sont guère concertés. Leurs études, des formations et une culture communes, l'usage général de documents d'archives, donc de lois et d'actes de la pratique juridique, ont pu les amener à formuler des hypothèses de travail semblables, qui devaient conduire aux mêmes conclusions. Pourtant, personne ne contestera l'image finale qui se dégage de ces chapitres.
Au XVIe siècle, pour assurer leur foi et leur indépendance, les Genevois ont accepté de vivre sous la contrainte des lois qui limitaient le luxe et rivaient chacun à sa condition. L'obligation de charité pour les frères dans la foi, la parcimonie des moyens matériels donnent l'image d'une société vivant sous la férule austère des théologiens et dans les difficultés économiques. Au cours du XVIIIe siècle, époque de prospérité et de révolutions, ces contraintes se relâchent. Le luxe fait son apparition, le "noyau dur" des vieux Genevois doit s'ouvrir aux nouveaux venus qui réclament et obtiennent leur part de la richesse et du pouvoir. L'époque de la révolution industrielle, créatrice de richesses, mais aussi d'inégalités profondes, n'échappe pas non plus aux contraintes. Contraintes pour les chefs et les entrepreneurs, dans une lutte sans merci pour la survie, les marchés, la rentabilité, le pouvoir enfin. Contraintes aussi pour les ouvriers, plus encore pour les chômeurs et pour les vieux réduits au néant par la perte de leur seule richesse, la possibilité de travailler.
Que tout cela semble lointain à l'ère de l'Etat social et à l'issue de trente années de prospérité fondée sur la croissance et la consommation la plus effrénée! 

Une crise révélatrice 

Ce volume voit le jour au moment où Genève affronte une récession économique qui paraît profonde, aggravée par une crise des finances publiques dont les remèdes paraissent homéopathiques ou lointains. Le chômage croissant, la crise immobilière, les faillites, la dégradation de l'esprit public ajoutée à l'insécurité grandissante, soumettent les Genevois — comme du reste la plupart des Européens — à un nouveau resserrement. [p. 280]
La manière dont ils réagissent révèle l'évolution, la révolution même subie par leur société au cours du XXe siècle, dont les études sociologiques sur la famille, la mobilité sociale, l'attitude à l'égard du travail rendent compte, sur la base d'enquêtes statistiques scientifiques qui viennent confirmer ce que les plus sensibles perçoivent dans la vie quotidienne.
Les personnes âgées, qui ont vécu deux guerres, ont voté pour l'AVS et pensent avoir bâti à force de travail, d'économie et de fidélité la sécurité de leurs vieux jours, peuvent se sentir flouées. Les enfants qu'elles ont élevés gagnent trois fois plus qu'elles en francs constants en travaillant moins, jouissent de tous les biens matériels qu'apporte la société de consommation. La disparition provisoire des contraintes matérielles, la pénurie inconnue de toute la génération née pendant la guerre et aujourd'hui aux commandes de la société, oblige à retrouver d'autres lois qui puissent restructurer la communauté déboussolée.
Ces lois auxquelles on obéit bon gré mal gré, sont écrites ou tacites. Il n'est pas besoin d'insister sur les innombrables dispositions légales et réglementaires qui encadrent — on dit aussi qui entravent — l'aménagement du territoire et la construction ou la rénovation des immeubles. Ces lois ont été votées, fût-ce par une faible proportion d'électeurs. Elles correspondent donc bien à une sensibilité collective.
Mais les lois écrites ne sont que des mots. Mieux, elles n'engagent que le passé, puisqu'elles ne font que sanctionner des états de fait auxquels on tente de prescrire des remèdes.
Les petits-enfants de Calvin, révoltés ou disciplinés, obéissent aussi à des lois non écrites. Dans le XXe siècle finissant, individualiste et jouisseur, l'idéal calviniste d'une vie frugale, saine et équilibrée, dicte toutes sortes de règles dans l'alimentation, la pratique des exercices physiques, l'usage des loisirs et des vacances, l'habillement, etc. Terrifiés par le cancer et les maladies cardio-vasculaires, désireux apparemment d'accroître le nombre des nonagénaires qui pèsent si lourd dans les coûts de la santé, ils suivent avec discipline les conseils des médecins, des diététiciennes et de multiples gourous, surveillent leur poids, se privent de pâtisseries, mangent petites graines, biscuits complets et huiles poly-insaturées, font du jogging tous les soirs.
Dans le même temps, la crise économique met en lumière les inégalités de base, les injustices d'une société à deux vitesses, qui ne sont plus désormais corrigées par la charité, ce mot usé, vieilli, remplacé aujourd'hui par la solidarité technique et légale des assurances, qui servent de base à notre économie et rapportent de juteux profits.
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Va-t-on vraiment supprimer la frontière?

