La Réforme et la réforme catholique

Jean-Blaise Fellay / Olivier Labarthe / Catherine Santschi


​Les débuts de la Réformation à Genève

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A la suite de Luther et Zwingli

C'est vers 1525, soit huit ans après l'affichage des fameuses thèses de Luther à l'entrée de l'église de Wittemberg, que l'on peut situer le moment où des marchands allemands commencèrent à propager les idées du réformateur saxon parmi les négociants genevois. Mais, pendant assez longtemps, les partisans de la foi nouvelle ne formèrent qu'un cercle restreint. Il fallut l'arrivée de Guillaume Farel (1489-1565) au commencement des années 1530 pour que le mouvement évangélique prenne un peu d'ampleur.
Farel, originaire de Gap, élève de Lefèvre d'Etaples, propagateur de la Réforme en Suisse romande, avait adopté les idées du réformateur zuricois Ulrich Zwingli (1484-1531). L'importance stratégique de Genève ne lui avait pas échappé; il put exercer son activité de prédicateur grâce au soutien et à la protection des Bernois qui avaient embrassé la Réforme dès 1528. Le jour de l'an 1533, les évangéliques sortent de leur cercle privé et organisent une prédication en public, au Molard, prononcée par Antoine Froment (1509-1581), collaborateur de Farel. Dès lors, la plus grande partie de la classe dirigeante se déclare pour la Réforme. 

La politique s'en mêle

Des raisons politiques se sont mêlées aux motifs religieux pour pousser à franchir le pas. Dès 1526 en effet, le duc Charles III de Savoie et ses vassaux organisent diverses entreprises pour conquérir Genève; de surcroît, restés très attachés à la foi catholique, ils pourchassent les luthériens dans leurs territoires. Aussi un lien s'établit dans l'esprit des Genevois entre l'ennemi politique qu'est le duc de Savoie et la défense du catholicisme. La cause de la liberté politique et celle de la Réforme se confondent. De plus, l'attitude de l'évêque Pierre de La Baume ne favorise pas le maintien de Genève dans le giron de l'Eglise catholique-romaine puisque, après des atermoiements, il s'est rangé aux côtés de la Savoie. Son bref passage dans la cité, en été 1533, remplit les catholiques d'espoir. Ils seront déçus lorsqu'ils constateront qu'après quinze jours l'évêque, apeuré, s'enfuit nuitamment pour ne plus jamais revenir. L'année suivante, les Conseils de la Ville proclament la vacance du siège épiscopal et frappent des monnaies à leur nom, signifiant par là qu'ils se considèrent comme le gouvernement d'un Etat souverain.
Ces péripéties sont évoquées dans le volume IV de cette Encyclopédie, aux pages 13 et suivantes, où sont relatées en [p. 126] particulier l'émergence de la communauté des citoyens et l'importance pour Genève des traités de combourgeoisie conclus avec Berne et Fribourg.
L'effervescence qui règne dans la ville, les rixes continuelles qui opposent les tenants de la Réforme aux défenseurs de la foi traditionnelle; l'assassinat par un réformé du chanoine Pierre Werli, originaire de Fribourg, au cours d'une émeute le 4 mai 1533; le procès du dominicain Guy Furbity, docteur en Sorbonne, accusé par Berne d'avoir calomnié les prédicateurs réformés; l'exécution de Claude Pennet et de Jean Portier, le premier geôlier de l'évêché et assassin du réformé Nicolas Bergier, le second secrétaire épiscopal convaincu de haute trahison au profit de Fribourg; et surtout l'impuissance des Conseils devant l'exigence de Fribourg de purger la ville des éléments réformés, amènent cette dernière ville à retirer, le 16 mai 1534, son sceau du traité de combourgeoisie du 8 février 1526, laissant Genève sous la seule protection de Berne, ville réformée.
Epreuve de puissance entre Fribourg et Berne? Calcul politique des Genevois? Victoire des arguments théologiques des réformateurs Guillaume Farel, Antoine Froment, Pierre Viret? Il est difficile de dire quel a été le facteur déterminant. Lorsqu'ils ont adhéré aux idées de Farel et de Froment, les premiers réformés de Genève n'ont certainement pas réalisé les conséquences dernières, pour la Ville et pour l'Etat, de leur conversion. Le retrait de Fribourg les place devant leurs responsabilités, mais il faudra attendre l'intervention de Calvin pour que la Réforme pénètre les moeurs et les consciences des Genevois. 

Promulgation de la Réforme

Pendant ce temps, les progrès de la prédication évangélique dans la population s'affirment de plus en plus. En mars 1534, les évangéliques occupent l'église des Cordeliers où Farel tient sa première prédication publique. Estimant néanmoins que l'avance de la Réforme n'est pas assez rapide, notamment à cause d'une certaine neutralité religieuse affichée par une partie des magistrats, Farel pousse à l'organisation d'une dispute ecclésiastique au couvent de Rive en juin 1535. La dispute tourne à l'avantage des thèses défendues par Farel et, le 10 août 1535, le Conseil des Deux Cents suspend la messe. C'est le signe du passage de Genève à la Réforme. Les catholiques se cachent ou émigrent. Ils n'auront désormais plus d'existence légale dans la cité jusqu'en 1803. Le 21 mai 1536, au terme d'un rude hiver qui verra l'élimination du danger savoyard par la conquête [p. 127] bernoise du Pays de Vaud, du Pays de Gex et du Chablais, le Conseil général confirme l'adoption de la Réforme en promettant de vivre selon la sainte loi évangélique et parole de Dieu et rend l'instruction publique obligatoire. Le même jour, il nomme une commission de quatre membres chargée de contrôler chez les boulangers le poids, la qualité et le prix du pain. 

Le Conseil General, en Cloistre.

Jouxte la resolution du Conseil Ordinaire, est esté assemblé le General au son de la clouche et à la trompete, ainsy qu'est de coustume. Et par la voye de monsr Claude Savoye, premier sindicque, est proposé l'arrest du Conseil Ordinaire et de Deux Centz touchant le mode de vivre. Et après ce, aulte voix est esté demandé s'il y avoit aulcungs qui sceusse et volsisse dire quelque chose contre la parolle et la doctrine que nous est en ceste cité precchee, qu'il le dyent et à scavoir si trestous veulent pas vivre selon l'evangille et la parolle de Dieu, ainsy que dempuys l'abolition des messes nous est esté presché et se presche tous les jours, sans plus aspirer ny voloir messes, ymaiges, ydoles ny aultres abusions papalles quelles qu'elle soyent. Sur quoy, sans point d'aultre voix qu'une mesme, est esté generalement arresté et par elevation des mains en l'air conclud, et à Dieu promys et juré, que trestous unanimement, à l'ayde de Dieu, volons vivre en ceste saincte loix evangellicque et parolle de Dieu, ainsyn qu'elle nous est annuncee, veuillans delaisser toutes messes et aultres seremonies et abusions papales, ymaiges et ydoles, et tout ce que cela porroit toucher, vivre en union et obeissance de justice.
(Scholae) — Icy est aussy esté proposé l'article des escolles et sur icelluy par une mesme voix est resolu que l'on taiche à avoir homme à cela faire scavant; et que l'on le sallarie tellement qu'il puysse nurrir et enseigner les paovres sans leur rien demander de sallaire, et aussi que chescung soit tenu envoyer ses enfans à l'escholle et les faire apprendre. Et tous escolliers et aussi pedagoges soyent tenus aller faire la residence à la grande escolle où sera le recteur et ses bachelliers. 

Quatre mois plus tard, un certain Jean Calvin, fuyant les persécutions, cherche à se rendre de Paris à Strasbourg, ville d'Empire où le théologien hessois Martin Bucer a créé une communauté protestante. Il est empêché, par la guerre qui vient d'éclater entre François Ier et Charles Quint, d'emprunter le plus court chemin et fait le détour par Genève. A peine arrivé en cette ville, en juillet 1536, Guillaume Farel le somme "non point tant par conseil et exhortation, mais par une adjuration espovantable, comme si Dieu eust d'enhaut estendu sa main sur lui pour l'arrester", de rester à Genève pour l'aider à construire, c'est-à-dire à consolider son oeuvre. Qui est Calvin?

