Les habitants de la campagne

Monique Bory-Barschall / Roger Donzé / Leïla El-Wakil
Livio Fornara / Catherine Santschi



​En collaboration avec Jacques Delétraz, Marc Dugerdil, Fritz Hämmerli et toutes les personnes qui ont bien voulu apporter leur témoignage sur la vie quotidienne à la campagne.


​La vie à la campagne

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Unité et diversité

Si les paysages et les climats, dans le bassin genevois, déterminent une seule et unique façon de s'abriter, de se loger, de s'alimenter et de se vêtir, l'histoire, le destin politique des différentes régions du canton a pourtant créé une grande diversité dans les coutumes, dans cet ensemble de traditions et de rites que l'on appelle "culture" au sens large, et qui fait, à travers les siècles, le ciment des communautés locales et régionales.
C'est surtout depuis la Réforme que les différences se creusent. Dans les mandements de Jussy et de Peney, autour des villages de Genthod et de Céligny, dans les seigneuries de Dardagny et de Malval, qui se sont trouvés soumis à Genève dès le milieu du XVIe siècle, la mentalité et les habitudes protestantes ont marqué profondément les habitants et se décèlent encore aujourd'hui. Il en va de même pour ces terres au statut hybride, qui avaient dépendu autrefois du chapitre de Saint-Pierre ou du prieuré de Saint-Victor, que le Traité de Turin de 1754 a fait entrer définitivement dans l'orbite genevoise: Gy, Vandœuvres, Cartigny.
Cependant, les régions restées savoyardes suivaient leur destin et, bien disciplinées par les autorités ecclésiastiques d'Annecy, étaient animées par un esprit religieux très différent. Leur vie économique et sociale, sans référence à la Genève protestante et alliée de Berne, était beaucoup plus axée sur la communauté locale et rurale.
Autre encore est la situation des terres gessiennes qui ont été rattachées à Genève par le Traité de Paris de 1815. Pays pauvre, ballotté d'un seigneur à l'autre durant tout l'Ancien Régime, ses racines protestantes ont été brutalement coupées par la Révocation de l'Edit de Nantes et les missions des jésuites d'Ornex. Devenues genevoises et suisses, ces terres perpétuellement sujettes ont subi de plein fouet, dès les années trente, l'urbanisation du canton, le développement de l'aéroport et de toutes les structures qui lui sont liées, et c'est par un effort conscient et organisé que leurs communautés ont pu se refaire une identité. 

Un monde vivant en vase clos

Auparavant, les diversités régionales s'étaient assez bien maintenues dans des communautés, villageoises ou familiales, qui vivaient de manière autarcique, un peu repliées sur elles-mêmes. Cette existence en vase clos, à évolution lente, est caractéristique de l'ancienne société paysanne: cultiver la [p. 16] terre était un art, un état dans lequel on était né; on tirait une véritable fierté du titre de laboureur. Personne n'avait l'idée de quitter sa condition, sauf en cas de nécessité, à la suite d'une famine, d'une guerre ou d'autres calamités.
La production du domaine agricole était destinée d'abord à l'alimentation familiale, ensuite au marché pour payer la main-d'oeuvre nécessaire aux récoltes, les impôts et l'intérêt des dettes — des amortissements on parlait rarement.
Les loisirs, les dimanches et jours de fêtes se passaient généralement en famille ou dans le cadre du village. C'était la visite à un oncle ou à des voisins, visite que l'on se rendait avec une ponctualité de notaire. Il s'agissait de ne pas être redevable! Les bonnes relations entretenaient de solides amitiés, qui se manifestaient lors des coups durs, par une entraide dans tout le village. Les fêtes ne pouvaient être que villageoises ou paroissiales. Tout au plus faisait-on, avec le char à bancs, une apparition à la vogue des villages voisins. Mais traverser le Rhône, à une époque où il n'y avait que peu de ponts, était une véritable expédition. Quant à "descendre" à Genève, un tel déplacement n'était envisagé que dans les grandes occasions. Seul le père de famille, ou quelquefois la mère, s'y rendait plus souvent pour le marché ou pour embaucher un journalier savoyard.
Ces ouvriers de campagne étaient appelés "molardiers", car on les trouvait le dimanche matin à la place du Molard — par la suite, leur point de ralliement fut le café de la Confédération que la Mère Coppel tint à Cornavin de 1907 à 1946. Ils étaient reconnaissables surtout à leur baluchon contenant quelques modestes effets personnels, et quelque-fois à la faux qu'ils portaient sur l'épaule. Ils ne comprenaient que le patois savoyard, assez proche, du reste, de l'ancien parler genevois — lui aussi totalement disparu: dans la campagne genevoise, les deux ou trois personnes qui, en 1981, connaissent encore un peu de patois sont âgées de quatre-vingts ans ou plus. Quant aux bergers et charretiers, aristocratie des travailleurs terriens, on les dénichait dans les quelques estaminets du coin.

Relations avec la ville 

Les citadins, quant à eux, ne se déplaçaient guère. Ils prenaient quelquefois le train de La Plaine ou les tramways de la campagne pour venir dire bonjour à un parent ou à un ami. On les désignait parfois malicieusement du nom de "pique-prunes", ce qui en dit long sur les relations, ou plutôt l'absence de compréhension entre la campagne et la ville. [p. 17]
Et pourtant, c'est surtout l'attraction exercée par la ville qui a finalement nivelé les diversités de ces régions et profondément influencé leur mode de vie, plus que l'appartenance, depuis 1815-1816, à un même canton suisse, et avant les progrès de la technique ou les mutations économiques des années soixante. Rien n'est plus complexe, rien n'est plus déterminant aussi pour saisir la vie quotidienne à la campagne, que cette attraction exercée par la ville. Inversement, l'historien ou l'ethnologue doit être perpétuellement en garde contre la séduction qu'exerce la campagne sur les citadins. Des écrivains et historiens cotés, possesseurs de grands domaines campagnards, comme Guillaume Fatio dans ses aimables ouvrages sur les environs de Genève et sur diverses communes du canton, montrent bien leur attirance pour l'utopie campagnarde par les projections qu'ils font sur la vie champêtre: fondés sur des documents d'archives, c'est-à-dire sur des écrits juridiques, leurs travaux reflètent toujours peu ou prou l'attitude et même la politique du pouvoir. Les plus fins connaisseurs de la campagne: pasteurs, curés, médecins de campagne, instituteurs, sont des citadins, ou du moins ont longuement séjourné en ville pour faire leurs études. Leur influence sur les villages, qui fut profonde, tendait à maintenir la société rurale dans ses limites: effet des projections bucoliques, cultivées dans les classes du Collège.
Si aujourd'hui le point de vue des villageois peut se manifester, au gré d'enquêtes orales où le magnétophone inquiète toujours, c'est précisément à cause d'un nivellement. Si la ville n'exerce plus de véritable pouvoir à la campagne, c'est que celle-ci a changé de caractère, voire, par endroits, qu'elle n'est plus; et la persistance, ou plutôt la renaissance de certaines traditions telles que le costume genevois ou le Feuillu n'est précisément qu'une de ces projections citadines, dénuées de l'authenticité que possédait encore la vie locale au début du XXe siècle.

La Ville, siège du pouvoir et lieu de travail

Genève attire les campagnards, d'abord comme siège du pouvoir: on "se change", on met ses meilleurs habits pour aller en ville, soit pour faire des démarches au tribunal ou dans l'administration, soit pour conclure quelque affaire chez le notaire, à la banque ou dans une agence d'assurance.
La ville est aussi un lieu de travail: de tout temps, les paysans venaient vendre au marché les produits de la terre, non seulement à Genève, mais encore à Carouge, qui est depuis la fin du XVIIIe siècle le véritable centre urbain des Communes réunies savoyardes entre Arve et Rhône. En outre, les nombreux débouchés professionnels, puis les hauts salaires ont attiré les campagnards d'abord comme domestiques, puis comme ouvriers du bâtiment, apprentis, enfin comme gendarmes ou fonctionnaires dans un canton très centralisé, ou comme employés du secteur tertiaire dans le vaste bureau de placement international qu'est devenu Genève dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ainsi, la ville a absorbé premièrement les cadets de familles nombreuses qui ne pouvaient vivre sur le domaine paternel, ou qui ne le voulaient pas. Puis elle a fourni une occupation à tous ceux que la mécanisation de l'agriculture, la diminution du nombre des exploitations et la rationalisation du travail laissaient sans emploi.
La proximité même de ce lieu d'activité professionnelle a fait que les campagnards ne se sont pas expatriés en allant travailler en ville. Ils ont au contraire gardé de nombreux contacts avec leur commune de naissance et ont constitué par là un moyen de pénétration des modes de vie et des habitudes citadines à la campagne. 

Les transports

Le développement des moyens de transport a renforcé cette influence de la ville sur la vie campagnarde. La ligne de chemin de fer Genève-Lyon, achevée en 1858, dessert désormais les villages du Mandement et de la rive droite du Rhône jusqu'à La Plaine. A la fin du XIXe siècle, les communes rurales ont été systématiquement reliées à la ville, d'abord par des tramways hippomobiles (Carouge, 1862, et Chêne-Bougeries, 1864, Chêne-Bougeries - Moillesulaz -Annemasse-gare, 1881-1883), puis par des chemins de fer à voie étroite, à vapeur, électrifiés peu après leur rachat par la CGTE à partir de 1900. Ainsi, en 1887, Veyrier, en 1889, Perly et Saint-Julien, Petit-Lancy, Bernex, Laconnex, Grand-Lancy sont reliés à la ville. En 1890, c'est le tour du Grand-Saconnex, de Ferney, de Châtelaine et de Vernier, de Chancy, de Vésenaz, de Corsier et de Veigy. En 1891, les lignes de Cologny, Vandoeuvres, Chevrier, Jussy, Veigy-Douvaine sont inaugurées. En 1892, les tramways vont jusqu'à Collonges-sous-Salève et Etrembières; en 1901, une ligne reliant Versoix à Sécheron est mise en service, ainsi que la ligne Vésenaz - Hermance. En 1907, avec l'achèvement de la ligne Rondeau de Carouge - Croix-de-Rozon - Collonges-sous-Salève, on peut dire que l'ensemble du réseau campagnard est constitué. [p. 19]
Mais ces moyens de transports en commun n'ont contribué que pour peu de chose à l'influence de la ville sur la campagne. Les tramways de la campagne sont relativement peu utilisés car les billets et les abonnements sont chers; en 1905,  le voyage de la place Bel-Air à Bernex coûte 40 centimes, de la Cité à Moillesulaz 35 centimes, d'Hermance à Cornavin 85 centimes (un kilo de pain coûte 40 centimes). A bien faire ses comptes, il n'est pas toujours avantageux de travailler en ville si l'on habite à la campagne, mais le prestige fournit une compensation. De fait, ce sera surtout avec la généralisation de la voiture individuelle, dans les années soixante, que les contacts entre la campagne et la ville deviendront intenses, et que la physionomie des villages changera de manière décisive: la possibilité d'aller rapidement en ville ou dans un grand centre d'achat fait disparaître le petit commerce local et transforme l'artisanat. Dès lors, toutes les activités rurales deviennent un simple secteur de la vie économique du canton et l'autarcie ou la quasi-autarcie, qui était de règle auparavant, fait place à la civilisation de consommation.

