Conclusion

​Claude Raffestin


​Conclusion

[p. 165]

Les Genevois entretiennent avec leur territoire des relations complexes, marquées de contradictions et de paradoxes. Un site d'acropole et un site de pont, un séjour protégé et un lieu de passage, ont créé les conditions d'un développement potentiel qui, selon les époques, s'est manifesté dans les domaines économique, politique et même spirituel, développement sans commune mesure avec les dimensions du Canton. 

Un territoire se constitue et s'organise 

La nécessité de se protéger et de s'alimenter a incité les Genevois à s'entourer d'un territoire capable de les défendre et de les nourrir. Toutefois, dans les structures seigneuriales du Moyen Age et de l'Ancien Régime, les mandements et les villages qui dépendaient de la ville n'étaient pas des territoires à proprement parler, mais des domaines et des sources de revenus et de ravitaillement. Aussi, pour satisfaire aux impératifs de la sécurité et peut-être à un besoin de prestige, ont-ils englouti, au cours d'un millénaire et demi, d'énormes sommes dans les systèmes successifs de fortifications de leur ville. Voués ainsi à leurs seules murailles, ils ont développé un état d'esprit obsidional, qui contraste avec la tendance à l'expansion que la situation de leur ville et peut-être leur caractère leur dictaient.
Les traités de 1815 et de 1816, le rattachement à la Confédération suisse et la constitution d'une frontière continue ont procuré à Genève l'indispensable sécurité et rendu par là même les fortifications inutiles. Mais l'étroitesse des limites soumet les habitants à d'autres contraintes: cet espace rare, il faut le gérer avec économie, l'organiser par des règles strictes d'aménagement du territoire, en préserver le caractère par une protection de l'environnement exigeante et rigoureuse.
A ce prix, les Genevois peuvent désormais se livrer tout à leur aise à leur penchant pour le commerce, les études et la diffusion d'idées dans le monde entier. Tout un territoire se met au service de ces activités: la campagne, exploitée systématiquement par des méthodes scientifiques; la forêt, jardinée avec un soin jaloux; le bocage, dont chaque arbre est compté, chaque espèce d'oiseau épiée, décrite, cataloguée, photographiée. Animés par cet esprit d'expérimentation, les Genevois tentent de réintroduire des espèces animales ou végétales pour développer et améliorer leur terrain d'observation et de promenade. Qu'importe si la réglementation [p. 166] créée pour préserver cet espace finit par le domestiquer et peut-être l'aliéner?
L'expansion, favorisée par la conjoncture, finira par se heurter à ces frontières et par les percevoir comme une gêne, en particulier pour le commerce local. Malgré les avantages obtenus en 1815-1816, Genève ne dispose pas d'un territoire suffisant pour assurer son ravitaillement. Il faudra le compléter par des zones franches pour rééquilibrer une ville privée en large partie de ses sources et de ses débouchés. La nécessité des zones témoigne bien de l'exiguïté du territoire genevois et de son enclavement. Enclavement qui affecte non seulement Genève, mais encore le Pays de Gex et une partie de la Haute-Savoie, entravés dans leurs communications et leurs échanges. 

Le dépassement des frontières 

La Grande Zone, instituée en 1860 à la suite de l'annexion de la Savoie à la France, sera une occasion de satisfaire le désir de "dépassement" et Genève pourra légalement "transgresser"
le système des frontières imposé par l'Europe au Congrès de Vienne. Pour la première fois, l'influence genevoise s'exercera à l'intérieur d'une unité régionale de grande dimension et les échanges entre Genevois, Gessiens et Savoyards seront très actifs jusqu'à la Première Guerre mondiale. Les investissements industriels de Genève stimuleront par ailleurs l'économie régionale.
Mais l'éclatement du conflit de 1914 remet tout en question en faisant disparaître la Grande Zone et en provoquant de 1919 à 1933 un problème aigu entre la France et la Suisse à propos des zones franches. A nouveau, Genève lutte contre ses frontières et la déchirure du tissu relationnel appauvrit la territorialité de la communauté régionale dans son ensemble. Durant cette période, le complexe d'enfermement ressurgit.
Les développements économiques, après la Seconde Guerre mondiale et surtout à partir des années 50, relanceront l'idée d'un dépassement des frontières et s'esquissera alors une Regio Genevensis. Malgré les échanges, celle-ci ne s'est pas véritablement développée comme on aurait pu l'imaginer. L'afflux de main-d'oeuvre frontalière, induit par la croissance de Genève, a certes été spectaculaire de 1960 à 1975, mais il a masqué la modestie des relations au niveau des biens.
La frontière est un obstacle aux échanges dans la Regio Genevensis et il est assez évident que l'on a affaire à deux morceaux de région plus supplémentaires que complémentaires. [p. 167] En outre, les Genevois, qui ont créé en un siècle de remarquables infrastructures, souvent dignes d'une métropole, ont pris l'habitude, dans leur désir de dépassement, de sauter par-dessus la région et de regarder vers des horizons plus larges et plus lointains. Ce qu'ils n'ont pu réaliser territorialement, ils l'ont réalisé par l'influence qu'ils ont exercée sur des marchés extra-régionaux. Gênés par un territoire concret exigu, ils ont créé un territoire abstrait aux dimensions du monde. Phénomène de compensation, bien sûr, mais aussi et surtout intégration dans une dialectique très spécifiquement genevoise d'éléments contraires pour surmonter le sentiment de repli.
Dialectique genevoise, en effet, qu'exprime bien au milieu du XIXe siècle la lutte qui s'est engagée à propos des fortifications de la ville: les conservateurs lutteront pour préserver ces "frontières de pierre", alors que les radicaux lutteront pour un démantèlement et une ouverture de la ville.
Les deux attitudes qui ont oscillé entre la fermeture et l'ouverture ont toujours été présentes dans le contexte géohistorique de Genève. Elles ont triomphé tour à tour à l'issue de luttes qui ont donné à Genève sa physionomie actuelle, qui recèle dans ses traits l'acceptation du "fini", du "limité" et la volonté de surmonter ces contraintes pour atteindre des espaces toujours plus vastes.
Finalement, la frontière a contraint la communauté genevoise à trouver des solutions originales pour gérer la rareté de l'espace, mais elle a aussi stimulé les imaginations pour accéder au monde.

C. R.
[p. 168]
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