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Calvin 

Jean Calvin est né le 10 juillet 1509 à Noyon, en Picardie. Bénéficiant des protections de l'évêque dont son père est l'homme d'affaires, il est pourvu à 12 ans de bénéfices ecclésiastiques. Très doué intellectuellement, il est envoyé en 1523 au Collège de la Marche, à Paris, où il a comme "régent de grammaire" Mathurin Cordier, l'un des fondateurs de la pédagogie protestante francophone. Il passe ensuite quatre à cinq ans au Collège Montaigu pour préparer le grade de "maître ès arts" qui lui est conféré en 1528. Il eut sans doute l'occasion, dès cette époque, d'entendre parler de l'"hérésie" luthérienne, plusieurs de ses adeptes étant exécutés à Paris, sans pourtant que ces événements l'engagent à passer à la Réforme.
Poussé par son père qui pense que "la science des lois communément enrichit ceux qui la suivent", Calvin se met à l'étude du droit à l'Université d'Orléans. Il n'en continue pas moins de s'intéresser aux lettres et apprend le grec auprès de Melchior Wolmar, un Wurtembourgeois ouvert aux idées de Luther. Attiré par une conception humaniste du droit, il quitte Orléans pour Bourges où enseigne l'Italien André Alciat, auquel il doit son sens de la formule. La mort de son père, en 1531, lui permet d'embrasser la carrière qui correspondait à ses goûts les plus profonds: les études littéraires. Il suit ainsi, à Paris, les cours du tout récent Collège de France créé par François Ier. Il s'y perfectionne en grec avec Danès et s'initie probablement à l'hébreu avec Vatable. Le fruit des premières recherches littéraires de Calvin paraît en avril 1532; c'est un commentaire du De clementia de Sénèque qui, mené selon la méthode d'Erasme et de Budé, atteste l'érudition, les qualités de style et, déjà, la personnalité et l'originalité de son auteur.
Les problèmes religieux font irruption dans la vie de Calvin à partir de 1533. Cette année-là, les "bibliens", comme on nommait parfois les partisans de l'Evangile, jouissaient à Paris d'une situation favorable. Le jour de la Toussaint, pour l'ouverture de l'année académique, le recteur Nicolas Cop prononce une sorte de sermon sur les Béatitudes dans la ligne d'Erasme et de Luther. C'était dépasser la mesure. Le Parlement poursuit le recteur qui s'enfuit. Calvin, qui a participé à la rédaction du discours de Cop, se réfugie à Angoulême. Est-il déjà "converti" ou, plus exactement, a-t-il déjà "adhéré" à la cause de la Réforme? Sa fuite prouve, pour le moins, qu'il a certaines accointances avec l'idéal évangélique, tel qu'un Lefèvre d'Etaples a cherché à le promouvoir. Au printemps 1534, il se rend dans sa ville natale pour y [p. 130] résigner tous les bénéfices ecclésiastiques dont il avait joui jusqu'alors. C'est vraisemblablement entre la fin de 1533 et ce moment, où il met fin à sa situation de clerc, que se situe cette subita conversio ad docilitatem dont il dira, en 1557, que par elle, Dieu le détourna des "superstitions de la papauté", "dompta et rangea à docilité son coeur". Cette période marque une rupture avec l'Eglise de son enfance et une prise de conscience de nouvelles valeurs.
En automne 1534, après que l'affichage des "placards" contre la messe — jusque dans les appartements royaux — eut entraîné une sévère répression, Calvin se réfugie à Bâle pour échapper au danger auquel ses convictions l'exposent. Consacré entièrement à la théologie et à la défense de la foi des victimes de ces persécutions, il y achève en moins d'une année, au prix d'un effort intensif, sa Christianae religionis Institutio qui sort des presses en mars 1536. Introduit par une "Epître au Roi de France très chrétien, François premier de ce nom", ce livre se présente comme un manuel de théologie composé de six chapitres consacrés, suivant le modèle du Petit catéchisme de Luther, à la loi (Décalogue), à la foi (Symbole des Apôtres), à la prière (Oraison dominicale), aux sacrements (baptême et cène), aux "faux sacrements" et à la liberté chrétienne. Dès sa publication, l'Institution fait de Calvin le héraut de la Réforme francophone, un héraut qui ne cesse de retravailler et d'augmenter son ouvrage. En 1541, paraît l'édition française. C'est la première fois qu'une pensée théologique est exposée en langue vulgaire, accessible à tous. De plus, ce texte marque une étape importante dans l'histoire de la langue. La dernière édition de l'Institution, parue en 1559, n'a plus rien du manuel originel, puisqu'elle comprend quatre-vingts chapitres répartis en quatre livres portant sur le Dieu créateur et gouverneur du monde, le Christ rédempteur, l'action du Saint-Esprit en l'homme et sur l'Eglise. 

Ebauche d'organisation de l'Eglise de Genève

En retenant Calvin à Genève, Farel a fait preuve de discernement: il a eu le mérite de découvrir l'homme capable de mener à bien l'entreprise de renouvellement qui vient d'être commencée. Calvin ne se contente pas de commenter au temple de Saint-Pierre les Epîtres de l'apôtre Paul selon ses fonctions de lecteur en la sainte Ecriture. Comme il n'y a encore "aucune réformation" à Genève, tout y est "en tumulte", ainsi qu'il le dira sur son lit de mort, il se met rapidement à organiser l'Eglise. De concert avec Farel, il [p. 131] élabore quatre Articles qu'il soumet au Conseil. Avant de préconiser le chant des psaumes dans le deuxième, de proposer l'introduction d'un catéchisme dans le troisième et de suggérer une réforme du droit matrimonial dans le quatrième, il s'attaque dans le premier, le plus important, au problème de la sainte cène. Bien que partisan d'une communion hebdomadaire, il consent à ne célébrer la cène qu'une fois par mois en raison de l'"infirmité du peuple". En revanche, pour éviter que la cène ne soit souillée, il réclame pour l'Eglise le droit d'excommunier les pécheurs impénitents.
Outre les Articles, Calvin rédige à l'intention de ses paroissiens une Instruction et confession de foi dont on use en l'Eglise de Genève (1537) et, avec Farel sans doute, il compose une Confession de la foi en vingt et un articles qu'il entend faire signer par tous les citoyens genevois. 

Calvin se heurte à de vives résistances 

Ces efforts, destinés à doter l'Eglise d'une solide armature disciplinaire et doctrinale, suscitent de vives résistances. Le Conseil, craignant d'être dépouillé d'une partie de ses prérogatives en reconnaissant à l'Eglise le droit d'exercer la discipline, tient à se réserver la surveillance des moeurs publiques. De nombreux citoyens, mal informés, refusent de signer la confession de foi. Ainsi, moins d'une année après son arrivée, Calvin se heurte, avec ses collègues, à une opposition de plus en plus menaçante. Le conflit devient aigu en 1538. Calvin et Farel ayant estimé qu'ils devaient exclure de la cène les adversaires de la confession de foi, le Conseil décide que la communion ne doit être refusée à personne. Cette décision, d'une extrême gravité, présupposait que les autorités politiques étaient habilitées à intervenir souverainement dans les affaires religieuses. Elle faisait du pouvoir civil le maître de l'Eglise. Cela se conçoit, du point de vue des autorités, si l'on songe à la portée sociale de l'excommunication, puisque être exclu de la communion équivalait à être mis au ban de la société. Mais le Conseil allait plus loin: pour plaire à ses alliés bernois, il voulait imposer leurs usages liturgiques (emploi de fonts baptismaux pour les baptêmes et de l'hostie pour la communion). Calvin et Farel refusent de se soumettre. Ils montent en chaire pour prêcher le jour de Pâques 1538, mais renoncent à célébrer la cène. Immédiatement destitués, en compagnie de leur collègue Coraud, ils doivent quitter la ville dans un délai de trois jours. Alors que Farel s'installe à Neuchâtel, Calvin cède à un pressant appel [p. 132] de Martin Bucer qui désire lui confier la responsabilité de la communauté constituée par des Français réfugiés à Strasbourg pour cause de religion.
​L'Eglise de Genève ne tarde pas à être en proie à de graves dissensions. Les partisans des réformateurs bannis, les Guillermins, comme on les nomme en souvenir de Guillaume Farel, s'opposent aux nouveaux pasteurs. La situation s'est détériorée au point que l'on peut craindre pour l'avenir même de la Réforme. Les Guillermins, auxquels les élections ont donné la majorité dans le Conseil, obtiennent que l'on rappelle Calvin. Le réformateur, qui déploie à Strasbourg une activité considérable, notamment dans les domaines de la liturgie et de l'ecclésiologie, n'a aucune envie de renouer avec les difficultés de son ancienne paroisse. Mais les sollicitations genevoises se font si pressantes qu'il estime ne plus pouvoir se dérober à une tâche qui, pense-t-il, lui est imposée par Dieu — "j'offre mon coeur comme immolé en sacrifice au Dieu Seigneur" — et, "avec tristesse, larmes, grande sollicitude et détresse", il retourne dans la ville dont il avait été chassé trois ans auparavant. 