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Les influences extérieures

Plus que le voisinage d'une frontière très théorique, qui est à peine perçue dans la vie de tous les jours sinon, évidemment, pendant la guerre, le rattachement à la Suisse influence le mode de vie en pays genevois. Les produits de consommation de provenance suisse qui trouvent un débouché naturel à Genève, la forte immigration confédérée, notable depuis le XVIe siècle, la politique agricole de la Confédération, enfin la participation des troupes genevoises à la vie militaire et plus particulièrement aux mobilisations générales de 1914-1918 et de 1939-1945, tous ces facteurs ont marqué les habitudes et fait que les Genevois de la campagne se distinguent de plus en plus des Savoyards et des Gessiens dont ils sont issus.
L'immigration confédérée et étrangère, très forte depuis les années cinquante, sous la forme de main-d'oeuvre, a également modifié la vie campagnarde. Tous les paysans du Mandement et de la rive gauche du lac ont des histoires de darbystes à raconter: ces "yeux bleus" venus du canton de Vaud, pratiquant un protestantisme austère, exigeant et replié sur lui-même, qui gèrent avec succès les plus beaux domaines, d'abord fermiers, puis propriétaires, inquiètent jusqu'à ce qu'ils soient "récupérés" par le pouvoir.
Après que la Deuxième Guerre mondiale eut fait tarir la source de main-d'oeuvre savoyarde, on dut recourir à d'autres forces: Espagnols, Portugais, Italiens surtout. Cette population saisonnière, mêlée à la vie des campagnes durant neuf mois de l'année, a imprimé très fortement sa marque dans la quotidienneté — beaucoup plus que les effeuilleuses ou les vendangeuses valaisannes, piémontaises ou savoyardes, présentes durant quelques semaines par année. C'est ainsi que depuis les années cinquante beaucoup d'agriculteurs, fermiers ou propriétaires, ont noté les changements d'habitudes introduits à la ferme par les ouvriers de campagne italiens ou espagnols: horaires plus précis, hygiène plus exigeante, alimentation différente.
Enfin, les arrivants les plus récents, ces réfugiés politiques de l'Est et même de l'Asie du Sud-Est, facilement absorbés par le "melting-pot" de la ville, mais qui, installés tant bien que mal dans les communes qui veulent bien les accueillir, semble s'assimiler avec quelque peine. Leur présence et les conflits qu'elle provoque révèle, en somme, le poids de l'héritage culturel dans ces communautés, mais aussi sa fragilité, après cinquante années de mutations techniques, économiques et sociales.

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Un nouveau mode de vie 

Le développement des techniques n'est pas pour peu de choses dans le changement de la vie quotidienne à la campagne. On dira dans un autre chapitre les étapes de la mécanisation, son impact sur les travaux des champs et sur un certain artisanat local. Tout le rythme de vie, l'attitude à l'égard de la nature, les structures familiales et communautaires ont été profondément modifiés par les machines, par les nouvelles méthodes de culture et de gestion, par les congélateurs, par les moyens de communication, par les conquêtes de la médecine et de l'hygiène. Tout est plus commode, plus pratique, plus sûr, plus rapide, et personne, après en avoir goûté, ne saurait renoncer à tous ces auxiliaires qui réduisent les fatigues, les lessives, les semaines consacrées aux conserves, et qui, en un clin d'oeil, mettent à la portée du campagnard des facilités dont il n'aurait osé rêver dans son enfance. L'élargissement des horizons, et les loisirs riches et nombreux qui en sont le fruit, créent un genre de vie totalement nouveau, mais guère différent de celui qui a cours dans les différents groupes de la société citadine.

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Evolution économique 

A ces gains de la technique, qui se développent et se multiplient dès le début du XXe siècle, s'est ajouté un puissant facteur de changement: la haute conjoncture des années soixante. C'est là que tous les témoins interrogés ont vu la plus profonde césure entre l'ancien et le moderne, l'évolution la plus rapide qui a mis fin à l'ordre traditionnel des choses pour précipiter la société campagnarde genevoise dans le monde grouillant d'une ville internationale, ses hommes d'affaires et ses loisirs. 

Vivre sans argent 

Qu'on se représente ce qui, pour les générations nées après la Deuxième Guerre mondiale, est à peine concevable: on vivait sans argent liquide ou presque, et chaque centime comptait. Les riches ne dépensaient pas leur argent, les pauvres n'en avaient point. On achetait le moins possible, seuls les biens de consommation indispensables, ou les valeurs durables pouvaient inciter les personnes de la campagne à ouvrir leur porte-monnaie. La vraie valeur était la terre, qui pouvait devenir source de querelles successorales épiques.
La place de l'argent dans la vie quotidienne est un bon instrument de mesure pour les valeurs d'une communauté et d'une société. Parlant de sa jeunesse, une femme d'Onex née en 1917, dit: "C'était une pauvre vie. Parce que, évidemment, on était jeunes, on était contents... par exemple à Bernex, on était sous le marronnier, qu'on cousait. C'est tout, il n'y avait pas de sorties. Le marronnier avait ce gros tronc saillant, alors on s'asseyait là." Tel est l'univers d'une femme qui trouve son équilibre et son bonheur dans la santé et la jeunesse qui lui est donnée, le contact avec la nature et le travail manuel créatif et utile.
La vie économique de l'agriculteur se caractérisait par quelques temps forts, définis par les rentrées d'argent: chaque semaine, ou deux fois par semaine, pour les maraîchers, le produit des ventes de légumes au marché, à Carouge ou à Plainpalais, qu'on rapportait dans une grande bourse noire. Chaque mois, la paie du lait. A la fin de l'été, la paie du blé et des céréales, que la paysanne attendait avec impatience pour effectuer quelque grosse dépense, quelque investissement important. C'était aussi l'époque où le curé de la paroisse passait dans le village, procédait à la bénédiction [p. 23] des maisons et appelait la protection divine sur les récoltes. Cette coutume, qui s'est pratiquée dans les Communes réunies jusqu'au milieu des années soixante, s'accompagnait d'une aumône faite au curé pour ses pauvres. En automne aussi, la vente de la vendange procurait au viticulteur une des grosses rentrées d'argent de l'année. C'est alors, nous rappelle un vigneron de Satigny, qu'on allait en ville acheter de nouveaux habits et procéder aux autres acquisitions importantes.
Les sommes qui étaient alors disponibles sont sans commune mesure avec les apports réguliers d'argent que procurent la vente d'une production massive à des grossistes et les hauts salaires réguliers amenés par ceux qui travaillent dans les services ou la fonction publique en ville ou dans les communes suburbaines. Cette possibilité de dépenser, qui contraste avec la crainte de manquer qui était tout l'esprit de la campagne autrefois, a profondément modifié les moeurs.
Ainsi, la haute conjoncture des années soixante a précipité une évolution qui s'était amorcée avec la guerre de 1914-1918. C'est alors qu'a disparu l'ancienne société de la campagne genevoise, décrite dans les ouvrages de Philippe Monnier. 

C. S.
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La structure de la population


La composition d'une population, sa répartition dans l'espace, chacun en a une conscience plus ou moins claire, fondée sur les observations que l'on peut faire dans la vie de tous les jours; la statistique cherche à en rendre compte d'une manière objective. Mais dresser un tableau complet et fidèle de la population dans une campagne aussi multiforme et changeante n'est pas une tâche simple. Face à l'abondance des informations mises à disposition par les grands recensements fédéraux — ceux de la population, ceux des entreprises ou de l'agriculture — l'utilisateur de statistiques se trouve en effet dans un certain embarras: la campagne n'est pas une entité bien définie, comme la commune ou le district. Quels en sont les contours? Où l'agglomération finit-elle? En quoi une population campagnarde diffère-t-elle d'une population urbaine? Dans quelle mesure les changements qui ont affecté la population de telle ou telle commune rurale sont-ils de nature endogène, dans quelle mesure sont-ils dus à des échanges avec l'extérieur? Autant de questions, autant de problèmes auxquels nous ne pouvons trouver que des réponses approximatives. Nous renvoyons au surplus au volume I de cette Encyclopédie, p. 125-126.

Développement de l'agglomération genevoise

Lors du premier recensement fédéral de la population, en 1850, le Canton comptait 64 100 habitants. Cent trente ans plus tard, en 1980, il en compte cinq fois plus. La croissance a été particulièrement forte depuis la fin de la guerre 1939-1945 puisqu'en moins de quarante ans la population du canton a doublé, passant de 174 900 habitants en 1941 à 349 000 en 1980. Les zones bâties se sont fortement étendues, une certaine ségrégation des activités s'est dessinée: le centre-ville, en se vidant peu à peu de ses habitants, est devenu le centre des affaires, l'aéroport et les organisations internationales ont contribué au développement d'un important secteur "international", les communes entourant la ville du côté ouest ont connu une croissance démographique explosive, celles des rives du lac, vers l'est, ont vu s'installer un habitat "résidentiel". Enfin, les communes rurales les plus reculées, à la périphérie du canton, ne sont pas restées à l'écart de cette vague d'urbanisation: ainsi, Perly-Certoux, dont la population a quintuplé en vingt ans (de 440 en 1960 à 2230  en 1980) et où la part des actifs travaillant dans l'agriculture est tombée de 23 pour cent à 3 pour cent de la population active, ainsi Avully (de 470 à 1800 habitants entre 1960 et 1980), Puplinge (de 340 à 1730). 

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Limites actuelles de la campagne genevoise

On ne dispose pas d'une définition satisfaisante des différentes zones de peuplement du Canton, qui soit reconnue à la fois sous l'angle administratif, sous celui de l'aménagement du territoire ou des études socio-économiques. En fait, il existe trois répartitions différentes des 45 communes du Canton selon le critère urbain/rural. Pour le département de l'Intérieur et de l'Agriculture, qui surveille l'administration des communes, les communes rurales sont celles dont la population est inférieure à [p. 26] 3000 habitants: en 1980, 29 communes regroupant 29 500 habitants (8,4 pour cent du total cantonal). Pour le département des Travaux publics, qui établit le plan directeur cantonal, la distinction entre communes urbaines et rurales est basée sur des critères d'occupation du sol: continuité du domaine bâti et du tissu urbain, existence de la troisième zone de développement. Trente communes sont ainsi classées comme rurales; elles regroupent 43 600 habitants, soit 12,5 pour cent du total cantonal. Enfin, troisième définition, celle établie par l'Office fédéral de la statistique, mais qui est loin de satisfaire tous les statisticiens: la classification urbain/rural des communes repose sur six critères dont le plus important est celui des mouvements journaliers entre commune de domicile et commune de travail (navettes de travailleurs). Ici, le nombre de communes rurales n'est plus que de 17; elles regroupent 13 600 habitants, 3,9 pour cent du total cantonal. 

Communes rurales 

Afin de dégager une classification plus nuancée des communes selon leur caractère urbain ou campagnard, une quinzaine d'"indicateurs" statistiques ont été sélectionnés, relatifs à l'occupation du sol, au taux de croissance démographique, à la structure des emplois et de la population active, aux navettes des travailleurs, à la structure des familles. Il s'agit d'une méthode empirique, qui a l'avantage de se référer à une situation récente, puisque basée principalement sur les résultats du recensement fédéral de la population de 1980, et de donner un classement des 45 communes genevoises, des plus rurales aux plus urbaines.
Selon ce classement, quatre communes peuvent être qualifiées de "très rurales": Gy, Jussy, Collex-Bossy et Soral, alors que dix autres communes méritent encore l'appellation de "rurales": Avusy, Cartigny, Choulex, Dardagny, Laconnex, Meinier, Presinge, Russin, Satigny, Troinex. Ces quatorze communes figurent dans la liste des "communes rurales" définies selon les trois classifications mentionnées au paragraphe précédent. La plus peuplée, Satigny, compte 1700 habitants. Enfin leur population totale est de 9900 habitants, soit 3 pour cent seulement du total cantonal, alors qu'elles recouvrent 36 pour cent — donc plus du tiers — de la superficie du canton.

