Conclusion: religions

​Catherine Santschi


​Conclusion

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Discours d'historien, vie du chrétien 

Un historien peut-il parler du passé de l'Eglise en restant objectif sans être traité de monstre froid? Ce qui affleure des documents, des chiffres, des titres de droit, des statistiques, des fouilles archéologiques n'est guère que phénomène humain, concret, jugement prédicatif. Le chrétien combattant, l'homme de foi s'irrite de ces discours qui entravent et découragent la marche de l'Eglise vers son salut, à la rencontre de Dieu.
Ecrire l'histoire de l'Eglise scientifiquement, comme celle d'une société purement humaine, ainsi qu'on le fait depuis le XVIIIe siècle, c'est évidemment se limiter à ne décrire qu'un seul côté des choses. C'est surtout confesser interminablement l'immense péché d'orgueil de l'humanité et de l'Eglise en tant que lieu d'exercice du pouvoir. 

De la valeur religieuse des commémorations historiques 

Au moment où s'achève l'élaboration de ce volume sur les religions, Genève résonne d'une célébration destinée à réunir toute la population, croyants des diverses confessions et non-croyants, dans la commémoration du quatre-cent-cinquantième anniversaire de la Réforme protestante. Sans trop rechigner, catholiques romains et vieux-catholiques se sont associés à cette fête qui rappelle pour eux une terrible rupture: la suppression de la messe par une série de décisions, les 10 août et 29 novembre 1535, et finalement le 21 mai 1536. En admettant que ces décisions avaient marqué à jamais le destin de Genève et façonné son caractère de ville-république, on a généralement passé sous silence l'appauvrissement historique qui en est résulté: mille ans d'histoire chrétienne effacés, d'efforts de réforme et de conversion ignorés, la ville coupée pour des siècles de son arrière-pays savoyard.
Dans les commémorations des siècles passés et même en 1936, le raisonnement et le récit furent tronqués volontairement ou inconsciemment. On ne recherchait pas la vérité historique et scientifique, mais l'affirmation d'une identité. Et en 1986, l'histoire a-t-elle rencontré la foi? Le temps historique est vectoriel. Ce ne sont pas les historiens qui l'ont découvert, mais les astronomes. Sans doute la terre tourne-t-elle autour du soleil; elle crée ainsi des cycles de 365 jours et un quart, déterminés longtemps avant que l'Eglise commençât à établir — non sans incertitude — la [p. 247] corrélation entre l'année de naissance du Christ, celle de la fondation de Rome et les années lunaires de l'Ancien Testament. Mais aujourd'hui l'on sait que l'univers est en expansion et se développe, nous entraînant tous dans une certaine direction. Cette découverte a passé presque inaperçue des milieux ecclésiastiques. Et pourtant elle confirme le schéma chrétien de l'histoire du Salut. Au lieu du modèle de la philosophie antique, des cycles qui recommencent perpétuellement, l'histoire chrétienne commence à la Création, se poursuit avec la Chute, la promesse du Messie, l'Incarnation du Verbe et la Rédemption, et se terminera avec le Jugement dernier et l'avènement du Royaume.
Dès lors, commémorer la Réforme de 1536 peut donner lieu à des malentendus. Pour les plus sincères, c'est rendre hommage aux vertus des ancêtres, à cette génération de lions qui ont libéré et construit la Ville-Eglise. Mais le côté rituel, incantatoire de ces célébrations coûteuses vise plus ou moins consciemment à ressusciter l'esprit de ces temps héroïques et rétablit les cycles de l'histoire païenne.

Prendre le sac et la cendre 

L'esprit de Genève que l'on veut faire revivre dans ces manifestations n'est pas identique à l'Esprit Saint. Au chapitre XIX du premier Livre des Rois, le prophète Elie, après quarante jours et quarante nuits de marche jusqu'à la montagne de l'Horeb, attend le passage de l'Eternel. Mais Dieu n'est ni dans le vent fort et puissant, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu. C'est au "bruissement d'un souffle ténu" que le prophète se couvre le visage et sort de la caverne pour écouter.
Les quarante jours et les quarante nuits ont une valeur symbolique: ils rappellent les quarante années passées au désert par les Israélites avant de rejoindre la terre promise, et préfigurent les quarante jours de jeûne que le Christ passe au désert avant le début de son ministère.
La Réforme est là: c'est une purification par le passage au désert, pour retrouver Dieu dans le silence. Le destin de Genève au XVIe siècle, entre 1536 et la "miraculeuse délivrance" de l'Escalade en 1602, est bien ce séjour au désert: galvaniser toutes les forces de la cité pour résister aux menaces du dehors, plus visibles et moins complexes qu'au XXe siècle, savoir s'interrompre dans les terrassements des fortifications pour adorer Dieu ou périr spirituellement d'abord, matériellement ensuite, telle était alors, telle est encore aujourd'hui l'alternative.

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Compter les chrétiens, un fantasme du pouvoir

Dans le dernier chapitre de ce volume, les conclusions affligeantes sur la faiblesse de la pratique religieuse et sur l'"érosion de la mémoire chrétienne" sont fondées sur des recensements et sur des enquêtes sociologiques où les chiffres jouent un grand rôle. De même, l'Eglise du XVe siècle comptait les baptisés, les communiants, les excommuniés. Partant des quelques traces qui subsistent de ces comptes, motivés souvent par un souci financier, les historiens néopositivistes veulent évaluer la vie spirituelle dans la période de la pré-réforme. Mais qui nous dira quelle a été l'espérance des hommes du XVe siècle? Et au lieu de compter les chrétiens, ne devrait-on pas aussi les peser? Non, décidément, le langage des chiffres ne saurait rendre compte de la Grâce, pas plus que le rituel bien observé ne peut capter l'Esprit.
Au reste, l'histoire du peuple d'Israël suffit à montrer qu'une telle comptabilité peut avoir un sens militaire, fiscal ou administratif, mais qu'elle n'a aucune signification religieuse. Le roi David fut durement puni par l'Eternel pour avoir ordonné un recensement de son peuple malgré les objurgations de Joab, le chef de l'armée, qui considérait ce recensement comme un grave péché (II Samuel 24; I Chroniques 21). C'est, disent les commentateurs, en se fondant en particulier sur Deutéronome 7, 7, que le peuple élu ne doit pas se fier à la force des armes et au nombre des hommes, mais à la puissance de Dieu. C'est aussi que la force d'une communauté ne se mesure pas au nombre et à la force des individus qui la composent, mais à l'amour fraternel, étymologiquement à l'"Eucharistie" qui les relie entre eux et à leur Seigneur. Aussi bien, le déroulement de l'histoire chrétienne est perçu différemment par les méthodes sociologiques ou historiques et par l'oeil de la foi.
Ainsi la situation apparemment désespérée des Eglises d'Occident se résume, aujourd'hui comme au XVIe siècle, par cette réflexion pleine d'espoir de Calvin dans l'Institution de la religion chrétienne (IV, I, 2): "Dès lors, bien que la désolation horrible qu'on voit partout et de tous côtés semble montrer qu'il ne reste plus rien de l'Eglise, sachons que la mort du Christ est fructueuse et que Dieu garde miraculeusement son Eglise comme en cachette, selon qu'il fut dit à Elie de son temps."

C. S.
haut
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