Retour de Calvin — Réforme de l'Eglise de Genève 

C'est seulement le 13 septembre 1541 que Calvin rentre à Genève; deux jours plus tard, il monte en chaire à Saint-Pierre pour continuer l'exposé du passage biblique interrompu lors de son départ. Il avait l'intention de rester à Genève le temps nécessaire pour remettre un peu d'ordre dans l'Eglise; il y finira ses jours après un ministère de vingt-trois ans. Jusque dans les dernières années, il sera à Genève un étranger et ne fera partie d'aucun Conseil de la Ville. La bourgeoisie ne lui sera accordée qu'en 1559. Son autorité, longtemps battue en brèche par le pouvoir civil, tient à une intelligence aiguë, une extraordinaire puissance de travail, une ténacité à toute épreuve, un rayonnement enfin qui dépasse largement les murs de Genève.
Dès son arrivée, Calvin se met à organiser l'Eglise. Pour ce faire il élabore une discipline qui, sous le nom d'Ordonnances ecclésiastiques, est présentée aux autorité politiques. Après avoir subi de la part de celles-ci quelques modifications destinées à préserver leurs prérogatives (en particulier le droit de participer à la nomination des pasteurs et celui de s'associer dans une certaine mesure aux procédures d'excommunication), les ordonnances sont adoptées par le Conseil général en novembre 1541. S'inspirant des conceptions de [p. 133] Bucer, le réformateur de Strasbourg, elles distinguent quatre ministères dans l'Eglise: celui des pasteurs qui ont pour mission d'annoncer la parole de Dieu et d'administrer les sacrements; celui des docteurs dont le rôle est d'enseigner les fidèles en saine doctrine; celui des anciens auxquels incombe la tâche de faire respecter la discipline — prélude au système presbytérien synodal où l'autorité n'est plus exercée par un évêque mais par des conseils —; celui des diacres, enfin, qui sont chargés d'assister les pauvres et de soigner les malades.
En outre, les ordonnances contiennent des dispositions précises sur l'instruction religieuse des enfants. Pour en permettre l'application, il fallait disposer d'un "formulaire", c'est-à-dire d'un manuel contenant la vraie doctrine. Aussi Calvin rédige-t-il en 1542 un catéchisme sous forme de questions et réponses: le Catéchisme de l'Eglise de Genève, qui servit également de confession de foi. Il renonce à la structure luthérienne de l'instruction de 1537 en traitant de la foi avant d'aborder la loi et la prière.
Avec les ordonnances ecclésiastiques et le catéchisme, Calvin donne enfin à l'Eglise de Genève une liturgie: la Forme des prières et chants ecclésiastiques qui emprunte maints éléments au rituel de Strasbourg. Les fondements de la Réforme ainsi posés, Calvin engage un combat difficile pour essayer de faire de Genève ce qu'on a nommé une "ville-église". Avec la Compagnie des pasteurs qui réunit chaque vendredi les quelque quinze à vingt pasteurs de la ville et de la campagne, avec le Consistoire, sorte de tribunal de police spirituelle, composé de magistrats, d'anciens et de pasteurs, compétent en matière de moeurs, de pratique et d'opinions religieuses et d'affaires matrimoniales, Calvin entend amener les Genevois à vivre selon l'Evangile et la parole de Dieu comme ils s'y sont engagés le 21 mai 1536.
Des ordonnances de police interdisent le vagabondage, les jeux de hasard, la paillardise, le blasphème, l'ivrognerie, la fréquentation des tavernes, tandis que les Ordonnances somptuaires, adoptées par le Conseil en 1558, à la demande du Consistoire, et constamment renouvelées et complétées jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, visent à combattre le luxe dans la tenue et l'alimentation.
La révision des ordonnances ecclésiastiques à laquelle Calvin — mettant à profit les bonnes dispositions des autorités civiles à son égard — pourra s'atteler en 1561, ne modifie pas sensiblement l'organisation de l'Eglise de Genève. Même s'il ne peut pas imposer toutes ses conceptions, il parvient au moins à souligner "la superintendance qui doit être en l'Eglise pour ranger à l'obéissance et au vrai service de Dieu [p. 134] tous les chrétiens et empêcher et corriger les scandales". Après vingt ans de luttes, ces ordonnances révisées sanctionnent la reconnaissance de son autorité spirituelle et témoignent de son génie de l'organisation. On a parlé, dans le volume IV de cette Encyclopédie (pages 138 à 140), de l'activité législative de Calvin, qui s'est traduite par la promulgation des Edits politiques et des Edits civils.

Calvin eut à mener à Genève une lutte difficile dont l'enjeu était la discipline ecclésiastique. Convaincu de la nécessité de réserver la communion aux chrétiens conséquents avec les principes de leur foi, il suscita de nombreuses réactions. Celle du pouvoir civil d'abord, qui estimait qu'il lui appartenait de prononcer et de suspendre les excommunications. Celle ensuite d'une partie de la population qui supportait mal le contrôle moral auquel elle était soumise. En butte à une opposition populaire qui s'exprimait par la raillerie ou par l'insulte (plus d'un Genevois, à cette époque, a nommé son chien: "Calvin"), le réformateur dut affronter en outre, dès 1546, l'hostilité de deux notables: Ami Perrin et François Favre qui avaient du reste beaucoup contribué à son retour en 1541. Exaspérés d'avoir été réprimandés à plusieurs reprises par le Consistoire, sans égard à leur condition, Perrin, chef des Guillermins, et Favre son beau-père, se retournèrent contre Calvin en groupant autour d'eux les Genevois qui, sans vouloir renoncer à la Réforme, s'insurgeaient contre la rigueur du régime ecclésiastique instauré dans leur ville. Qualifiés de libertins par les calvinistes qui trouvaient un renfort appréciable parmi les réfugiés français ou italiens de plus en plus nombreux, les partisans de Perrin triomphèrent aux élections de 1548. Pendant sept ans, ils détinrent la majorité dans les Conseils, ce qui ne facilita pas les rapports entre l'Eglise et le pouvoir civil. La situation se détendit pour Calvin, en 1555, lorsque Perrin et son parti, battus aux élections, tentèrent une espèce de coup de force et durent s'exiler pour éviter une répression sévère. La discipline calvinienne ne fut plus désormais sérieusement menacée. Pendant cette période, Calvin eut également à soutenir des combats à Genève même pour défendre la vérité évangélique. En 1543, il s'en prit à l'humaniste savoyard Sébastien Castellion, principal du Collège qui, en refusant d'admettre la canonicité du Cantique des Cantiques, lui semblait mettre en question l'autorité de la Bible. En 1551, il eut à riposter aux attaques de l'ancien carme devenu médecin Jérôme Bolsec qui, refusant la doctrine de la double prédestination, [p. 135] l'accusait de considérer Dieu comme l'auteur du péché. Banni de Genève, il se vengea en publiant un pamphlet contre les procédés de Calvin. En 1553, il porta plainte contre le médecin espagnol Michel Servet qui, pour avoir nié le dogme de la Trinité, fut finalement condamné par le pouvoir civil à être brûlé. Les efforts de Calvin pour transformer Genève en une cité soumise à l'Evangile et ses polémiques pour maintenir la vraie foi furent diversement appréciés par ses contemporains. Si Genève apparaissait comme un enfer aux yeux des papistes et de certains luthériens, elle fut pour des milliers d'hommes et de femmes la nouvelle Jérusalem où l'on désirait vivre et mourir (la ville fut si accueillante pour les réfugiés qu'elle reçut mille nouveaux bourgeois de 1540 à 1564). Doctrinaire sourcilleux, voire insupportable pour ses adversaires, Calvin fut pour ses partisans le Docteur suscité par Dieu pour les aider à mieux comprendre l'Ecriture sainte. 

Le premier refuge

Avant l'adoption de la Réforme, on constate que Genève s'est dépeuplée du fait de l'expulsion des partisans du duc de Savoie, du retrait de la cour épiscopale et du clergé catholique, ainsi que d'un net ralentissement du commerce local. En 1536, on peut estimer la population de Genève à quelque 10.000 habitants.
Il a été fait mention, dans le tome III de cette Encyclopédie (p. 145), d'un recensement effectué en 1537 indiquant environ 10 pour cent de maisons vacantes, malgré le reflux des habitants des faubourgs, dont la destruction avait été [p. 136] décidée en 1531 pour des raisons de sécurité. La discussion n'est pas close sur la valeur de ce document, mais il semble bien que le refuge protestant est venu compenser, et au-delà, un exode de catholiques favorables au duc de Savoie.
Dès 1542, des Français, touchés par la Réforme, choisissent de venir s'établir à Genève, attirés par les idées nouvelles et par la personnalité de Calvin. Ce mouvement va s'intensifier à partir de 1547 avec la création de "Chambres ardentes", formées sous Henri II dans chaque parlement pour juger les luthériens et les calvinistes, et les premières guerres de religion en France. Ainsi en 1550, on compte 13.100 habitants et, en 1560, 21.400. Mais ce flux considérable de réfugiés sera de courte durée puisque, à la suite de la grande peste de 1568 à 1572 et des retours de réfugiés dans leurs terres d'origine, Genève compte au tournant du siècle quelque 15.000 habitants.
Un des effets du refuge est de créer une indicible crise du logement: Genève, enserrée dans ses fortifications, sans faubourg à l'exception de celui de Saint-Gervais, doit absorber durant quelques années un surplus de population de 65 pour cent. Ceci explique que la grande peste ait été aussi meurtrière, faisant 3.000 victimes dans une population entassée et vivant dans des conditions d'hygiène déplorables.
Un autre effet est de renouveler considérablement les acquis d'une population par l'apport inestimable d'hommes et de femmes de valeur ornés de talents et de savoirs variés. Venus de Normandie, du Languedoc, de la Touraine, de la Bourgogne, de la Provence, de Lyon et de Paris, les réfugiés ont été, pour Genève, une source de développement intellectuel, spirituel et économique: des médecins comme Philibert Sarasin, des imprimeurs et libraires comme les Estienne, Girard, Badius, de Normandie, des juristes comme Germain Colladon, des érudits comme Jean de Budé, sans parler de tous les ministres de l'Evangile qui, formés à l'Académie, furent soit agrégés à la Compagnie des pasteurs, soit envoyés soutenir des communautés réformées dans l'Europe entière.
Les réfugiés qui s'établirent à Genève eurent accès à la magistrature à partir de 1559. Durant ces années, on constate un changement profond de l'économie locale. D'une part, l'imprimerie prend une place considérable et alimente l'étranger, en particulier la France, en bibles, en psautiers et en ouvrages théologiques, dont ceux de Calvin et de Bèze et, d'autre part, dès 1560, le renouveau des industries de la draperie et de la soie, apportées par les Français et les Italiens, et le développement de l'horlogerie, viennent renforcer l'essor économique et commercial de la cité.