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Affectation et emploi du sol 

Les contrastes entre communes rurales et urbaines se marquent en premier lieu dans l'affectation du sol. Selon la statistique de 1972, la proportion de territoire bâti varie selon les communes entre un maximum de 81 pour cent en ville de Genève et un minimum de 2 à 3 pour cent à Chancy, Collex-Bossy, Gy, Jussy, Laconnex, Meinier et Russin. Vingt-deux communes sur 45 comptent moins de 10 pour cent de surface bâtie, alors que 7 communes suburbaines en comptent plus de 5o pour cent.
Le recensement de l'agriculture de 1975 permet de préciser cette notion d'occupation du sol: les surfaces cultivées par des agriculteurs résidant dans la commune représentent encore l'équivalent de plus de 8o pour cent du territoire communal à Bardonnex, Gy, Meinier, Perly-Certoux, Puplinge et Soral. Pour 12 autres communes, la proportion dépasse 60 pour cent. Comme les activités non agricoles sont en général peu développées dans ces régions, les emplois liés à l'agriculture ont encore une place dominante: plus de la moitié de l'emploi total à Collex-Bossy, Gy, Jussy et Soral; plus du quart dans une dizaine d'autres communes. 

Les occupations des "campagnards"

Pourtant, sur le plan cantonal, l'agriculture n'occupe qu'une place marginale en ce qui concerne l'emploi: en 1980, 2400 personnes, soit 1 pour cent seulement du total de la population active, travaillent dans l'agriculture. Le secteur secondaire — qui regroupe l'industrie, l'artisanat et la construction — occupe 40 000 personnes, soit 22 pour cent, donc moins du quart du total. Ainsi, le secteur tertiaire absorbe plus des trois quarts (77 pour cent) de la population active du canton, soit 137 500 personnes.
Les communes rurales n'ont pas échappé aux effets de l'organisation de l'espace urbain genevois en zones spécifiques d'activité (affaires, industrie, administration) ou d'habitat (logement subventionné ou à loyer libre, villas). L'un de ces effets consiste en un développement considérable des navettes de travailleurs. En 1980, dans l'ensemble du canton — ville de Genève exceptée — trois personnes sur quatre vont quotidiennement exercer leur activité hors de leur commune de résidence. Le déséquilibre entre habitat et possibilités d'emploi est particulièrement marqué dans les communes suburbaines situées entre Arve et Rhône. Ainsi, à [p. 28] Avully, Confignon, Onex, Perly-Certoux et Veyrier, plus de 80 pour cent des actifs sont des "navetteurs". C'est dans le Mandement (Dardagny, Russin, Satigny) et au nord-est du canton (région Gy, Jussy) que ce déséquilibre est le moins marqué. Toutefois, sauf à Jussy, la proportion de "navetteurs" y dépasse déjà le seuil des 50 pour cent. 

La famille à la campagne

Enfin, sous l'angle des structures familiales, les contrastes entre ville de Genève, communes suburbaines et communes rurales sont également très marqués. En simplifiant, on peut caractériser le centre urbain comme le lieu où se trouvent concentrées les personnes seules, les communes suburbaines comme celui où la famille nucléaire — couple avec ou sans enfants — domine; les communes rurales, elles, constituent encore une "réserve" où la famille élargie n'a pas encore complètement disparu. Un chiffre permet de synthétiser ce phénomène: le nombre moyen de personnes par ménage. En ville de Genève, il n'est plus en 1980 que de 1,9, alors que les moyennes les plus élevées sont enregistrées dans les communes rurales; mais quatre d'entre elles seulement dépassent la moyenne de 3 personnes par ménage, soit Aire-la-Ville, Avully, Gy et Soral. Même à la campagne, les ménages de structure complexe sont donc peu fréquents dans le canton. Ainsi, à Gy et Soral, communes dans lesquelles nous avons enregistré les caractères campagnards les plus typés, 6 pour cent seulement des ménages comptent plus de 5 personnes, alors que moins d'un ménage sur cinq englobe d'autres personnes que le noyau parents-enfants. 

Origine et religion

Des modifications importantes se sont produites depuis une quarantaine d'années, dues aux phénomènes migratoires: recul de la population d'origine genevoise au bénéfice des Confédérés et des étrangers, changement de la majorité en ce qui concerne les religions, les catholiques arrivant en tête depuis 1960. Par origines, la population du canton se compose en 1980 d'un mélange à peu près équilibré de Genevois (35 pour cent du total), de Confédérés (33 pour cent) et d'étrangers (32 pour cent). Alors que dans les grandes communes suburbaines, dont la population s'est gonflée par immigration, la proportion de Genevois descend jusque vers 27 pour [p. 29] cent (Meyrin, Vernier), on enregistre encore à la campagne des proportions supérieures à 50 et même 60 pour cent (Laconnes, Presinge et Soral).
Par religions, les catholiques sont majoritaires en 1980 (51 pour cent du total de la population), les protestants étant descendus à moins d'un tiers (31 pour cent). Alors qu'en ville de Genève et en zone suburbaine on ne s'écarte que peu de ces proportions, il existe encore à la campagne - là où les échanges migratoires n'ont pas été très importants - des îlots catholiques ou protestants: catholiques à Soral (68 pour cent du total), à Aire-la-Ville et Laconnex (63 pour cent); protestants à Cartigny (63 pour cent), à Céligny ou Russin (57 pour cent).

R. D.
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Les étapes de la vie


Avec l'imbrication actuelle entre la campagne et la ville, les gestes, les rites, les habitudes communes, les étapes mêmes de la vie à la campagne ne se distinguent plus guère, envisagés dans le détail, de ce que l'on observe à Genève même et dans les communes suburbaines. Les observations qui suivent ont été notées au cours d'une série d'entretiens, poursuivis de 1978 à 1982, avec neuf femmes et quinze hommes nés entre 1900 et 1958. Ces témoins nous ont retracé la vie quotidienne dans vingt et une communes, assez également réparties sur tout le territoire cantonal. 

Naître à la maison 

Depuis 1908, année où fut inaugurée la Maternité de Genève, le nombre des naissances qu'enregistrent les officiers d'état civil des communes rurales ne fait que baisser. Autrefois, l'accouchement rituel était exclusivement une affaire de femmes. Le mari affolé était envoyé à la cuisine pour faire chauffer de l'eau et le médecin n'était appelé que dans les cas dangereux. Désormais, la naissance est devenue une affaire d'obstétrique coûteuse, assimilée par les caisses d'assurance à une maladie. Les histoires de bonnes femmes ont fait place à des récits d'opérations sophistiquées, qui valorisent le médecin plus que la mère. Le temps est passé où les médecins assuraient doctement que la pudeur des femmes devait être ménagée: rares sont celles qui osent dire à quel point l'air goguenard des assistants et l'atmosphère médicalisée des salles d'accouchement les a heurtées. Elles existent pourtant, puisque depuis les années soixante-dix ou quatre-vingt une timide réaction se dessine: quelques individualistes, que l'on classe, selon ses opinions, parmi les écologistes ou parmi les féministes, choisissent délibérément d'accoucher à la maison. A Vernier, malgré la proximité de l'Hôpital de la Tour, ouvert en 1976, la Tribune de Genève du 6 juin 1979 saluait comme un événement exceptionnel et nouveau, trois naissances à domicile au cours des six premiers mois de l'année. Il n'est pas impossible qu'il s'agisse là d'un phénomène citadin dû à la saturation devant le confort aseptisé dont on bénéficie dans les hôpitaux.
Il est trop tôt pour dire si nous assistons à une réaction durable et profonde contre une évolution qui a commencé au XVIlle siècle et qui tend à faire du premier moment de la vie une affaire technique, confiée à un spécialiste à l'oeil sec, privant ainsi les matrones du village d'un rôle qui les mettait en valeur et renforçait la communauté.

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L'enfance et l'adolescence 

Dans tous les récits des habitants de la campagne nés dans le premier quart du XXe siècle, la vie des enfants apparaît dure, laborieuse, partagée entre le travail scolaire, l'instruction religieuse et l'aide à apporter aux parents. Autrefois, surtout dans les campagnes, les enfants plus nombreux étaient considérés comme une aide, une force de travail utile et non comme la charge financière qu'ils sont aujourd'hui. Certains parents considéraient même que l'école "volait" un temps précieux aux travaux des champs. Les enfants étaient gardiens des troupeaux — tout en repassant leurs leçons; ils servaient de garçons de course, apportaient les repas au père qui moissonnait ou labourait, amenaient le soir la "boille" de lait à la laiterie. Le vélo, qu'on leur prêtait pour ces services, était un instrument de travail et n'était pas destiné à des promenades.
Pas ou peu d'argent de poche pour les loisirs et pour les menus plaisirs. Les enfants recevaient quelques centimes lorsqu'une classe se cotisait pour offrir un cadeau d'anniversaire à la "maîtresse" ou à l'instituteur. La pièce de monnaie que l'on serre dans une main moite, en allant à l'école du dimanche, pour la déposer dans le "petit nègre", tirelire portant un nègre vêtu de blanc, agenouillé, qui incline la tête lorsque la pièce tombe, ne pèse pas lourd dans la vie économique. Quant aux collectes organisées lors des fêtes d'enfants, le Feuillu ou l'Escalade, elles rapportaient des dons en nature, oeufs, fruits, rondelles de chocolat, avec lesquels on confectionnait de pantagruéliques goûters.
Les enfants s'amusaient pourtant, et malgré le manque d'argent — ou peut-être à cause de lui — la liste de leurs jeux est d'une variété impressionnante. Outre les poupées des filles, leurs rondes et leurs comptines, les cerceaux et les volants des plus fortunés, la corde à sauter, à laquelle certains garçons daignaient jouer avec les filles, les billes, qu'on appelait des "mâpis", tous jeux qui représentaient un certain investissement financier, on jouait à ilêt (variantes: il est ou ilai), jeu qui consiste à se poursuivre et à se rattraper, et dont il existe une vingtaine de variantes: ilêt courant, ilêt perchant, ilêt cachant, ilêt 51, etc. On jouait à barre, à ballon-chasseur, à ranquipète-à-moineau, aux quatre coins, au bonnet, au cerf-volant, au cordonnet, au billard à ficelle (sorte de toupie); on faisait des sifflets au printemps, on allait fumer de la vouable ou bois-fumant (clématite sauvage); on jouait aux métiers, on imitait les gestes des adultes, on allait à la chasse, à la pêche, braconner des grenouilles et des poissons rouges, on grimpait aux arbres, on construisait des cabanes dans les bois. [p. 32]
La batteuse à vapeur, qu'on appelait la machine à blé et qui faisait le tour des villages après les moissons, puis la distilleuse, constituaient des attractions de premier ordre pour les enfants. Dès cinq heures du matin, ils s'attroupaient pour voir fonctionner ces énormes jouets et quêter une petite goutte d'eau-de-vie toute chaude. Au vrai, tous les travaux des champs pouvaient être considérés comme une manière d'occuper les loisirs. Sans argent, dépourvus de tous les jouets sophistiqués que la technique et le commerce mettent à leur portée depuis les années soixante, les enfants des générations précédentes étaient plus inventifs et sans doute moins soumis aux modèles adultes. 