A partir de 1993, en principe, et à supposer que le vote du peuple suisse sur l'Espace économique européen soit positif, de nombreux obstacles à la circulation des biens et des personnes devraient tomber, donc à l'établissement des Genevois en France et à l'emploi accru des frontaliers et d'étrangers en Suisse. On attend de l'entrée en vigueur de ce traité sur l'E.E.E. une dynamisation de l'économie genevoise et suisse, voire la fin de la crise économique. En apparence, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes: le genre de vie des Genevois est parfaitement uniformisé avec celui de toute l'Europe occidentale, l'individualisme ou l'égoïsme des citoyens, surtout de la nouvelle génération, l'indifférence en matière religieuse ont ramolli le patriotisme ombrageux des pères et leur intolérance religieuse; ainsi les Genevois, dont l'identité s'est affaiblie au cours de la seconde moitié du XXe siècle, paraissent mûrs pour rentrer dans le grand tout; plus de guerre, plus de disputes, de l'espace, la possibilité de s'enrichir, de s'agrandir, plus de limites.
Imperturbablement, toutefois, les services de l'Etat de droit, les douaniers, les employés du fisc, les responsables des plans d'aménagement, des schémas de circulation et de transports en commun, de la protection de l'environnement, poursuivent leur activité, conçoivent des programmes, des "plans de mesures", élaborent même des images territoriales qui figurent en page de garde du présent volume, comme si Genève était une île entourée d'une zone forestière, au-delà de laquelle il n'y a rien. Rien, ou peut-être, comme sur les cartes du Moyen Age et de la Renaissance, l'Océan avec des monstres marins. L'histoire, des traditions étatiques et centralisatrices, un état d'esprit longtemps obsidional, ont marqué la mentalité genevoise. Même à supposer que les frontières disparaissent peu à peu du terrain et des institutions, elles resteront dans les têtes. Peut-être verra-t-on ressurgir les anciennes structures étatiques de la région, le royaume de Bourgogne ou l'ancien duché de Savoie. Ou encore une structure régionale entièrement nouvelle sera créée, parce que les "trente glorieuses" de l'économie auront modifié définitivement la société et l'esprit de Genève. 

Une société à reconstruire 

Les études sur la mobilité sociale contenues dans ce volume portent sur la génération des pères, qui ont travaillé durant le deuxième tiers du XXe siècle, et sur celle de leurs [p. 282] enfants, aujourd'hui adultes, demain grands-parents. La société qui se reconstruit maintenant dépend de leurs enfants, ceux que Jean Mohr aime à photographier couchés dans des parcs ou assis à la terrasse des cafés.
Cette nouvelle génération cherche sa voie dans une économie sinistrée à bien des égards: fondée depuis des siècles sur une philosophie qui privilégie le faire et l'avoir par rapport à l'être, c'est elle qui a permis à l'Europe occidentale d'asseoir son pouvoir sur des peuples moins actifs et somme toute indifférents à ce goût du faire. Mais ceux qui ont érigé le travail en vertu sont d'autant plus déstabilisés par la crise actuelle: ils découvrent peu à peu une société où il y aura sans doute en permanence 3 à 4 pour cent de chômeurs, que l'on ne pourra marginaliser. On devra respecter les inutiles, les contemplatifs, leur faire une place dans la vie sociale, apprendre à estimer les personnes selon d'autres critères que celui de leur pouvoir d'achat. Il faudra peut-être aussi revenir aux vieilles ordonnances de Calvin, qui réprimaient toute ostentation, pour mettre quelque frein au besoin de paraître qui se déploie aujourd'hui sans limite.
L'économie est sinistrée aussi par une conception perverse de la croissance. A force de travail et de consommation des produits du travail, on épuise les ressources de la planète. Une nouvelle éthique du travail devra forcément accoucher d'un système économique moins pesant pour l'environnement.
La croissance est mal calculée: elle compte pour rien des éléments naturels tels que l'eau, l'air pur, la montagne, les glaciers, les forêts sauvages dont les coûts se révèlent importants. Elle méprise, en les qualifiant d'"économie souterraine", ces vieilles choses, le bénévolat, le travail gratuit, le dévouement des femmes dans leur foyer, la consécration à une tâche, les heures supplémentaires non payées et tout le travail dit "au noir", qui fait la force d'un pays et la faiblesse de l'Etat. Ces "valeurs", inchiffrables, n'ont pas été prises en compte dans les calculs prévisionnels des coûts de l'Etat social, qui aujourd'hui se trouve devant des échéances aggravées par l'allongement de la vie humaine.
Rien de cela n'est nouveau: les meilleures têtes dénoncent un système fondé sur la croissance, l'exploitation et la consommation illimitées des ressources naturelles, le profit à court terme qui sacrifie la longue durée. Les bénévoles s'échinent à se faire respecter et y parviennent quelquefois. Au printemps 1992, à l'annexe de Conches du Musée d'ethnographie, une exposition consacrée à un couvent thononais et intitulée "Vies inutiles?" a fait sensation; accompagnée d'une "semaine de l'inutilité", elle attire l'attention sur la [p. 283] valeur absolue de ce qui n'est pas exprimé en termes de rendement, de production, de travail, de montants soumis au fisc ou d'actions cotées en bourse, et sur l'absurdité d'une vie sans dimension spirituelle.
La génération couchée dans les parcs, qui sera très bientôt aux commandes, vivra donc selon une éthique nouvelle, dans une société différente. Elle devra élaborer et faire accepter de nouvelles normes, fondées sur des principes à la fois nouveaux et très anciens. Il ne s'agira plus des lois que se donnait une petite cité pour préserver sa foi et l'indépendance de la communauté, garantes d'une forte identité, mais de prescriptions imposées à l'humanité entière pour assurer sa survie. 
C. S.
haut
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Table des matières

Erratum: remplacer (3e partie) "La population genevoise et l'emploi" par "Travail et vie quotidienne".

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