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Effort missionnaire 

En se consacrant à la réforme de l'Eglise de Genève, Calvin n'oubliait pas sa patrie, la France. Par la plume, il dut lutter contre deux dangers qui menaçaient l'évangélisme français: le nicodémisme et l'illuminisme. La position nicodémite consistait à nourrir des sentiments évangéliques tout en faisant semblant d'être attaché au culte établi pour éviter les poursuites (par allusion à Nicodème, venu voir Jésus de nuit). Dans son Excuse à Messieurs les nicodémites, en 1544, Calvin tançait les évangéliques craintifs et honteux; s'ils ne pouvaient confesser ouvertement leur foi, qu'ils sortent de Babylone.
Les illuministes ou libertins spirituels constituaient, en 1545, une déviation redoutable. Les illuministes étaient panthéistes. Cette secte estimait que, puisque tout est manifestation de l'Esprit de Dieu, la distinction entre le bien et le mal ne possède aucun fondement. Calvin les attaqua durement dans son traité Contre la secte fantastique et furieuse des libertins qui se disent spirituels (1545).
Par ces interventions, par la diffusion large de l'Institution également, Calvin contribua peu à peu à donner à ses compatriotes, gagnés à l'Evangile, la cohésion doctrinale qui leur faisait défaut et acquit, auprès d'eux, une autorité considérable. Aussi, après avoir freiné la création des Eglises réformées de France dans l'espoir que le roi prendrait lui-même en main la réforme de l'Eglise gallicane, espoir déçu par la dure persécution menée par Henri II, Calvin dirigea dès 1555 la transformation des petits groupes de prière et d'édification, constitués par les fidèles touchés par l'Evangile, en assemblées dotées chacune d'un ministre de la Parole, habilité à administrer les sacrements, et d'un consistoire. Montrant à nouveau ses dons remarquables d'organisateur, il agit par le truchement de lettres et surtout de prédicateurs qu'il renvoyait en France après les avoir formés à Genève: "Envoyez-nous du bois, leur écrivait-il, et nous vous renverrons des flèches." De 1555 à 1562, l'effectif des missionnaires formés à Genève et renvoyés en France s'élève à quatre-vingt-huit.
C'est pour l'organe de liaison de ces Eglises nouvellement "dressées", le premier synode de 1559 à Paris, qu'il rédigea un projet de confession de foi qui, après quelques modifications, devint la confession de foi officielle des Eglises réformées de France connue sous le nom de Confession de foi de La Rochelle en souvenir de la ville où le synode qui la reconnut définitivement tint ses assises en 1571, sous la présidence de Théodore de Bèze. [p. 138]
La France n'accapara pas à elle seule l'attention de Calvin. Soucieux de réconcilier les Eglises issues de la Réforme, il s'attacha à unifier le protestantisme suisse. Après plusieurs années de démarches et de discussions avec Heinrich Bullinger (1469-1533), le successeur de Zwingli à Zurich, il réussit en 1549 à conclure le Consensus Tigurinus (formule d'entente de Zurich). Dans ce texte où il est notamment question du mode de présence du Christ dans la cène, Calvin rejette la conception luthérienne pour affirmer la réalité de la présence spirituelle du Christ, tout en faisant quelques concessions propres à satisfaire les disciples de Zwingli. A la suite de cet accord, les destinées de la réforme calvinienne et de la réforme zwinglienne se confondirent peu à peu. 

L'Académie 

Qu'une Eglise locale relativement petite, aux avant-postes de la chrétienté évangélique dans les territoires catholiques, soit devenue un des lieux importants du rayonnement de la Réformation s'explique par divers facteurs. L'un d'eux est l'établissement à Genève de nombreux imprimeurs de qualité, dont les presses diffusèrent en quantité impressionnante les oeuvres de Calvin et les textes fondamentaux de sa réforme. Il faut évoquer ensuite la création, en 1559, de l'Académie de Genève qui attira rapidement de toute l'Europe une élite [p. 139] estudiantine. Une Académie avait été fondée à Lausanne en 1537, qui peu à peu attira des personnalités de valeur: Pierre Viret dès sa fondation, Mathurin Cordier dès 1545, Théodore de Bèze dès 1549. Or, des conflits éclatèrent entre Messieurs de Berne et les calvinistes du Pays de Vaud au sujet des rapports entre l'Eglise et l'Etat, Berne soutenant la thèse zwinglienne de la primauté de l'Etat tandis que Calvin pose en principe l'autonomie spirituelle de l'Eglise, qui seule est à même d'interpréter la Parole de Dieu et par conséquent de décider de tout ce qui touche au spirituel, notamment en fait de doctrine, de culte et de discipline. Comme à Genève en 1538, lorsque Calvin et Farel durent s'exiler, ces conflits atteignirent leur paroxysme en décembre 1558, quand trois ministres de la paroisse de Lausanne refusèrent de donner la sainte cène aux personnes qui n'auraient pas subi un examen préalable. Berne révoqua les trois ministres, ce qui eut pour résultat que la presque totalité des pasteurs, suivis des professeurs de l'Académie et des régents des classes supérieures du Collège, donnèrent leur démission et quittèrent Lausanne pour Genève ou la France. C'est ainsi que l'Académie de Genève put, dès sa fondation, compter sur une équipe de professeurs de tout premier ordre, venant pour la plupart de Lausanne, tels l'hébraïsant Antoine Chevalier, l'helléniste François Bérauld, et surtout le théologien Théodore de Bèze qui deviendra premier recteur.
S'inspirant des modèles strasbourgeois et lausannois, l'Académie de Genève comprend un enseignement élémentaire (le Collège) et un enseignement supérieur fait de cours de belles-lettres, de langues bibliques, de théologie et d'un peu de droit.
Les étudiants qui, très tôt, fréquentèrent l'Académie par dizaines furent, dans leur pays d'origine, des agents efficaces de la pénétration de la pensée calvinienne et du modèle ecclésiastique genevois. C'est d'abord les Eglises réformées de France, souci permanent de Calvin, qui reçurent de l'Académie de Genève de nombreux pasteurs bien formés qui constituèrent l'armature des nouvelles communautés évangéliques dans le royaume et leur donnèrent un élan missionnaire considérable. On peut ensuite citer d'illustres étudiants qui marquèrent les Eglises réformées de leur patrie: Caspar Olevianus, l'un des rédacteurs du Catéchisme de Heidelberg, Marnix de Sainte-Aldegonde, organisateur de la réforme aux Pays-Bas, John Knox, le réformateur de l'Ecosse. Avec les meilleurs de ses anciens étudiants Calvin entretint une correspondance suivie et Genève devint ainsi rapidement une Eglise-mère au rayonnement universel. Ces correspondances révèlent le sens politique aigu de Calvin. [p. 140] Selon les circonstances politiques et les traditions des divers pays, il sait conseiller l'obéissance ou la résistance à l'égard des pouvoirs en place et il juge avec clairvoyance la nécessité de conserver ou, au contraire, de changer les structures ecclésiastiques existantes. Il suggère ainsi aux Polonais de conserver la structure épiscopale de leur Eglise qui ne lui semble pas incompatible avec la théologie réformée en train de se répandre dans le pays. Il correspond également avec divers princes ou gouvernements, comme le roi de Pologne ou le duc de Somerset, protecteur du jeune roi d'Angleterre, afin d'obtenir d'eux l'établissement pacifique de la Réformation dans leurs Etats. Ainsi ces divers facteurs donnent au calvinisme rapidement un caractère international plus accentué que celui du luthéranisme, principalement limité aux Etats de l'Empire.

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La théologie calvinienne 

De même que Copernic et Galilée ont placé le Soleil au centre de l'Univers, de même Calvin a replacé Dieu au centre de la Création: "A Dieu seul la gloire" est sa devise et tout dérive de Dieu.
Comment connaître Dieu? Par l'Ecriture sainte, ainsi que l'exprime le premier article de la Confession de foi de 1537: "Premièrement, nous protestons que pour la règle de notre foi et religion, nous voulons suivre la seule Ecriture, sans y mêler aucune chose qui ait été controuvée (c'est-à-dire inventée) du sens des hommes sans la Parole de Dieu: et ne prétendons pour notre gouvernement spirituel recevoir autre doctrine que celle qui nous est enseignée par cette Parole, sans y ajouter ni diminuer, ainsi que le Seigneur le commande."
Cette Ecriture est un livre vivant dont la juste compréhension est donnée par le témoignage intérieur du Saint-Esprit qui éclaire le coeur du lecteur comme il a inspiré celui du rédacteur. Cette Ecriture doit toujours être reçue dans l'Eglise dont le rôle de "mère" est pour Calvin incontournable. Le réformateur se dresse contre toute interprétation subjectiviste et illuministe de la Parole de Dieu: il estime que l'Ecriture doit être lue dans l'Eglise et que son interprétation doit être conforme à la confession de foi évangélique et aux assemblées collégiales (Compagnie des pasteurs, synodes) dont l'autorité est réelle si elles sont assemblées au nom du Christ, sous la conduite du Saint-Esprit.
Comment parvenir à Dieu, c'est-à-dire être sauvé de l'esclavage du péché? Non par des efforts de l'homme vers Dieu, mais par la foi en la grâce de Dieu qui accorde le salut, gratuitement, à celui qui met sa confiance en Lui. Comme l'écrit saint Paul aux Ephésiens (chapitre II, versets 8-9): "Car c'est par la grâce de Dieu que vous avez été sauvés, au moyen de la foi. Ce salut ne vient donc pas de vous, il est un don de Dieu; il n'est pas le résultat de vos efforts et ainsi personne ne peut se vanter."
Cette théologie de la grâce aboutit à la doctrine de la prédestination qui a pris une importance croissante dans l'oeuvre de Calvin. "... Il (Dieu) n'adopte pas indifféremment tout le monde en l'espérance du salut mais donne aux uns ce qu'il dénie aux autres." Ainsi, le pardon des offenses et la réconciliation sont l'oeuvre de Dieu seul qui témoigne son amour au croyant. Ce dernier en tire, par la certitude qu'il a du salut, une grande assurance face aux vicissitudes du monde où il manifeste sa régénération par des actions portant souvent une marque novatrice. Des auteurs ont étudié dans [p. 142] cette perspective l'éthique sociale et économique de Calvin, source de dynamisme et de créativité. Quant à la sainte cène, Calvin montre de manière originale que le Christ se rend présent réellement par l'Esprit Saint lors de la célébration. Cette conception est actuellement encore une base positive de discussion. Soulignons que l'organisation ecclésiastique, développée par Calvin à Genève, puis adoptée par d'autres Eglises, a joué un rôle dans l'origine des démocraties modernes, aux Etats-Unis d'Amérique d'abord, puis en Europe. En intégrant la vie religieuse au monde, la pensée de Calvin est traversée par un souffle cohérent qui place l'homme dans une communion constante avec Dieu, tout en le rendant apte à façonner un nouveau type de société. 