Le mariage 

La société villageoise n'en exerçait pas moins un contrôle sur les étapes de la vie, sur l'adolescence, sur le passage à l'âge adulte, sur le choix du conjoint et sur le mariage.
Si l'invention individuelle joue un rôle important dans les jeux d'enfants, les activités ludiques se déroulent presque toujours en groupe. En outre le contrôle des adultes, en particulier celui de l'instituteur, plus efficace avant les années soixante qu'aujourd'hui, empêche les enfants et les adolescents d'être laissés à eux-mêmes. Il cimente le groupe et contribue à intégrer lés jeunes dans la communauté. Ce n'est pas pour une autre raison que le curé de Collonge-Bellerive achète un billard pour les garçons de la paroisse: mais le jeu est trop luxueux et tient à l'écart les jeunes de condition modeste, qui craignent de faire un accroc au tapis et d'avoir à payer une somme qui dépasse leurs possibilités.
Toutefois la plupart des adolescents peuvent se retrouver dans les patrouilles d'éclaireurs ou les groupes de cadets créés dans la paroisse. Ils ont la possibilité d'entrer à la "société de jeunesse" qui réunit les hommes célibataires du village, organise des bals et d'autres manifestations dans le village et ils récoltent de l'argent pour s'offrir des voyages à l'étranger. Les autres sociétés artistiques, littéraires, sportives ou d'utilité publique assurent aux habitants de la commune l'accueil nécessaire lors de leur entrée dans la vie active. Ainsi, tout en contrariant les bals et en limitant les sorties nocturnes, la famille et la communauté conservent un certain contrôle sur la vie personnelle et même le choix du conjoint. Ainsi encadré, il est rare que le jeune homme ou la jeune fille de la campagne se marie avec une personne de l'extérieur. [p. 33]
Lorsqu'un homme se marie, il quitte la société de jeunesse. Au cours d'une cérémonie appelée "enterrement de vie de garçon", il offre à boire à ses amis ou même les invite à un repas au café, avec longeole et vin blanc. Puis la société le promène attaché à une échelle et entouré de cierges, ou couché dans une "branloire" à cochons et se livre, de nuit, à toutes sortes de farces et de déprédations, comme d'abattre les "cacatières" ou de démonter un char et de le hisser au sommet d'un toit. Dans certaines communes ou paroisses, les jeunes filles ont aussi leur société: à Compesières, la "chorale des demoiselles" groupe les jeunes filles célibataires. En se mariant et en quittant la société, elles organisent aussi un "enterrement de vie de fille" beaucoup plus sagement que les garçons, sous forme d'un goûter.

La place de la femme 

Cette petite cérémonie marquait l'entrée dans un monde très différent, plus restreint que la société villageoise, où la jeune femme nouvellement mariée allait exercer un empire [p. 34] incontesté. Régnant sur sa famille, sur ses enfants, sur son jardin, sur la basse-cour, la femme en est aussi l'esclave, par la nécessité d'assurer jour après jour la nourriture, l'habillement, l'hygiène (par les monumentales lessives) de toute la maisonnée. Il serait faux de dire que la maison et la famille sont le seul champ d'activité des femmes à la campagne: les manifestations paroissiales, les ventes et kermesses auxquelles on fournit thé, gâteaux, biscuits, objets tricotés, cousus, crochetés, brodés, ainsi que, dans les régions catholiques, certaines fêtes religieuses sont un domaine privilégié des femmes et des mères.
En revanche, les femmes étaient autrefois exclues des réunions politiques, des cortèges, des séances de beuveries et de tabagie et, dans certains endroits, des veillées funèbres; les apéritifs avant, pendant et après le culte ou la messe, les réunions au café après le travail étaient des affaires d'hommes, et l'activité des femmes était organisée de telle façon qu'elles n'eussent jamais pu y participer.
L'émancipation de la femme a été amorcée par la Première Guerre mondiale. Renoncer au chignon et se faire couper les cheveux "à la Ninon" (dans les années 1930-1935), porter le pantalon, même pour aller à l'église (vers 1960-1965), fumer, ne sont guère que les signes extérieurs, liés à la mode, d'une évolution plus profonde. Dès les années 1914-1918, des femmes sont allées travailler en usine, gagner de l'argent, qu'elles touchaient elles-mêmes et indépendamment de leur mari. D'abord dans les basses classes de la société, puis partout, l'apprentissage d'un métier, puis même les études, se sont généralisés. Les progrès techniques, les appareils électroménagers et la possibilité d'apprendre à conduire une automobile ont finalement, dès les années cinquante, libéré les femmes de tâches absorbantes et harassantes du ménage et leur ont donné du temps pour d'autres activités. 

La vieillesse et la mort 

Vieillir, dans la campagne genevoise toute proche de la ville, n'a pas la même signification aujourd'hui qu'au début du XXe siècle. L'introduction, en 1948, de l'Assurance vieillesse et survivants obligatoire (loi du 20 décembre 1946) a bien marqué le début officiel de la vieillesse. A 62 ans pour les femmes, à 65 ans pour les hommes, on entre dans la catégorie du troisième âge, même si l'on n'est pas vieux en apparence. Les progrès de l'hygiène et de la médecine, les exigences de la coquetterie encouragée par la publicité et le commerce, dissimulent les atteintes de l'âge et créent ainsi [p. 35] un groupe de personnes aptes à jouir de la vie et désireuses de bénéficier de tous les avantages de la société de consommation.
Ce groupe est pourtant largement isolé. Le développement de la technique a rendu inutiles l'héritage, le savoir-faire du père et du grand-père. Les jeunes agriculteurs acquièrent aujourd'hui leur science au Centre horticole de Lullier, à l'école d'ingénieurs ETS de Changins, à l'école d'agriculture de Marcelin, et peuvent se recycler dans les stations fédérales d'essais agricoles et viticoles. Inutiles à la transmission des connaissances, les vieux parents le sont également dans les travaux quotidiens, rendus faciles et rapides par la mécanisation et les appareils électroménagers. Au reste, ceux qui décrivent ce phénomène très frappant ne paraissent pas attacher beaucoup d'importance à l'expérience morale, à l'apport social et politique que constituent les personnes âgées dans la communauté et la famille.
Pratiquement exclues du groupe familial, les personnes âgées se retrouvent dans des clubs d'aînés avant d'être parquées dans des maisons de retraite où elles entrent rarement de leur propre mouvement. Elles sont prises en charge par les communes. Celles-ci organisent pour le troisième âge visites de monuments et d'entreprises, voyages, fêtes et banquets. Les sociétés locales chargées de les choyer y trouvent un exutoire et même un public. Ces activités se sont développées d'abord dans les communes suburbaines et dans les cités-satellites, où la nécessité d'intégrer les nouveaux habitants se faisait plus urgente. En 1980 elles sont répandues dans tout le canton.
Les communautés rurales ont aussi fait des efforts pour entourer leurs morts et les familles des décédés. Là aussi l'évolution a été rapide au cours du XXe siècle. A la campagne, on mourait entouré par la famille et par la communauté. Rarissimes étaient ceux qui mouraient totalement abandonnés. Et l'on se consolait en disant, avec les apparences de la raison, qu'ils avaient toujours vécu isolés. Même les anticléricaux irréductibles, qui refusaient les derniers sacrements ou, plus rarement dans les régions protestantes, la présence du pasteur, marquaient par leur opposition même leur place dans la communauté.
On ne mourait guère à l'hôpital. La famille, des frères et soeurs, enfants, neveux ou nièces non mariés, étaient disponibles pour dispenser au mourant des soins simples et pour l'entourer. On ne "descendait" à l'hôpital que lors de graves maladies, pour des opérations qui ne pouvaient se pratiquer à domicile, et si la maladie était jugée incurable et le moribond condamné par la Faculté, il était ramené chez lui pour y mourir. [p. 36]
Aujourd'hui, la mort est entourée d'un rituel médical et infirmier que les gens d'un village ne peuvent procurer. Aussi mourir à la maison, entouré des siens, est-il devenu l'exception, et les familles se sentiraient coupables de priver leurs mourants des soulagements sophistiqués d'un hôpital.
Après la mort, l'entourage se retrouvait, dans les régions catholiques, pour la veillée funèbre dans la maison du mort, et pour une cérémonie d'enterrement qui était, selon l'importance du défunt, une occasion de rassemblement de toute la communauté. Le charpentier du village fournissait le cercueil, une personne "spécialisée" de la commune venait faire la toilette funèbre, les hommes et les enfants du village venaient porter le cercueil et les tabourets pour le reposer. Sans doute les dispositions prises à l'époque du Kulturkampf ont fortement limité les manifestations extérieures du rituel catholique: ainsi, à Collonge-Bellerive, le curé pendant longtemps a participé sans surplis au cortège funèbre de l'église au cimetière. Toutefois, les exigences de la liturgie différencient fortement, au moins jusqu'au Concile de Vatican II, le fastueux enterrement catholique, du rite protestant encore inspiré par les règlements de l'époque calvinienne. Ainsi, dans les communes rurales des régions protestantes, les cérémonies funèbres au temple étaient très rares jusque vers les années cinquante et l'on se limitait, avant d'aller au cimetière, à un culte pour la famille célébré au domicile du défunt.
Les entreprises de pompes funèbres, auxquelles on recourt aujourd'hui dans tout le canton et qui "se chargent de tout", ont largement nivelé toutes ces différences, par des cérémonies "décentes", où l'on parle du mort, mais le moins possible de la mort. 

Au cimetière 

La loi cantonale sur les constructions et installations diverses du 25 mars 1961 soumet les cimetières au régime de la zone de verdure. C'est là un des signes nombreux de la propension du XXe siècle à évacuer la mort. Pourtant les cimetières, malgré les règlements hérités du Kulturkampf, malgré l'indifférence apparente des vivants, constituent des témoignages très importants des mentalités et des représentations sociales.
La loi du 20 septembre 1876 sur les cimetières interdit de créer, à l'intérieur de l'enclos, des lieux réservés aux défunts d'une religion donnée. Sans doute cette disposition était-elle, à son origine, dirigée contre le rite catholique: ainsi ont [p. 37] disparu les cimetières séparés, tels que celui de Landecy, réservé aux protestants tandis que celui de Compesières abritait le dernier sommeil des ressortissants catholiques de la commune. Mais la loi répondait aussi au souci, manifesté dès l'époque calvinienne par les autorités genevoises, d'éviter tout ce qui pouvait ressembler à un culte des morts. Ainsi l'égalité règne dans les cimetières, ce qui est admirablement illustré par l'inscription figurant au-dessus de l'entrée du cimetière de Céligny: «Ici, l'égalité.»
Les magistrats communaux, soucieux d'éviter les luttes familiales et politiques, s'efforcent de promouvoir cette égalité. Cependant les différences se marquent: les individus et les familles se préoccupent de se réserver des emplacements favorables: le long du mur d'enceinte, considéré comme un abri supplémentaire, près d'un conjoint aimé, ou dans un caveau de famille. Le recours à un marbrier de talent ou d'imagination permet d'édifier un monument que l'on remarque de loin (certaines tombes du cimetière de Chêne-Bougeries, ou certains caveaux de Carouge), tandis que la tombe du poète Philippe Monnier, à Cartigny, se distingue par sa grande sobriété; à Cologny, on relève une variété très remarquable de citations bibliques gravées sur les tombes, par ailleurs très simples.
Enfin, les tombes catholiques se sont très longtemps différenciées des protestantes par deux caractéristiques: premièrement, la présence d'un crucifix de bois portant un Christ argenté et revêtu d'un voile noir chez les catholiques, et chez les protestants, son absence, ou une simple croix sans effigie du Christ. Secondement, l'abondance des fleurs: décoration d'hiver sous forme de pensées, d'été sous forme de bégonias, chrysanthèmes en automne, en particulier à la Toussaint. Dans les Communes réunies, les veuves, les soeurs, les filles se sont astreintes beaucoup plus tard que dans les régions protestantes à entretenir et à cultiver les tombes de leurs défunts. La grande pierre plate couvrant tout, laissant juste la place pour un petit rosier souffreteux, ou encore le lit de gravier se sont imposés plus tôt sur les tombes protestantes que sur les catholiques. En cette fin de XXe siècle, ce type de tombe se généralise dans les deux religions, signe d'une évolution commune: le refus de toute une société de garder un lien avec ses morts et avec son passé. Seules les inscriptions, plus durables que la paperasse administrative, trahissent encore la tendresse que nul ne pourra gommer du coeur de l'homme: "A notre cher époux, papa et pépé Julien A. 1911-1978" et constitueront pour les philologues de l'an 2500 un témoignage du parler familier de nos régions. 