Calvin et la Réforme 

On a présenté Calvin, suite à ses détracteurs, comme un homme austère, fanatique, cruel. C'était tout le contraire. "De naturel timide, de santé fragile, porté avant tout à l'étude et vers la tranquillité, il a été conduit par des événements où il voyait la main de Dieu à entreprendre une tâche de conducteur d'hommes et de défenseur d'idées. De là une certaine dureté, une intransigeance qui ont créé autour de lui la légende d'un homme au coeur sec, d'un dictateur impitoyable, ambitieux et obstiné... En fait, c'est un homme affectueux et ouvert, soucieux de faire triompher la cause de Dieu, la gloire de Dieu. » Ainsi s'exprime Jean Cadier dans l'Encyclopedia Universalis.
L'un des principaux reproches qui lui sont faits à Genève est d'avoir fait brûler Michel Servet. Voltaire a écrit: "Ce n'est pas un petit progrès de la raison humaine qu'on ait imprimé à Genève, avec l'approbation publique, que Calvin avait une âme atroce aussi bien qu'un esprit éclairé. Le meurtre de Servet paraît aujourd'hui abominable." Ce qu'on ne dit pas, c'est que Calvin, consulté par le Conseil, s'est prononcé sur le plan théologique, que le Conseil a pris l'avis des villes suisses qui toutes ont conclu à la culpabilité, et que Calvin est intervenu pour faire modifier le genre de mort, ce qui a fait dire à un historien: "C'est pourtant à Calvin qu'on a toujours fait un crime de ce bûcher, qu'il voulait qu'on ne dresse pas."
On a présenté la Réforme tantôt comme une réaction contre l'immoralité qui régnait alors dans certains milieux de l'Eglise romaine, tantôt comme l'opposition de certains prêtres au célibat, tantôt encore comme un mouvement de [p. 143] libération politico-économique conduisant à la révolution et au capitalisme. En fait, la Réforme est un retour aux sources du christianisme, l'Ecriture sainte, en même temps que l'affirmation de la seule autorité du Christ et par conséquent la négation de tout autre intermédiaire entre l'homme et Dieu. 

O. L.
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Difficultés politiques

La fin du XVIe siècle n'est pas facile à Genève, la ville étant assiégée militairement et moralement: blocus contre la cité, puis guerre ouverte avec la Savoie, luttes théologiques avec les catholiques et les luthériens, assauts de la peste et de la famine, déconfiture militaire des huguenots et massacre de la Saint-Barthélemy qui font affluer des réfugiés et multiplient les problèmes de logement. Genève, en point de mire de toute l'Europe, se fortifie et se barricade physiquement et intellectuellement. Elle est la ville-Eglise qui diffuse et incarne la théologie calviniste.
La Maison de Savoie n'a jamais perdu l'ambition de récupérer Genève et d'en faire une de ses capitales. Après la mort, en 1580, d'Emmanuel-Philibert qui avait trouvé un modus vivendi avec la République, Charles-Emmanuel reprit le projet avec passion, ajoutant à cette perspective la volonté de réduire un nid d'hérésie. L'échec de l'Escalade, en 1602, freine mais n'éteint pas ses projets.
En fait, c'est une coalition qui se noue contre la ville. Charles-Emmanuel s'allie au pape et au roi d'Espagne, dont il est le gendre. Il jette des ponts du côté des cantons suisses catholiques qui, liés par la ligue Borromée (1586), empêchent l'entrée de Genève dans la Confédération. C'est que, dès la fin du Concile de Trente, le catholicisme a entrepris sa réforme avec vigueur et coordonne une reconquête dans tous les domaines, politique, militaire, culturel et religieux. Saint François de Sales, évêque en titre de Genève, entreprend la reconversion du Chablais, aidé par des capucins comme le Père Chérubin. Saint Pierre Canisius, qui a parcouru tous les champs de bataille spirituels d'Allemagne, vient prêter main-forte, à Fribourg, à la construction du collège Saint-Michel destiné à former les élites du catholicisme dans l'ouest de la Confédération. Le calvinisme se trouve dès lors sur la défensive.

[p. 144]

Le repli théologique

Signe des temps, les pasteurs hésitent à se jeter dans les débats publics. Ils se dérobent aux provocations du Père Chérubin au grand dépit du Conseil et des réformés chablaisiens. C'est que les thèses réformées sont connues et que les controversistes catholiques ont développé des parades et affiné leurs attaques. Aux conseillers qui se scandalisent, la Compagnie des pasteurs réplique que ces débats n'apportent rien "car si le Capuchin vouloit estre enseigné, qu'il y avoit assez de livres... Que s'il pensoit nous enseigner, que nous estions resolus de nostre doctrine et n'avions besoing d'apprendre de luy" (28 juillet 1598). Attitude que l'on peut difficilement qualifier d'offensive.
Mais avec les luthériens également, les Genevois sont en dispute. Bèze publie une douzaine d'ouvrages pour défendre la position calviniste sur l'eucharistie contre des Selnecker ou des Jacob Andreae. Ce dernier l'attaque également sur la prédestination lors du colloque de Montbéliard qui, réuni sur la question de l'intercommunion entre luthériens et réformés, ne fut pas un succès du point de vue calviniste. Les réfugiés huguenots, qui l'avaient provoqué pour clarifier leur rapport à l'Eglise luthérienne, durent souscrire à une confession de foi pour avoir le droit de participer à la cène. 

Le protestantisme français perd pied

Et surtout les affaires françaises apportent leur lot de déceptions. Les huguenots subissent une série de défaites militaires, que les massacres de la Saint-Barthélemy viennent alourdir. Le protestantisme français est durement touché et ne s'en remettra pas. Dans une lettre au réformateur zuricois Henri Bullinger, Théodore de Bèze (1519-1605), généralement si maître de lui, écrit à propos des premiers événements: "Jusqu'à présent je n'ai pu obtenir du Seigneur, ou plutôt de la faiblesse de la chair, de garder dans ces afflictions la mesure qu'il faudrait. Mais la ruine de tant d'églises, de tant de familles excellentes et de la première noblesse, enfin de ce royaume, noble entre tous, qui se précipite de lui-même à sa perte, m'accable de douleur" (15 juin 1568). Plus tard, lors de l'annonce de la Saint-Barthélemy, qui arrive à Genève le 30 août 1572, il décrit à nouveau à son ami Bullinger: "Je suis sûr qu'à ce jour plus de trois cent mille des nôtres tendent la gorge en France: on ne tient plus aucun compte ni du rang, ni du sexe, ni de l'âge. Ici, nous sommes assurément exposés au même danger et c'est peut-être la dernière fois que je vous [p. 145] écris. On ne saurait douter qu'il s'agisse d'une conjuration universelle qui va éclater. Mon père, avisez à notre commun péril, et plus que jamais priez avec nous. Je suis tout particulièrement visé et songe à la mort plus qu'à la vie."
Ces lignes pathétiques rappellent ce que furent les angoisses des Genevois durant ces années. Une fois de plus la cité en réchappa, mais ce climat explique en bonne partie la tendance au repliement et au conservatisme qui marque intellectuellement la fin du XVIe siècle. 

La pensée et sa diffusion

L'édition genevoise perd petit à petit son rôle de centre principal de propagation des idées réformées. De nouveaux livres sont imprimés, mais souvent pour le compte d'éditeurs lyonnais. Alors qu'entre 1554 et 1563 le français est en tête des publications (62%), le latin se taille la part du lion entre 1569 et 1600 (67%). Ce qui indique que le monde savant a pris la relève des milieux plus populaires. Dans la première période, Calvin est l'auteur le plus imprimé; dans la deuxième, c'est Bèze. Si les oeuvres religieuses et les Bibles occupent toujours une place importante, les ouvrages à visée politique comme le Franco-Gallia d'Hotman ou le Droit des Magistrats de Bèze prennent une place grandissante.
Dans le domaine biblique, l'autorité des pasteurs et des professeurs de Genève a plus de peine à s'imposer. La grande Bible de 1588, fruit de seize ans de travail, subit le feu de la critique. Les catholiques soulignent le fait que dans leurs traductions les calvinistes sollicitent les textes pour appuyer leurs interprétations. Les Eglises réformées de France en sont alarmées et manifestent une certaine méfiance à l'égard des productions genevoises. Le Petit Conseil s'inquiète, lui, des conséquences qu'une révision "si notable" du texte traditionnellement admis pourrait avoir. Soit dans l'édition du texte grec, soit dans les traductions en langues modernes, on aboutit à une sacralisation des textes reçus.
Cet aspect défensif se retrouve à l'Académie. La vraie doctrine a été exprimée, une fois pour toutes, dans l'Institution chrétienne et la Confession de foi. Ce qui importe, c'est de procéder avec méthode et logique à l'exposition de la vérité. C'est la raison pour laquelle Aristote joue un rôle considérable: maître incomparable de dialectique, il apprend à raisonner avec justesse, discipline indispensable à la théologie où l'hérésie naît d'un défaut de logique. Lambert Daneau va tenter de faire revivre le programme de Pierre Lombard, le grand maître de la théologie médiévale. Ainsi, [p. 147] dès les années 80, l'Académie de Genève vit sous le signe d'une néo-scolastique particulièrement apte à défendre l'orthodoxie calviniste contre les assauts extérieurs, d'où qu'ils viennent.
Cela dit, l'Académie et l'Eglise de Genève continuent à jouir d'un prestige important. Depuis le colloque de Poissy en 1561 jusqu'au synode de Dordrecht en 1618, en passant par les synodes de La Rochelle et de Nîmes où chaque fois Bèze fut invité, Genève reste la référence obligée pour les réformés de France et d'une grande partie de l'Europe. Mais c'est surtout par l'Ecosse, l'Angleterre et les Pays-Bas que l'influence du calvinisme continue à s'étendre et que celui-ci prendra aux siècles suivants une dimension mondiale. Il ne fait cependant pas de doute que pour les membres de la Compagnie des pasteurs, qui jusqu'en 1574 est exclusivement composée de Français, les malheurs des Eglises du Royaume ont signifié la perte de leurs espérances personnelles les plus chères. 

La Cité de Dieu 

Or, malgré ces crève-coeur, la cité continue de manifester une capacité de résistance exceptionnelle. Cette force politique trouve son origine dans la conviction d'être la Cité de Dieu. En ce sens, la Genève de la deuxième partie du XVIe siècle est une figure rare dans l'histoire du christianisme. Conçue et imposée par Calvin, affinée et maintenue par Bèze, elle représente une tentative de constitution d'une cité chrétienne plus encore qu'une réforme de l'Eglise.
L'idée centrale de Calvin est celle de la souveraineté absolue de Dieu. Mais cette souveraineté n'est pas que théorique, elle doit s'imposer dans les faits. Autrement dit, il ne suffit pas que l'homme croie, il faut encore qu'il obéisse à la Loi de Dieu. La prédication de la bonne doctrine, l'administration "droite" des sacrements est certes une base, mais encore faut-il que la cité se règle sur la Parole de Dieu. C'est le but des Ordonnances ecclésiastiques et du Consistoire imposés contre la volonté des patriotes et des "libertins".
Le calvinisme ne souhaite pas la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Le magistrat chrétien est responsable des deux tables de la Loi, celles qui règlent les devoirs envers Dieu comme celles qui concernent les devoirs envers le prochain. Ainsi l'Etat doit punir le blasphémateur, l'incroyant et l'hérétique au même titre que le voleur, le meurtrier ou l'adultère. La fonction des ministres et des docteurs est d'éclairer le [p. 148-149: image / p. 150] magistrat sur ses devoirs en lui rappelant la Parole de Dieu. C'est selon ce schéma que fonctionne la vie de la cité pendant la seconde moitié du XVIe siècle.
Les hommes politiques genevois, surtout les membres du Petit Conseil, entrent parfaitement dans le jeu. Personnalités remarquables comme Michel Roset ou Jacques Lect, calvinistes convaincus, ils sont capables de s'exprimer aussi bien sur le plan théologique que sur le plan juridique. Ils rivalisent de zèle avec la Compagnie des pasteurs et avec le Consistoire pour la réalisation de cet ordre théocratique et, de fait, ils vont prendre progressivement la haute main sur l'ensemble de la cité.
Après la mort de Calvin, qui l'avait toujours présidée, Bèze avait été réélu chaque année à la tête de la Compagnie des pasteurs. Mais cette charge se mit à lui peser et il fit remarquer que c'était de cette manière que l'épiscopat s'était imposé dans l'Eglise romaine. A partir de 1580, les pasteurs prirent à tour de rôle, pour une semaine, la "modérature" de la Compagnie. Face à un Petit Conseil qui concentrait de plus en plus de pouvoirs entre ses mains et dont les membres restaient souvent dix ou quinze ans en charge, cela ne contribua pas peu à l'affaiblissement du pouvoir spirituel par rapport au pouvoir politique. Cela fut plus net encore après la mort de Bèze, en 1605, car personne, parmi les pasteurs, ne pouvait se targuer de son prestige, de son savoir et de sa personnalité. 

Relations orageuses entre l'Eglise et l'Etat

Du moins, en ce temps-là, le système fonctionne. Les ministres interviennent avec véhémence contre les taux d'intérêts trop élevés qui écrasent les pauvres. Ils font remarquer que les riches accaparent le vin, le blé et font monter les prix. Ils estiment que le châtiment de la paillardise n'est pas assez sévère. Ils se plaignent que les lois somptuaires ne sont pas observées, que les femmes portent plusieurs bagues aux doigts, se parent de torsades et de guimpes, que, pendant les repas de fêtes, on multiplie les plats. Pendant la guerre de 1579-1581, ils réclament que le pillage soit puni et parviennent à faire condamner un capitaine au service de la République pour un meurtre commis plusieurs années auparavant.
Les magistrats s'irritent plus d'une fois de ces remontrances qu'ils estiment injustes. Ils veulent en tout cas éviter qu'elles éclatent lors de prédications avant qu'ils en soient informés. Ils vont tenter d'obtenir que des membres du Conseil soient présents lors des réunions de la Compagnie. [p. 151] Ils luttent pour le contrôle du Consistoire et parviennent à imposer des scolarques à l'Académie, disposant d'une préséance sur le recteur.
Les ministres font valoir que leur conscience leur impose ces remarques et qu'ils ne veulent pas être accusés d'être des "chiens muets". Ils craignent cependant de paraître favoriser la sédition parmi le peuple "ému" et décident, en séance, de veiller à prêcher également l'obéissance aux autorités. Ils ne cessent pas néanmoins de dénoncer avec courage l'arbitraire et le favoritisme dans les actes du gouvernement et il est certain que cela leur vaut l'estime de la population. Les pasteurs représentent, malgré une perte progressive de pouvoir, le frein le plus efficace du mouvement vers l'oligarchie qui caractérise la société genevoise de la fin du siècle. 

Le modèle de l'Etat chrétien 

Cette évolution met en lumière la véritable révolution que Genève a connue en trois quarts de siècle. Partie d'une principauté ecclésiastique où les clercs possédaient, au moins nominalement, tous les pouvoirs temporels et spirituels, Genève est devenue une république laïque où le pouvoir civil dispose non seulement de la pleine autonomie politique, mais aussi d'un ascendant déterminant dans la conduite des affaires spirituelles. C'est le Conseil qui installe et démissionne en dernière instance les pasteurs. Les ministres et professeurs conçoivent leur fonction selon le modèle des prophètes de l'Ancien Testament interpellant les rois d'Israël, rois désignés et consacrés par Dieu. Le rapport des deux pouvoirs dépend essentiellement de la force de la parole prophétique. Du temps de Calvin, l'homme de la Parole avait un tel poids qu'il s'imposait même en matière civile. Avec Théodore de Bèze, plus souple et réservé, le pouvoir civil montre son autorité jusque dans l'interprétation biblique. Mais il est encore très pénétré de ses responsabilités de magistrat chrétien et tente sincèrement, tout en étendant ses avantages, de faire vivre la cité selon la Parole de Dieu, pour la plus grande gloire du Tout-Puissant. La position de l'Eglise genevoise deviendra plus délicate au moment où les magistrats s'éloigneront de l'orthodoxie calviniste et prendront le chemin du déisme sous l'influence du rationalisme. Mais la deuxième partie du XVIe siècle voit effectivement fonctionner cet extraordinaire Etat chrétien calviniste, objet d'exécration ou d'admiration pour le reste de l'Europe.