C. S.
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Sites et plans des villages

Les quarante-cinq villages et environ soixante-huit hameaux du canton de Genève, agglomérations de petite ou moyenne importance, se rattachent dans leur majorité au genre de l'habitat groupé. De plus, maisons et fermes qui les composent participent à une même tradition de l'architecture rurale. Il n'est pas étonnant dès lors que l'ensemble des sites construits présente un caractère homogène. Quelles sont les caractéristiques des villages genevois? Reconnaît-on des constantes dans leur implantation, une adaptation aux configurations variées du terrain, aux conditions climatiques? C'est en lisant les plans des villages anciens, avant l'urbanisation progressive d'un certain nombre d'entre eux à partir des années 1960-1970, que l'on déterminera ici les relations entre les sites construits et les conditions naturelles. 

Données géographiques et d'orientation 

Même si l'on ne procède qu'à une analyse sommaire, les faits d'orientation semblent jouer un rôle primordial dans l'implantation de la maison rurale et dans la forme des villages. Elle fait nettement ressortir la direction NE-S0 comme une orientation dominante.
C'est la géographie physique qui en fournit les raisons. La tectonique du Jura et du Salève constitue la donnée fondamentale; les axes longitudinaux de leurs plissements sont orientés NE-S0 et, par voie de conséquence, déterminent également l'orientation de tout le bassin genevois. Entre ces hautes bordures montagneuses, un relief ainsi orienté ne dresse dans l'ensemble aucun obstacle sur la trajectoire NE-S0 des vents dominants: la bise soufflant du NE, le vent du SO. Au contraire, il ne fait que libérer leur course, celle de la bise surtout, qui s'accélère au-dessus du lac. La direction de ces vents détermine à son tour celle des bâtiments qui présentent leurs murs-pignons, habituellement peu ajourés ou aveugles, aux froides rafales de la bise ou à la pluie.
Oeuvre humaine mais tributaire de la configuration du relief, le réseau routier n'échappe pas non plus à cette orientation dominante. Les grandes routes venant soit du Pays de Vaud, soit du Chablais convergent sur la ville avant de continuer en direction de la Savoie par Saint-Julien ou de l'Ain par Chancy; de même les routes secondaires qui sillonnent la campagne et relient les villages entre eux ont des cheminements parallèles que l'on observe particulièrement sur la rive gauche, dans la région comprise entre le cours de l'Hermance et la grande transversale Genève-Moillesulaz.

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Sites, types d'habitat et plans de villages 

Les villages évitent les rives lacustres ou fluviales, soumises aux variations du régime des eaux, menacées par l'instabilité des berges, ou malcommodes à cause de la configuration encaissée du lit des fleuves. Ils se sont implantés sur les crêtes ou les replats des coteaux (Peissy, Choully, Vernier, Dardagny), plus souvent sur leurs versants (Cologny, Bourdigny, Bernex, Confignon), sur une déclivité séparant deux plaines et jouissant d'une exposition au sud, comme Laconnex, ou encore en bordure d'un plateau (Sézegnin, Avully, Avusy, Russin). Dans les régions autrefois marécageuses de Jussy et de Troinex, ce sont les positions surélevées qui naturellement ont été occupées, comme Sionnet qui dominait, dans le courant du XIXe siècle encore, les marais du même nom.
Certes le choix du site n'est pas toujours en relation avec le milieu géographique. Il peut être fonction de critères humains, défensifs, stratégiques, économiques: telles les positions dominantes de Peney ou d'Epeisses, dont les châteaux médiévaux, ruinés depuis longtemps, contrôlaient [p. 41] les passages les plus faciles du cours du Rhône; ou la situation sur une route importante qui, lorsqu'elle n'est pas à l'origine du choix de l'implantation, peut en expliquer la croissance, comme à Plan-les-Ouates et surtout à Bernex.
Les villages genevois, dans leur majorité, se rattachent au type d'habitat groupé et bâti en ordre contigu. Les suites de bâtiments sont toutefois interrompues à intervalles irréguliers par des espaces permettant l'accès aux arrières des fermes et aux champs, parfois par un jardin potager, ou un verger.
De ce fractionnement résultent différents groupements de tailles et d'aspects variés. Ils sont en quelque sorte les éléments constitutifs du village. Dans la plupart des cas, ils forment un ensemble étiré en longueur de part et d'autre, ou sur un côté seulement, d'une route le plus souvent rectiligne comme à Chevrens, Choulex, Bernex, Puplinge, Plan-les-Ouates, Corsinge, Collonge-Bellerive. C'est le type d'implantation le plus simple. La direction de la route correspond à l'orientation type des bâtiments, de sorte que les façades antérieures et les lignes faîtières des toits se trouvent disposées parallèlement à la rue. Dans ce type de village, les groupes de maisons sont plus ou moins rapprochés selon le site, en replat ou en pente, selon le morcellement parcellaire, selon la prospérité économique qui favorise ou non l'expansion et l'étoffement du village. L'implantation de Puplinge est assez lâche, laissant de grandes surfaces cultivées entre les différents groupements. Au début du XVIIIe siècle, Bernex devait présenter un peu le même aspect. Mais à la suite de l'important développement qui s'est poursuivi au siècle suivant, les nouvelles constructions ont finalement réalisé une soudure quasi complète entre les zones de concentration primitives.
Onex, Corsier, Charrot, Landecy sont implantés le long d'une route axée NO-SE, donc suivant une ligne à 90 degrés par rapport à l'orientation type. Malgré cet axement de l'artère villageoise, les groupements bâtis respectent l'orientation NE-SO habituelle. Ils sont disposés alors perpendiculairement à la rue et se succèdent en alternance avec des voies de desserte et des cours. Si cette disposition entraîne un changement radical au niveau de l'aspect et des espaces du village, sa structure demeure néanmoins linéaire.
Aire-la-Ville souligne encore cette constante dans l'implantation des constructions rurales. La rue du village, d'abord tournée dans le sens des vents dominants, coude ensuite en équerre. Les groupements bâtis, se réglant dans la mesure du possible sur l'orientation type, sont tantôt à front de rue, tantôt placés perpendiculairement, selon que celle-ci est axée NE-SO ou NO-SE. Des situations analogues se [p. 42] présentent à Vernier, Anières, Gy. On observe bien sûr quelques exceptions, dues notamment à des régimes de propriété complexes ou relevant de commodités individuelles.
Au demeurant ces caractéristiques valent d'une manière générale et pour des villages dont l'assiette est assez régulière, plane de préférence ou en légère déclivité. Les nombreuses variantes résultent pour la plupart d'une adaptation à une topographie particulière, à la présence d'une bifurcation ou d'un carrefour, ou de données historiques locales.
A côté de ces villages à structure linéaire dominante, on repère un certain nombre de sites caractérisés par un type d'habitat diffus. Les hameaux dispersés de Jussy en fournissent le meilleur exemple. Désignés sous les noms de Lullier, Sionnet, etc., ils occupent des lieux élevés et des monticules à l'abri des zones de marais. On remarque encore ce mode d'implantation à Troinex, en partie pour les mêmes raisons que dans la région de Jussy, et à Lully, émietté sur un flanc de coteau face à la plaine de l'Aire.
On trouve enfin quelques sites présentant des modes d'implantation ne se rattachant pas aux catégories ci-dessus. Il s'agit de Chancy, Soral et Cartigny, qui se sont développés sur un réseau de rues complexe. En forme de rectangle, ou s'en approchant, recoupé dans sa largeur par une voie transversale, ces deux premiers villages regroupent leurs constructions surtout sur les bords extérieurs du rectangle, laissant à l'intérieur de grands espaces vides, cultivés en vergers ou en jardins. Cartigny se lit sur la carte comme un circuit en forme de huit dont les boucles, à mi-chemin entre le rectangle et l'ovale, sont soudées, au sud, à un losange. Il n'est pas exclu que ces structures néanmoins régulières dénotent une occupation antérieure du site, probablement romaine; mais jusqu'à présent aucun vestige remontant à cette époque n'y a été mis au jour. 

L. F.
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Les maisons de résidence

Une architecture défensive 

La campagne genevoise telle qu'on la connaît aujourd'hui date de 1815. Auparavant ce n'était qu'un territoire morcelé, aux frontières mal établies, source d'insécurité. Des villages paysans s'y développèrent sous la surveillance protectrice d'une seigneurie établie dans une maison forte. Une architecture massive et austère s'édifia sur ces territoires morcelés à la merci d'une incursion ennemie. L'argument stratégique présidait aux constructions campagnardes. Aujourd'hui encore, sous les remaniements nombreux, on peut en reconnaître les caractéristiques: massivité des murs de boulets revêtus d'enduit, formes et volumes simples, voire élémentaires, tourelles ou tours d'angle circulaires abritant généralement un escalier à vis, étroitesse des ouvertures décorées parfois d'un arc en accolade de style gothique, techniques de construction rudimentaires, absence de préoccupations esthétiques au profit d'un déploiement de force. Certaines de ces maisons fortes, aujourd'hui genevoises, sont particulièrement célèbres: ainsi le château du Crest à Jussy, remontant au XIIe siècle, aménagé au début du XVIIe par Agrippa d'Aubigné, la commanderie de Compesières (XIVe siècle) qui appartint à l'Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem et le château de Bellerive, construit dès 1666 par le duc Charles-Emmanuel II de Savoie. 

Châteaux de plaisance au XVIIe siècle 

Malgré l'insécurité latente de la campagne genevoise, la notion d'une résidence suburbaine qui ne serait plus exclusivement utilitaire, mais aussi d'agrément, semble apparaître au XVIIe siècle déjà. Ainsi l'acte d'inféodation de la seigneurie de Turrettin à Satigny, daté de 1631, fait explicitement état du droit de faire bâtir, entre autres constructions, un "château de plaisance". Toutefois ce type de résidence garde un caractère ambivalent, alliant au plaisir gratuit une justification rurale: il faut attendre le XIXe siècle pour voir s'élever à Genève des résidences de campagne affranchies de tout lien avec l'exploitation agricole. Les "manoirs" du XVIIe siècle sont au contraire construits à l'intérieur d'un complexe de bâtiments ruraux, implantés souvent à l'angle du domaine pour en économiser les terres et séparés de la rue par une vaste cour. Ils se caractérisent par un souci d'esthétique et de représentation nouveau dans l'architecture campagnarde genevoise. L'enveloppe du bâtiment se [p. 44] troue d'ouvertures plus généreuses, même si la silhouette générale de l'ensemble rappelle encore des modèles médiévaux; la distribution interne prévoit désormais de vastes salles de réception et une organisation plus grandiose; l'art des jardins fait son apparition. Le château des Bois de Satigny est décrit comme une "maison haute à l'italienne" en raison des larges arcades de son portique sur cour et de sa grande salle aux dimensions inaccoutumées. Le Château Banquet, anciennement Château Roset, édifié en 1650, est un autre témoin exemplaire de cette époque architecturale encore mal connue. Aux dires de l'historien Spon, "c'est une des plus belles maisons du pays. Il y a un parterre magnifique, avec des jets d'eau et de longues allées couvertes". 