J.-B. F.
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[p. 152]

La Réforme catholique


De Genève à Annecy: un passage difficile

L'interdiction de la messe, le 10 août 1535, puis l'adoption définitive de la Réforme par le Conseil général, le 21 mai 1536, furent suivies, pour les tenants de l'ancien rite, d'une période de flottement. Une partie des chanoines de la cathédrale, qui s'étaient compromis à l'égard de l'évêque et du Conseil, avaient déjà quitté Genève en 1526 et en 1527 pour se réfugier à La Roche. En 1535, l'interdiction de la messe provoqua un exode considérable du clergé, aussi bien des moines et des religieuses que des séculiers. Dans son Levain du calvinisme publié à Chambéry en 1611, la clarisse Jeanne de Jussie raconte dans le détail les pressions qu'elle, la mère abbesse et ses consoeurs eurent à subir et les conditions dans lesquelles elles durent partir pour aller fonder un nouvel établissement. Cet exode fut-il général? Il est très difficile de le dire. Seules des études minutieuses permettront de savoir quelle est la proportion des clercs qui restèrent à Genève ou qui y revinrent, et comment ils y vécurent après la Réforme.
Tout ce que le chapitre cathédral comptait de Savoyards se rendit à Seyssel, puis à Rumilly et enfin à Annecy, tandis que les chanoines franc-comtois ou fribourgeois retournaient dans leur patrie. A Annecy, après quelques difficultés dues à la concurrence avec le clergé local, ils s'installèrent dans l'église toute neuve des Cordeliers, qui servit bientôt de cathédrale de remplacement. C'est seulement en 1771 que le pape Clément XIV, par un bref, devait transformer officiellement ce sanctuaire en cathédrale Saint-Pierre de Genève et Annecy.
Quant à l'évêque Pierre de La Baume, il a définitivement quitté Genève en 1533 et, en août 1534, transféré le Conseil épiscopal à Gex. Il n'y sera guère suivi. Par la suite, l'intervention des Bernois, la séquestration par les Genevois de tous les biens et revenus de l'évêché et la disparition du duché de Savoie de la carte politique créent pour lui et ses successeurs une situation assez incertaine. Aussi Pierre de La Baume, puis ses successeurs Louis de Rye, son neveu, et Philibert de Rye, frère cadet du précédent, vécurent-ils dans leurs riches abbayes ou prieurés du Jura et de Franche-Comté. Ce n'est qu'après la reconstitution de l'Etat savoyard par le traité du Cateau-Cambrésis, en avril 1559, que l'évêque de Genève put songer à une installation définitive dans la deuxième ville de son diocèse. Tandis que ses prédécesseurs avaient laissé gouverner ce qui restait du diocèse par l'intermédiaire d'un évêque auxiliaire et de vicaires généraux, l'évêque Ange Justiniani, un cordelier d'origine gênoise, confesseur du duc Emmanuel-Philibert, fit son entrée solennelle à Annecy le 22 mai 1569.

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La reprise en main

Il y aurait peu de choses nouvelles à dire sur la construction de l'Eglise en Savoie du XVIe siècle à la Révolution, sans les chapitres de M. Henri Baud et de M. Roger Devos parus en 1985, dans la nouvelle histoire du diocèse de Genève-Annecy. Les pages qui suivent reposent en grande partie sur ces travaux.
Le premier acte important d'Ange Justiniani fut la promulgation, dans le diocèse, des canons du Concile de Trente, qui furent lus dans l'église des dominicains d'Annecy à l'occasion d'un synode le 15 septembre 1571. Vaste programme, qui précisait non seulement le dogme, mais encore la discipline qui devait être observée par les fidèles et par le clergé. Toutefois l'évêque se heurta à une forte résistance du Sénat de Savoie et du clergé lui-même.
L'oeuvre d'Ange Justiniani fut poursuivie avec ténacité, parfois même avec héroïsme, par ses successeurs Claude de Granier (1578-1602), François de Sales (1602-1622, canonisé en 1665 et élevé au rang de docteur de l'Eglise en 1877), et avec une vigueur et une rigueur particulières par l'évêque Jean d'Arenthon d'Alex (1661-1695). Le programme était double: renforcer la vie religieuse dans les parties du diocèse restées catholiques pour stopper l'avance de la Réforme et reconquérir ce qui, du point de vue canonique, était toujours considéré comme la ville épiscopale, ainsi que les campagnes passées à la Réforme à la suite de l'intervention bernoise de 1536. 

La réforme de la vie religieuse

Les succès obtenus par les évêques de Genève-Annecy dans la reprise en main du clergé et la réorganisation du diocèse furent lents et difficiles, mais durables et profonds.
Dans les monastères, la vie était fort relâchée. Prieur du couvent bénédictin de Talloires avant de devenir évêque de Genève, Claude de Granier avait vainement cherché à le réformer. L'établissement était composé de fils de familles nobles qui s'adonnaient à la chasse plus qu'à la prière. Les voeux, en particulier celui de chasteté, n'étaient guère observés. Sur les vingt moines qui demeuraient au couvent, seuls cinq acceptèrent la réforme que Claude de Granier voulait y instaurer. Les autres lui intentèrent un procès devant le Sénat de Savoie et cherchèrent même à le faire assassiner. Les choses n'allaient guère mieux dans les autres monastères tels que Saint-Jean-d'Aulps, Abondance, Peillonnex, [p. 154] Sixt. Seuls les chartreux se comportaient conformément à la règle. Quant aux couvents de femmes, la discipline y était aussi fort relâchée. Tous ces établissements furent repris en main — à la suite de visites pastorales qui se heurtèrent parfois à une rude résistance — et reçurent l'ordre de vivre désormais selon la règle. 

Les ordres nouveaux 

A vrai dire, la réforme des ordres anciens ne répondit jamais aux espérances et aux ambitions des pieux évêques qui l'avaient entreprise. Au XVIIIe siècle, le diocèse de Genève-Annecy, comme le reste de l'Europe catholique, fut touché par la vague de sécularisations qui supprima de nombreux établissements réguliers contemplatifs, et ce que l'empereur Joseph II appelait les "dévotions inutiles", chapelles de pèlerinages et ermitages. Seuls échappèrent les monastères qui, précisément, "se rendaient utiles" dans l'enseignement ou l'assistance aux pauvres et aux malades. Les revenus des établissements supprimés allèrent aux autres couvents ou servirent à reconstituer les ressources de l'évêché, les Genevois ayant séquestré la plupart des terres de la mense épiscopale (Peney et Jussy).
En revanche, la création ou l'introduction dans le diocèse d'ordres nouveaux a permis de réaliser les objectifs de la Réforme catholique. Des jésuites furent établis à La Roche sous Claude de Granier et à Ornex, dans le Pays de Gex, en 1640. Les capucins surtout furent le fer de lance de la Réforme catholique. Cette famille religieuse, d'un caractère érémitique très accusé, était née en 1526 d'une scission de l'Ordre des franciscains. Son idéal de pauvreté absolue, assumé avec rigueur, donna à sa prédication un dynamisme remarquable. Il eut un succès immense, particulièrement dans les campagnes qui avaient d'abord été touchées par le protestantisme. Outre les campagnes de prédications en Chablais, dont nous parlerons plus loin, les capucins s'établirent successivement, à la fin du XVIe et dans la première moitié du XVIIe siècle, à Annecy (1592), à Thonon (1608), à Saint-Julien, à Gex, à Rumilly (1612), à La Roche (1617), à Sallanches (1619) et à Seyssel.
Il faudrait encore mentionner des ordres enseignants tels que celui des barnabites (fondés en 1530 par saint Antoine-Marie Zaccharia), auxquels l'évêque confia les collèges fondés à Annecy (1614), à Thonon (1615), à Bonneville (1648) et dont l'activité inquiéta le gouvernement genevois à plusieurs reprises. [p. 155]
Mais la gloire de l'évêché de Genève-Annecy est certainement la création, par saint François de Sales et la Mère Jeanne de Chantal, de l'Ordre de la Visitation, le 6 janvier 1610: il s'agissait, dans l'intention des initiateurs, d'une congrégation de dames "de grande vertu et qualité", qui devaient se consacrer aux oeuvres de charité et à la contemplation, sans voeux solennels ni clôture stricte. Cette nouvelle congrégation eut d'emblée un immense succès. En 1622, année de la mort de saint François de Sales, elle comptait déjà treize établissements. Mais déjà en 1615, le fondateur avait dû accepter une importante modification: les religieuses devaient être cloîtrées et soumises à la règle de saint Augustin. Mais l'esprit de la fondation demeurait, mettant l'accent non sur les pénitences corporelles, mais sur la mortification intérieure du jugement et de l'amour-propre.
A cette fondation principale s'ajouta la réforme des monastères féminins cisterciens par la Mère Louise-Blanche de Ballon. Sous le nom de bernardines, elles fondèrent des couvents à Rumilly (1622), à La Roche-sur-Foron (1626), à Seyssel (1627), à Annecy (1639). Cette réforme se propagea aussi dans la vallée du Rhône et en Provence. 

La formation du clergé 

Dès le début, l'évêque Claude de Granier et ses successeurs comprirent que les progrès de la Réforme protestante ne pouvaient être stoppés — et cette dernière vaincue — dans leur diocèse que si l'on améliorait la formation du clergé. Celui-ci, au milieu du XVIe siècle, n'était guère différent de celui qu'avaient observé les évêques du XVe siècle lors de leurs visites pastorales. Claude de Granier reprit les projets de séminaire déjà formulés par ses prédécesseurs et, par un acte du 30 juin 1589, institua un établissement ouvert à vingt-quatre clercs. Mais faute de ressources, ce premier séminaire ne put se maintenir. Pendant plusieurs dizaines d'années, seuls les trois collèges d'Annecy, de La Roche et d'Evian assurèrent l'instruction de base des futurs prêtres. En outre, saint François de Sales fonda à Thonon, en 1606, un établissement d'enseignement supérieur, notamment pour la théologie, la Sainte Maison, dont les barnabites s'occupèrent dès 1615. Pour le surplus, les synodes annuels donnaient aussi au clergé en fonction une sorte de formation continue. Le diocèse était en outre quadrillé par vingt-cinq archiprêtres qui étaient censés exercer une surveillance constante sur la moralité et la pratique des curés de leur division ou "archiprêtré". Enfin les prêtres du diocèse de Genève [p. 156] disposaient de livres beaucoup plus abondants depuis que des imprimeurs s'étaient établis à Thonon.
Juste Guérin (évêque de 1639 à 1645) voulut renouveler la tentative de Claude de Granier. Il créa un cours accéléré pour les clercs qui allaient être ordonnés prêtres. En dix jours, ils devaient apprendre la théologie pratique, le rituel, la prière mentale. C'était un début, mais il appartint à l'évêque Jean d'Arenthon d'Alex de fonder l'organisme qui, en dix mois cette fois, devait dispenser aux futurs prêtres l'essentiel de leur formation, en particulier en morale. Le Grand Séminaire fut ouvert en 1668. C'est lui qui a façonné l'image et la mentalité du "bon curé savoyard" et qui a épuré dans ces vallées la religion catholique de ce qui pouvait lui rester de superstitions rurales. 

La Contre-Réforme 

Cette construction ou cette reconstruction de l'Eglise dans les parties restées catholiques du diocèse de Genève, les Genevois l'ont perçue, avec quelque raison, comme dirigée contre eux. Il n'est pas douteux que l'un des principaux objectifs des évêques était de reconquérir les parties passées à la Réforme et de se réinstaller dans leur ville épiscopale — mais il est vrai aussi que les sources d'archives, qui privilégient toujours le point de vue du pouvoir, entretiennent chez les historiens une certaine confusion entre les fantasmes politiques et la vérité de la vie religieuse.
La reconquête la plus aisée fut celle de l'ancien mandement épiscopal de Thiez, qui comprenait les quatre paroisses de Bogève, Saint-André, Viuz et Ville-en-Sallaz. Les Genevois, après y avoir envoyé des "prédicants", durent abandonner la partie en 1539 déjà à la suite de l'opposition du roi de France. Le mandement fut donné au Chapitre de Saint-Pierre et Genève ne put jamais récupérer cette région trop éloignée. 

La "recatholicisation" du Chablais 

En restituant au duc de Savoie, par le traité de Nyon de 1564, le bailliage de Ternier et Gaillard ainsi que celui de Thonon, les Bernois avaient obtenu la garantie que le culte réformé y serait maintenu, au moins jusqu'à ce qu'un concile général eût rétabli "l'union de la Chrétienté".
L'adoption des décrets du Concile de Trente, qui pouvait être considéré par l'Eglise romaine comme le Concile [p. 157: image / p. 158] universel, et plus encore la guerre de 1589 entre Genève et le duc de Savoie, remirent tout en question. Dès le début de cette guerre, le duc Charles-Emmanuel, qui détestait la Réforme autant que son père, envoya en Chablais cinquante prêtres pour convertir les habitants, mais les troupes genevoises ayant envahi le Chablais, cette première mission dut déguerpir en 1591 sans avoir obtenu de résultat notable.
C'est alors que l'évêque Claude de Granier et le prévôt François de Sales se décidèrent à faire appel aux capucins, dont les exploits en Chablais sont narrés tout au long dans les Trophées sacrés du Père Charles de Genève, composés de 1651 à 1653. Quatre capucins, dont le plus illustre est le Père Chérubin, de Maurienne, commencèrent en 1593 à prêcher le retour au catholicisme dans le bailliage de Ternier et Gaillard. Protégés par les troupes du duc de Savoie, ils organisèrent à Annemasse, du 7 au 9 septembre 1597, une longue cérémonie de quarante heures de prières, de prédication et d'érections de croix. A Thonon, où le prévôt François de Sales, basé à la forteresse des Allinges, se multiplie, une cérémonie semblable a lieu les 20 et 21 septembre, puis les 1er et z2 octobre 1598, avec la participation du duc Charles-Emmanuel en personne. A la suite de ces cérémonies, les bourgeois de Thonon sont convoqués et contraints de renoncer à la Réforme. Le culte protestant est supprimé, les officiers, magistrats et syndics appartenant à la religion évangélique révoqués, les livres tels que Bibles, psautiers et ouvrages de théologie réformée livrés au feu. Tout cela sans que les protestants genevois et bernois aient pu intervenir. C'est la fin du protestantisme en Chablais et dans le bailliage de Ternier et Gaillard. 

Le Pays de Gex

Dans le Pays de Gex, restitué par les Bernois en 1580, moyennant les mêmes garanties pour l'exercice de la religion que dans les bailliages du Chablais et de Ternier-Gaillard, la recatholicisation fut longue et particulièrement douloureuse pour les communautés protestantes. En effet, rattaché en 1601 à la Couronne de France, ce pays subit l'application du fameux Edit de Nantes de 1598 qui, paradoxalement, rendit la position des protestants de plus en plus difficile.
En effet, l'Edit prévoyait la restitution aux catholiques des églises, cimetières et cures avec leurs revenus. Les protestants gessiens durent non seulement coexister avec les catholiques, mais encore leur remettre, entre 1601 et 1612, tous leurs temples et en reconstruire d'autres pour leur usage. Cependant [p. 159]  le protestantisme restait majoritaire au Pays de Gex, malgré l'installation de divers ordres religieux qui pratiquaient une propagande agressive: capucins et carmes à Gex en 1618, ursulines à Ornex en 1635, jésuites à Ornex en 1640. En 1662, sous l'épiscopat de Jean d'Arenthon d'Alex, Louis XIV interdit le culte réformé et envoie vingt-cinq missionnaires pour "rééduquer les âmes", si l'on ose dire; vingt et un temples sont démolis, deux sont fermés; seuls subsistent ceux de Sergy et Ferney. En 1681, une maison de la Propagation de la Foi est établie à Gex. La cause du protestantisme gessien est perdue. 

La Contre-Réforme sur le territoire de la République

Les évêques et les ordres religieux ne négligèrent rien pour faire rentrer dans le giron de l'Eglise romaine la ville de Genève et les terres qui dépendaient d'elle. Les capucins, quelquefois aussi les jésuites, pénétraient dans la cité, et avec une audace presque incroyable, allaient jusqu'à provoquer les étudiants de l'Académie en dispute de religion. Sur les terres de Saint-Victor et Chapitre, où le duc de Savoie exerce le droit d'exécuter les condamnés (voir tome I de cette Encyclopédie, pages 83-84), les capucins, aidés des fonctionnaires locaux, cherchent à rétablir la messe dans les temples. Les villageois sont inquiétés et à plusieurs reprises les gens du duc de Savoie veulent les forcer à aller à la messe. L'ermite des Voirons (paroisse de Boëge) vient quêter — ou peut-être espionner — sur les terres de la République. On parle beaucoup des Genevois qui vont à l'ermitage pour se confesser, voire pour se convertir, ou peut-être seulement pour festoyer. On signale quelques conversions retentissantes, comme celle du fils d'Agrippa d'Aubigné ou celle du chevalier Joachim-Frédéric Minutoli, fils d'un pasteur de Genève.
Mais dans l'ensemble l'Eglise de Genève tient bon. L'ancienne ville épiscopale reste la citadelle du protestantisme, malgré les capucins et malgré les terribles pressions du roi de France qui, en 1679, installe à Genève un résident permanent. Dans son hôtel situé à la Grand-Rue, une chapelle est établie où la célébration de la messe attire tous les catholiques du voisinage, au grand dam du gouvernement et de la Compagnie des pasteurs. Mais cette provocation n'a qu'une valeur de symbole politique; elle n'aura pas de suites importantes en matière religieuse, sinon peut-être d'infléchir le travail des pasteurs à l'égard des familles. En revanche, la [p. 160] Révocation de l'Edit de Nantes, en 1685, a certainement renforcé, dans la population de la ville de Genève, qui doit accueillir et soulager d'innombrables réfugiés, des sentiments de crainte et d'hostilité à l'égard du catholicisme, et plus encore à l'égard de la Couronne de France. 

Au XVIIIe siècle: la coexistence pacifique

Quel qu'ait pu être l'effet réel de la réintroduction du culte catholique dans la ville de Genève, le siècle de Voltaire a mis fin aux affrontements entre catholiques et réformés dans le bassin genevois. Auparavant, il suffisait qu'un curé savoyard traverse les terres de la République pour porter l'extrême-onction à un paroissien pour provoquer un incident diplomatique. C'était ce qu'on appelait un "attentat" à la souveraineté de la République.
Mais c'était là le langage des gouvernements: les habitants des terres de Saint-Victor et Chapitre, qui vivaient sous un régime de souveraineté hybride, étaient bien obligés de vivre en bons voisins avec les propriétaires et les fermiers de l'autre religion. A Compesières, à plusieurs reprises, on élit au Conseil de la commune des protestants qui sont en dehors et parfois au-dessus des luttes de clans locaux.
Ce que l'on suppose de l'attitude du peuple est un fait avéré lorsqu'on envisage le comportement des classes élevées de la société. Du côté genevois et protestant, le libéralisme, une certaine méfiance à l'égard des exaltés et des piétistes — et finalement l'indifférence — du côté catholique, une orientation toujours plus individuelle de la piété, l'influence des philosophes rationalistes et même du déisme, font disparaître les obstacles au dialogue entre les deux confessions. En 1714, l'évêque Michel-Gabriel de Rossillon, de Bernex, entretient une correspondance avec Bénédict Pictet (1655-1724), professeur à l'Académie, au sujet de la Theologia christiana de ce dernier et à propos du culte des images. Chacun des interlocuteurs reste sur ses positions, mais le ton est courtois, voire amical. Comme du reste les conversations de salon entre la noblesse savoyarde et les patriciens genevois férus d'agronomie, qui utilisent leurs possessions en Haute-Savoie comme terrain d'essai pour leurs expériences. Mais dans ces échanges, dont les bibliothécaires et les érudits ont donné l'exemple dès la fin du XVIIe siècle, on se demande parfois si la tolérance ne masque pas la simple indifférence religieuse. 

C. S.
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