L'âge d'or des maisons de maîtres 

Il faut attendre le XVIIIe siècle toutefois pour assister à une grande vague de constructions en campagne. Les patriciens genevois — qui se font bâtir au même moment d'imposants hôtels particuliers en ville — édifient sur leur propriété aux champs des résidences secondaires. Ils s'y rendent à la belle saison pour profiter des charmes de la nature, remise à l'honneur, et confient généralement l'exploitation de leurs terres à un fermier. Car ces propriétés sont toutes, sauf exception, des propriétés agricoles, souvent de vastes complexes immobiliers, dont la "maison de maître" constitue le coeur artistique. Les dépendances utilitaires peuvent être nombreuses: ferme, écurie, étable, basse-cour, grange, fenil, bûcher, grenier, remise, laiterie, pressoir, four, buanderie, serre, orangerie, glacière, etc. Les terres de la propriété sont divisées de manière à joindre l'utile à l'agréable. Ainsi une surface importante est consacrée aux cultures et à l'élevage, tandis que l'espace dévolu aux jardins "à la française" est méthodiquement arrangé, privilégiant l'ordre et la géométrie au détriment du naturel et de la fantaisie. La nature obéit à des plans rigoureux qui dessinent des allées rectilignes, des parterres et des pelouses au tracé géométrique, des bosquets et des arbustes domestiqués à l'extrême. Le végétal est modelé comme la pierre dont on façonne les maisons.
De même que les hôtels particuliers de la ville, les maisons de campagne du XVIIIe siècle sont inspirées de modèles français. Elles présentent des caractéristiques communes: les variantes et les enrichissements sont généralement proportionnés à la fortune du propriétaire. La silhouette est d'ordinaire compacte: une toiture à quatre pans chapeaute [p. 45] l'unique corps de bâtiment d'un étage sur rez-de-chaussée. La composition des façades respecte un principe de symétrie axiale, insistant sur la partie centrale, accessoirement sur les extrémités. Les motifs répétés régulièrement préviennent toute surprise; ils s'alignent et se superposent avec ordre. Pilastres, chaînes et bandeaux articulent, frontons et balcons accentuent telle partie de façade. Des éléments décoratifs viennent parfaire la construction: chapiteaux, mascarons, emblèmes, guirlandes, ainsi que des ferronneries aux courbes et entrelacs harmonieusement disposés. L'organisation interne reflète un même souci esthétique: les propriétaires n'hésitent pas à faire appel aux peintres, aux ébénistes et aux stucateurs.
La maison Lullin de Genthod (1723), dite de Saussure, peut être considérée comme le prototype genevois des résidences du XVIIIe siècle. C'est le fameux architecte parisien François Blondel qui en est l'auteur. Remarquable de simplicité, cette maison aux dimensions restreintes porte néanmoins en elle la plupart des caractéristiques reproduites ultérieurement. La façade principale est soulignée au centre par un avant-corps surmonté d'un fronton; entre les [p. 46] chaînages s'ouvrent de larges baies. Le plan-masse de Blondel frappe par l'étendue des jardins structurés en terrasses, parterres, allées, pièces d'eau, sans commune mesure avec la modestie relative de la maison. Ces jardins sont les prolongements de la résidence, l'écho qui va s'atténuant des accents de la maison. La maison Rigot de Varembé (milieu du XVIIIe siècle) est un exemple plus tardif de ces résidences. L'architecte inconnu — c'est le cas pour la plupart des maisons de cette époque — est probablement un artiste local. Les proportions de la maison Rigot sont plus vastes que celles de la maison Lullin, ce qui n'exclut pas la ressemblance de la façade sur jardin. L'élévation sur cour est caractérisée ici par l'arrondi de l'entablement au-dessus de l'axe, en lieu et place du fronton. Le plan est toutefois beaucoup plus complexe, surtout à l'étage: à ce propos un inventaire dressé en 1792 énumère les différentes pièces qui sont "galerie, salle à manger, vestibule, chambre à coucher, cabinet derrière, corridor du premier étage, chambre de cottone, cabinet, chambre d'indienne, cabinet, chambre bleue, chambre cramoisie, cabinet à côté, cabinet de bibliothèque, salon". Le décor particulièrement délicat allie les boiseries finement sculptées aux stucs polychromes.
Parmi les nombreuses demeures de cette époque on peut citer les exemples suivants: les maisons Micheli à Landecy (1719), Lullin ou "La Grange" (premier quart du XVIIIe siècle), les maisons De la Rive à Genthod (1730), Lullin de Châteauvieux à Choully (1735), Saladin à Malagny (1753), "Le Reposoir" à Pregny (1755), Naville à Vernier (1762) (ill. p. 88), "La Boissière" à Chêne. 

La villa fait son apparition 

L'élan imprimé à l'implantation immobilière se poursuit et s'accroît au début du XIXe siècle; un facteur politique nouveau lui redonne de l'impulsion. Les traités de Paris et de Turin (1815-1816) dotent Genève d'une campagne considérablement accrue, aux frontières sûres. Sauf exception, le règne des patriciens genevois, propriétaires terriens, continue sous la Restauration. Certains sont férus d'agronomie, comme Frédéric Lullin de Châteauvieux ou Auguste de Staël; c'est aussi le cas de Charles Pictet-de Rochemont. Sur ses terres de Lancy, ce "gentleman-farmer" expérimente de nouvelles cultures et des instruments d'avant-garde, se lance dans l'élevage de mérinos. En 1817, il fait bâtir sur son domaine une résidence qui n'a rien de commun avec celles du siècle passé. Elle est de ce style néo-classique qui s'affirme à [p. 47: image / p. 48] Genève à l'époque de la Restauration. Les architectes sont quelquefois des étrangers, Italiens ou Français, le plus souvent des Genevois formés généralement à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris; quelques-uns ne sont en fait que de simples entrepreneurs. Ils choisissent les modèles des résidences de campagne parmi les exemples de l'Antiquité et de la Renaissance. Les formes se diversifient.
C'est ainsi qu'on voit surgir dans la même décennie deux villas, "les deux maisons les plus remarquables" à en croire Jean-Jacques Rigaud, de typologie aussi différente que la villa Saladin de Lubières et la villa Bartholoni. La villa Saladin, située à Pregny (à l'emplacement de l'actuelle propriété Rothschild) date de 1822; l'architecte est l'Italien Luigi Bagutti. Il adopte le "style grec", comme on disait alors, qui consiste à habiller la maison en temple grec à portique: la façade principale est flanquée en son centre de quatre colonnes ioniques surmontées d'un fronton triangulaire. Les salons du rez-de-chaussée sont décorés de sujets mythologiques peints par une équipe d'artistes italiens (Vacca, Velzi, Berra). La villa Bartholoni, située à Sécheron, abrite aujourd'hui le Musée d'histoire des sciences. C'est Félix Callet, un architecte français, qui en est l'auteur. De "style italien", cette maison s'inspire des modèles de demeures suburbaines de la post-Renaissance italienne. La façade sur le lac s'orne d'une galerie aux arcs en plein cintre légèrement dessinés. Le décor peint par des Italiens (notamment Cinati) évoque les fresques pompéiennes et, dérivant de là, les grotesques du XVe siècle transalpin. Ce sont là deux exemples parmi bien d'autres (qui n'ont pas encore fait l'objet d'études systématiques). On peut citer encore: la maison Sarasin au Grand-Saconnex, "Le Bocage" et "La Fenêtre", la villa Haldimand à Pregny, à Malagnou les maisons Stouvenel (actuel Musée de l'horlogerie) et Deonna, au Petit-Saconnex "La Pastorale". Les jardins qui leur servent d'écrin sont régis par une nouvelle conception: désormais le goût est au jardin "à l'anglaise", qu'on oppose d'ordinaire au jardin "à la française", mais qui, pour donner l'impression de naturel, n'en est pas moins artificiellement aménagé. On y préconise le désordre organisé bafouant les anciens principes de géométrie, de régularité et d'ordre. Comme le décrit Jean-J acques Rousseau dans sa Nouvelle Héloïse, "la direction (de ce jardin) n'en sera pas toujours en ligne droite, elle aura je ne sais quoi de vague, comme la démarche d'un homme oisif qui erre en se promenant".

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L'éclectisme architectural 

Le milieu du XIXe siècle marque de façon décisive l'avènement de nouveaux propriétaires fonciers: de riches étrangers font des berges du Léman leur terre d'élection. Ces lieux, qui réunissent le charme du lac et d'un panorama grandiose, attirent de nombreux touristes. C'est alors que débute à Genève le phénomène de l'éclectisme architectural, dû en partie à l'afflux d'idées nouvelles apportées par ces propriétaires étrangers: on va simultanément bâtir en style roman, gothique, Renaissance, baroque, exotique... Les architectes grapillent dans le réservoir stylistique de l'Histoire et témoignent par cette attitude de la libération momentanée du joug classique. Les résidences des étrangers, qui, contrairement aux Genevois, ne sont pas inhibés par une certaine retenue innée, sont des plus audacieuses. Ce sont eux qui feront construire les châteaux néo-gothiques, les demeures baroquisantes ou victoriennes. Ainsi le colonel anglais Charles Flood fait édifier sur le coteau de Cologny vers 1870 la maison "El Masr", une forteresse crénelée aux ouvertures à meneaux ou en accolade, interprétation moderne des motifs médiévaux. Sur sa propriété se trouve même une tour en ruine, antérieure, semble-t-il, qui lui sert de belvédère.
Adolphe de Rothschild opte pour un classicisme Louis XVI quand il décide de faire édifier à Pregny une résidence d'été et de villégiature — il séjourne habituellement à Vienne. Bien que d'une importance inégalée à Genève, son entreprise symbolise de façon exemplaire l'implantation sur territoire genevois des riches étrangers. Il fait appel à des architectes londoniens, les frères Stokes, pour lui dessiner un vaste palais d'un étage sur rez-de-chaussée, majestueusement articulé avec un avant-corps central semi-circulaire et deux avant-corps latéraux. Une toiture tardive percée d'oculi devait remplacer la balustrade d'origine et modifier le caractère premier de l'édifice. Tandis que l'extérieur s'inspire d'un style unique, en l'occurrence Louis XVI, l'intérieur est un échantillonnage d'époques diverses puisque se suivent en enfilade un grand salon Louis XVI, un boudoir Louis XV, une salle à manger Louis XIV, un fumoir Renaissance. Le terrain de la propriété est entièrement remodelé pour en faire un immense parc "à l'anglaise". L'architecte-paysagiste Warée, créateur du Bois de Boulogne, intervient en personne. Il faut remuer et déplacer les terres, créer déclivités et cheminements, planter des essences rares, ménager des points de vue.

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Les premières demeures familiales suburbaines

Parallèlement à ces réalisations aristocratiques et contrastant avec elles, on assiste au milieu du XIXe siècle à une démocratisation de la campagne genevoise. Au moment de la démolition des fortifications (1850), le concept de campagne prend une nouvelle signification et l'opposition traditionnelle ville-campagne perd de sa vigueur. Cette évolution est particulièrement sensible dans la frange de transition qui se constitue autour de l'ancien noyau urbain et qui va se peupler de résidences d'un type inédit. C'est la naissance de la demeure familiale suburbaine: le bourgeois moyen accède à la propriété et fait bâtir à Malagnou, aux Eaux-Vives, à Saint-Jean ou à la Servette. Les moyens mis en oeuvre sont limités; le confort passe avant l'esthétique. A ce goût bourgeois semble correspondre le "Heimatstil", résurgence de l'architecture vernaculaire helvétique. La villa bourgeoise va être le lieu privilégié du style "suisse". Remis à l'honneur par les Britanniques au début du XIXe  siècle, le "Swiss chalet" fait son apparition à Genève, d'abord comme dépendance des maisons de maîtres avant d'être promu au rang de résidence. Il en va de même pour les pseudo-fermes bernoises et les rustiques maisons à colombages, que l'on voit se multiplier à cette époque.
On trouve des chalets de toutes dimensions. Parmi les plus grands, on peut citer les maisons Edmond Fatio (architecte Emile Reverdin) ou Henry Barbey (Gindroz) à Bellevue. Le modèle du chalet suisse sera même préconisé au début du XXe siècle pour la création de maisons ouvrières: "Il me paraît, dit l'architecte Baudin, que les constructions en bois inspirées de "chalet suisse" donneraient des résultats favorables au point de vue décoratif; ces constructions ont en outre l'avantage d'être bon marché, d'une durée indéfinie et d'un grand confort vis-à-vis des intempéries parfois rigoureuses dans notre climat." Ces propos sont illustrés par un projet exemplaire de l'architecte genevois Edmond Fatio; on y voit un chalet de quatre pièces plus dépendances dont le coût se monte à la somme modique de 7300 francs. 

Une architecture à effets 

L'architecture des débuts du XXe siècle est tout imprégnée des principes du siècle précédent. Le mouvement pendulaire qui régit le goût exalte alors avec force la notion de "pittoresque". Il faut créer la surprise, l'asymétrie, l'imprévu, sans craindre les surcharges. C'est alors que surgissent [p. 52] des manoirs aux volumes complexes, riches en protubérances inattendues et en articulations multiples, des castelets aux toitures hérissées de tourelles et de lucarnes, des simili-cottages dotés de vérandas et de bow-windows, à moins que l'on ne trouve un peu de tout cela dans un même bâtiment. Les architectes jonglent avec tout un répertoire d'éléments hétérogènes, pour la plus grande satisfaction des propriétaires les plus fortunés. Parmi ces demeures cossues exemplaires on peut citer les maisons C. Coppier à Grange-Collomb (architectes Charles Meysson et Edmond Fatio), R. Brenné à Champel (Edmond Fatio), H. Georg au Petit-Saconnex (Marc Camoletti), H. Jaccard au Morillon (Adrien Peyrot), E. de Nottbeck à Champel (Adrien Peyrot).
"Les Amandoliers" à Genthod (Edmond Fatio) sont particulièrement remarquables. Le plan d'ensemble du bâtiment forme un L asymétrique ménageant deux corps de logis, le corps principal et le corps de service abritant cuisine, office, buanderie, étendage, logement du personnel. A la lecture de ce plan on devine le souci d'une articulation savante des volumes qui se reflète dans l'organisation des espaces intérieurs. Extérieurement ce ne sont que saillies, retraits, jeux de vides et de pleins. La toiture participe aussi à cette complexité volumétrique par des étagements, des entrecroisements, l'intrusion de pignons et lucarnes de tout type et même d'une aiguille effilée qui couronne la tourelle octogonale abritant l'escalier. Le traitement des façades est tout en contrastes de formes et de matières: les colombages accentuent l'effet décoratif de la partie supérieure. L'intérieur est dans ses moindres recoins revêtu de peintures, de papiers peints ou de boiseries avec un amour excessif des effets.
Les jardins de ces grandes propriétés ne le cèdent en rien à l'architecture; l'engouement pour la profusion est tel que les maisons paraissent "blotties comme un nid dans un fouillis d'arbres et de fleurs" et "si intimement liées au paysage qu'elles semblent avoir poussé toutes seules". Dans les meilleurs cas on assiste à une symbiose entre l'architecture et la nature et "l'intervention de la verdure réapparaît pour la décoration vivante des murailles; les plantes grimpantes, crimsonrambler, ampelopsis, glycine, vigne vierge, lierre, chèvrefeuille envahissent les pans de murs ou s'accrochent aux poteaux, aux balustrades, aux fenêtres et aux auvents, décorés eux-mêmes de galeries et de caisses à fleurs" (Henri Baudin).

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Habitations populaires en campagne

C'est au troisième quart du XIXe siècle que remontent les prémices d'une importante innovation sociale qui s'affirme au XXe: avec la formation de l'Association coopérative immobilière en 1867 débute l'accession du peuple à la résidence de campagne. Cette association, à l'image des exemples britanniques, fait construire de modestes maisons ouvrières familiales avec jardinet dans la proche banlieue genevoise (La Cluse, Charmilles, Aïre, Servette, etc.). Rares au XIXe siècle, ces projets se généralisent après la Première Guerre mondiale. La firme genevoise Piccard et Pictet lance à travers la Suisse en 1918 un concours pour l'élaboration d'une très vaste cité-jardin à Aïre (500 familles sur 28 ha); le projet n'aboutit pas, mais engendre des réalisations de moindre envergure. En 1919 se constitue une société coopérative pour la fondation d'une cité-jardin plus modeste (90 familles) entre les chemins des Sports et du Contrat-Social (Aïre). L'architecte Arnold Hoechel trouve la solution suivante à ce programme: il dispose les maisons en bande le long des rues, rejetant à l'arrière les jardins potagers, qui forment de longues parcelles étroites. L'architecture atteint un dépouillement extrême, qualifié par certains de "néo-classicisme vernaculaire" (c'est-à-dire propre à la région). Purement fonctionnelles, ces maisons anticipent les "machines à habiter" préconisées ultérieurement par Le Corbusier.
Avec la naissance, en 1932, de l'Association du Coin de Terre se généralise l'implantation suburbaine des classes sociales modestes. Les statuts de ce groupement expriment clairement ses préoccupations sociales et économiques: "L'Association genevoise du Coin de Terre a pour but de procurer en location ou en toute propriété aux familles ouvrières ou de condition modeste, des jardins pour la culture des légumes nécessaires aux ménages. Elle a également pour but de faciliter aux familles ouvrières ou de conditions modestes l'acquisition de parcelles de terrain en vue de la construction d'une habitation."
Ainsi vont s'édifier au cours des ans un grand nombre de lotissements. Le premier en date est celui du Bouchet (1933) projeté par Arnold Hoechel, devenu spécialiste de ce genre de programme. Le groupe comprend dix-huit maisons et trente parcelles de jardins permanents. Les maisons individuelles, non plus mitoyennes, mais isolées les unes des autres, sont dessinées avec l'économie de moyens qui les caractérise: la façade principale, flanquée d'un balcon pour tout décor, est surmontée d'une toiture à deux pans. A l'intérieur une organisation très simple: au sous-sol la cave, la buanderie et [p. 55] l'atelier, au rez-de-chaussée une salle commune, deux chambres, la cuisine, la salle de bains, à l'étage trois chambres. Le coût de ces constructions se monte à quinze mille francs pour trois chambres plus cuisine, à dix-huit mille francs pour cinq chambres plus cuisine. Suivant les mêmes principes, l'Association du Coin de Terre réalise d'autres lotissements, ceux de Bel-Essert, de l'Avenir, de Versoix, de l'Etang, de Châtelaine, d'Aïre/France, de la Forêt, du Mervelet, etc. 

Les villas bourgeoises: du conventionnel à l'avant-garde

La construction de villas bourgeoises prend, dans les années d'avant-guerre, un caractère nouveau: la grande demeure luxueuse tombe en désuétude tandis que prolifèrent les petites villas, maisons familiales "de cinq à six pièces sur terrain de mille à mille cinq cents mètres, à proximité de la ville et des communications, souvent dans un lotissement, et dont le coût oscille entre 20.000 et 30.000 francs". Ces réalisations restent dans l'ensemble extrêmement conventionnelles; rares sont les applications du style international des années trente. Quelques témoins précurseurs se démarquent des maisonnettes à toit pentu: la villa "Les Ailes" (1932) et la villa du chemin Tronchet (1933) de Louis Vincent et Jean-Jacques Honegger, la villa du 5, Pré-Langard à Cologny (1936) de Francis Quétant, certains exemples de l'Atelier d'architectes regroupant Louis Vincent, René Schwertz, Henri Leseman, Marc Saugey.
Il faut attendre l'après-guerre pour voir se multiplier les constructions à toiture plate, "cubiques", les structures ponctuelles (pilotis), le béton brut de décoffrage, les larges ouvertures et les façades-rideaux. Ainsi les maisons Jeanneret-Reverdin à Vésenaz, chemin des Princes (1955, architectes Pierre Bussat et Jean-Marc Lamunière), F. Gaillard à Cologny (1955, André et Francis Gaillard), E. Maier à Cologny, 46, chemin de Ruth (1958, Georges Brera), Morin-Pons, 346, route de Lausanne (1958, François Mentha), A. Leuthold à Confignon (1961, Maurice Cailler et Pierre Merminod), J. Reymond-Gautier à Confignon (1961, Raymond Reverdin). La villa A. Bédat à Vandœuvres, 64, chemin des Hauts-Crêts, construite par Pierre Bussat et Jean-Marc Lamunière en 1960, illustre de façon exemplaire le principe de la transparence: des parois vitrées ou façades-rideaux sur presque tout le pourtour de la maison alternant avec de rares murs de briques. Le seul niveau existant est [p. 56] organisé autour d'un patio central desservant toutes les pièces. La villa M. Frei à Vésenaz, 39, route d'Hermance, réalisée par Robert Frei et Christian Hunziker en 1959 montre l'application d'un plan éclaté où les éléments porteurs sont répartis avec une extrême liberté et qui ménage des espaces intérieurs affranchis de l'orthogonalité traditionnelle. A cette architecture très plastiquement conçue vient se joindre une cheminée monumentale réalisée par le sculpteur Henri Presset. Ces recherches d'avant-garde suscitées par quelques propriétaires novateurs ne doivent pas nous faire oublier le caractère "réactionnaire" de beaucoup de réalisations récentes, pastichant sans imagination des schémas conventionnels, psychologiquement plus rassurants.
Les vingt dernières années ont vu se généraliser en campagne des implantations d'énorme envergure provoquées par une brusque explosion démographique (voir volume I de cette Encyclopédie, pages 121 à 124). Le logement s'est multiplié sous forme d'immeubles d'une typologie particulière: dimensions restreintes, gabarit limité, caractères extrapolés de l'architecture rustique, réinterprétation d'éléments vernaculaires, autant d'efforts en vue d'une meilleure insertion dans le site. Quant aux grands ensembles et cités-satellites qui enserrent aujourd'hui Genève, ils affichent un caractère éminemment urbain. Les tours d'Onex, de Carouge, du Lignon repoussent toujours plus les limites de la ville et font craindre que la campagne genevoise ne se rétrécisse comme une peau de chagrin; les mégalopolis sont nées ainsi du désir que l'on avait de transporter les villes à la campagne... 

L. El-W.
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Les fermes genevoises

Des bâtiments pour une agriculture en mutation 

Les transformations profondes qui se sont produites au cours des trente dernières années dans l'agriculture, les méthodes de culture et le mode de vie du paysan se répercutent sur les constructions rurales; celles-ci doivent dorénavant abriter des exploitations plus grandes, plus spécialisées et hautement mécanisées. L'agriculteur d'aujourd'hui a besoin d'une demeure commode pour loger sa famille et de vastes hangars pour son exploitation. Ces exigences nouvelles contrastent singulièrement avec l'organisation de la ferme traditionnelle du bassin genevois, qui regroupait sous un même toit grange, écurie et habitation, suivant en cela une disposition fréquente dans les exploitations de plaine vouées à la polyculture. Aujourd'hui les fermes se transforment à un rythme accéléré; beaucoup d'entre elles perdent la fonction même pour laquelle elles ont été construites. Examinons donc ce qui caractérisait les bâtiments qui, pendant des siècles, ont abrité la vie de nos campagnes. 

Les bâtiments traditionnels 

Des maisons rurales du Moyen Age nous savons fort peu de chose; par contre, dès le XVIIe siècle, nous voyons apparaître et se préciser des éléments typiques qui caractériseront pendant plusieurs siècles les fermes de notre région. Dans ces temps reculés, celles-ci sont, pour la plupart, des bâtiments fort modestes, répondant aux exigences de l'habitat groupé (voir ci-dessus "Sites et plans des villages", pages 39-42). Pour permettre la construction en ordre contigu, les ouvertures, portes et fenêtres, sont regroupées sur deux façades, tandis que les larges pignons de ces maisons très profondes restent le plus souvent aveugles et deviennent facilement murs mitoyens... Ainsi se forment, par addition de petites unités, ces longs "blocs" si caractéristiques de notre région, auxquels des décrochements de toitures confèrent beaucoup de vie et de pittoresque. La ferme du bassin genevois est dite tripartite en raison des trois parties principales qui la composent: grange, étable ("écurie") et habitation, auxquelles il y a souvent lieu d'ajouter une cave. Voyons donc en quoi consiste chacun de ces éléments. [p. 58]
La grange. Elle occupe tout le volume de la toiture et la partie du rez-de-chaussée dans laquelle les chars pénètrent pour être déchargés et remisés. Les récoltes sont entassées sur des planchers à différents niveaux qui occupent toute la partie supérieure du bâtiment. Le sol de la grange est fréquemment revêtu de grosses planches pour servir aussi d'aire de battage. Par une série d'ouvertures ou "donnoirs", on peut donner directement de l'herbe ou du foin aux bêtes installées dans l'écurie voisine.
La porte, si simple en apparence, dont l'encadrement est encore le plus souvent en chêne, est fort astucieusement conçue; elle s'ouvre différemment selon qu'il faut seulement aérer la grange, permettre le passage des hommes ou celui des chars. Deux épaisseurs de larges planches, horizontales à l'extérieur, verticales à l'intérieur, rendues solidaires par de nombreux clous forgés à la main, sont fixées sur un bâti dont les montants pivotent.
L'étable. Une porte basse, jumelée d'une manière très caractéristique avec une petite fenêtre, donne accès à l'"écurie" — c'est ainsi qu'on appelle l'étable dans nos régions. C'est là que sont installés, bien au chaud et souvent pêle-mêle, les vaches, les boeufs, un cheval, peut-être deux, des chèvres. Son sol est recouvert de pavés ronds.
L'habitation. La partie réservée au paysan et à sa famille reste très modeste, et ne compte, le plus souvent, que deux pièces: la cuisine et le poêle.
On pénètre directement de l'extérieur dans la cuisine, qui est la pièce essentielle du logement: on y travaille, on y mange, parfois même on y dort pour profiter de la chaleur dispensée par le feu allumé dans la cheminée. Un plafond bas et des jours petits confèrent à la cuisine une atmosphère d'intimité bienvenue l'hiver; en été, grâce à l'épaisseur des murs, la pièce reste fraîche.
La chambre voisine, le poêle (dans les textes anciens le "poïlle") complète ce logement sommaire. Le feu allumé dans la cuisine permet de tempérer cette chambre grâce à un ingénieux dispositif: le mur de séparation entre les deux pièces est réduit, derrière le foyer, à une seule dalle de molasse; chauffée par le feu de la cuisine, celle-ci répand une bonne chaleur dans le poêle. Cette niche caractéristique, dite parfois "chaudanne", se rencontre encore dans mainte maison.
L'habitation peut être au rez-de-chaussée ou à l'étage; souvent même, deux logements sont superposés.

L'escalier extérieur, qui donne accès à l'étage, protégé par l'avant-toit, est un élément caractéristique que l'on trouve dans la plupart des maisons genevoises. Il est souvent massif, [p. 59] avec des marches de grès et une rampe en maçonnerie, sur laquelle repose un poteau supportant l'avant-toit. Mais la construction d'un tel escalier est coûteuse et, dans les maisons plus modestes, on se contente d'un escalier en bois.
Le cellier et la cave. Nombreuses sont les maisons qui possèdent également un cellier, local obscur et humide, de plain-pied, bas de plafond, dans lequel le paysan soigne son vin, serre ses fruits et ses légumes. On y pénètre souvent par une petite porte ménagée sous l'escalier extérieur. Les caves, locaux souterrains, parfois voûtées, sont rares en pays genevois. Dans les domaines où la vigne tient une large place, le cellier ou la cave peut prendre beaucoup d'importance.
L'organisation de la ferme. La disposition des éléments qui constituent la ferme peut varier. La grange et l'écurie sont toujours accessibles de la rue ou d'une ruelle de desserte. L'habitation peut, en revanche, être reléguée à l'arrière de la maison et s'ouvrir sur le jardin (type II). La disposition la plus répandue est toutefois la juxtaposition de trois tranches profondes, ou "épueds", accessibles tous trois de la rue (type I); cette organisation interne se lit aisément sur la façade où l'on repère sans peine la grange, l'écurie et l'habitation.
Ces types de base peuvent varier pour s'adapter à la pente, à la forme du terrain ou à la configuration des parcelles souvent enchevêtrées, issues de partages difficiles. Si ses ressources le lui permettent, le propriétaire ajoutera parfois au bâtiment une seconde écurie, une cave ou agrandira l'ensemble de sa ferme. [p. 60]



La construction et les matériaux traditionnels 
Au XVIIe et au début du XVIIIe siècle, nous trouvons des fermes dont tous les murs extérieurs, et souvent des murs de refend, sont en maçonnerie. Celle-ci est grossière, montée au mortier de chaux, et constituée de matériaux trouvés sur place: boulets de rivière principalement, mais aussi blocs de pierre, matériaux de récupération, morceaux de tuiles, etc. Cette maçonnerie assez fruste est protégée par un crépi clair fait de chaux et de sable qui, avec le temps, prend une coloration chaude dont les nuances varient selon les régions.
Les encadrements de portes et de fenêtres sont en bois ou en pierre. Le bois dur, le chêne surtout, est souvent utilisé pour les portes de grange. La molasse, relativement facile à tailler, est très fréquemment employée pour les autres ouvertures, qui restent de dimensions modestes. Les jambages des fenêtres sont faits de petits blocs dont la surface est marquée de fines hachures, traces de l'outil qui les a taillés. Le calcaire, plus dur et résistant à l'humidité, n'est d'un usage fréquent que dans les régions proches des carrières du Jura et du Salève où on l'extrait.
En ces temps difficiles, tout élément de récupération est bienvenu; les gros blocs taillés, constituant des linteaux de porte ou de fenêtre, sont particulièrement appréciés; les encadrements à accolade des châteaux démantelés sont systématiquement réutilisés, ainsi que les pierres des chapelles détruites.
Si l'enveloppe extérieure du bâtiment est en maçonnerie, la structure de la maison est faite essentiellement de poteaux ou colonnes de bois, souvent très hauts, qui supportent une charpente de conception assez archaïque.
Le toit, habituellement à faible pente, est couvert de tuiles "courbes" de fabrication locale. Il déborde la façade pour former un large avant-toit; celui-ci protège l'escalier, les chars, les tas de bois, les sarments, le foin, le poulailler, les oignons suspendus à des perches, etc., et abrite mille activités liées à la vie de la ferme.
A côté de ces toits de tuiles courbes à faible pente, que l'on retrouve plus au sud dans la vallée du Rhône, il existe également, à cette époque, des toits plus raides couverts de tuiles plates, ainsi que d'autres, couverts de chaume, dont nous savons peu de choses, la dernière chaumière ayant disparu au début du XXe siècle.
D'une manière générale, les fermes du XVIIe et du début du XVIIIe siècle sont basses; des contreforts soutiennent souvent leurs murs irréguliers; leur silhouette trapue s'intègre remarquablement au paysage. Leur architecture [p. 61] sans décor reste très simple. Leur large avant-toit protecteur contraste curieusement avec l'esprit méridional de la tuile courbe et confère à ces bâtiments un cachet particulier. 

Les progrès de l'agriculture et le développement des bâtiments 

Les plus anciennes maisons datées repérées dans les villages remontent aux environs de 1600. Les plans cadastraux du début du XVIIIe siècle nous montrent que les noyaux anciens de nos villages sont alors déjà largement constitués. Au cours de la deuxième moitié du siècle surtout, la condition des paysans s'améliore sensiblement. En établissant enfin des frontières précises, les traités de Paris (1749) et de Turin (1754) réduisent notablement l'insécurité dont les habitants des campagnes ont gravement souffert durant les siècles précédents. L'amélioration des méthodes de culture, ainsi que la sélection des semences et des races de bétail, promues par les agronomes de la Classe d'Agriculture de la Société des Arts à la fin du siècle, ont pour effet d'augmenter le rendement des exploitations. Pour engranger des récoltes plus abondantes, il faut agrandir ou surélever les bâtiments anciens et en construire d'autres, plus grands.
Les fermes aux vastes toitures à croupes, couvertes de tuiles plates, ornées parfois d'un épi de faîtage ou "poinçon", se multiplient dans la campagne. Leurs façades sont plus soignées, plus ordonnées et leurs fenêtres plus grandes. Les encadrements de portes de grange de pierre appareillée en anse de panier y sont de plus en plus fréquents, ainsi que les oeils-de-boeuf. La grange s'ouvre parfois aussi sur la façade arrière, facilitant ainsi la circulation des chars et le déchargement des récoltes.
Pour répondre aux besoins d'une agriculture et d'un élevage qui se perfectionnent, on double les écuries, on construit des bâtiments indépendants aux fonctions spécialisées. Ceux-ci s'ordonnent souvent autour d'une cour.
Les propriétaires de vastes domaines agrandissent leur maison de campagne. Ils construisent parfois une nouvelle demeure, laissant à leur fermier leur ancien logement. Ces maisons de maître sont entourées de bâtiments ruraux comprenant granges, étables, écuries, pressoir, cave, etc. Un jardin à la française, une pièce d'eau et des plantations régulières ou "salles d'arbres" viennent souvent compléter ces ensembles remarquables que l'on appelle à Genève des "campagnes" (voir ci-dessus page 44).

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