Les Eglises chrétiennes au XXe siècle

Jean-Marc Chappuis / Jaques Courvoisier / Christiane Dufour
Pierre Dufresne / Jean Grob / Rémi Jequier / Christian Lalive d'Epinay
Monique Ribordy / Gilbert Rist / Catherine Santschi


Avec la collaboration de l'abbé André Fol.


​L'Eglise nationale au XXe siècle


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L'Eglise protestante à Genève

La Constitution de l'Eglise de Genève, de tradition réformée, date de 1908. Son titre est définitivement fixé en Eglise nationale protestante de Genève. Parmi les Eglises de même tradition, l'Eglise de Genève est seule aujourd'hui à avoir les mots de « nationale » et de « protestante » dans son titre. Les Eglises des cantons voisins et suisses en général portent les titres d'« évangélique» et de «réformé », de même que l'« Eglise réformée de France» qui nous est proche. Le mot «nationale» a disparu du titre que se sont donné les Eglises neuchâteloise et vaudoise. Il n'a plus guère de raison d'être à Genève dès lors que la population y est en majorité catholique romaine et que les Suisses appartenant à cette communion y sont en forte minorité. 

Difficultés financières 

Depuis 1907, l'Eglise doit assurer elle-même sa vie matérielle. En effet, une loi de cette année supprime le budget des cultes, ce qui ne veut pas dire qu'elle sépare l'Eglise de l'Etat. Des liens subsistent encore entre ces deux entités. La cathédrale Saint-Pierre reste un sanctuaire national où a lieu régulièrement la prestation de serment du Conseil d'Etat. Les cultes de l'Escalade, de la Restauration et du 1er août s'y célèbrent en présence des autorités, de même que les grands anniversaires de l'Université et du Collège. Tenant à leur passé, les Genevois font parfois du protestantisme une forme de leur patriotisme, ce qui a fait dire à un pasteur du premier tiers du siècle, en forme de boutade, que l'Eglise de Genève était établie sur deux colonnes: Calvin et James Fazy. Mais l'esprit libertin (au sens du XVIe siècle) persiste. Les Genevois sont fiers de Calvin, mais ils ne l'aiment pas!
La suppression du budget des cultes a occasionné à l'Eglise des soucis financiers. Une Eglise multitudiniste fondée sur la générosité de ses membres a, par la force des choses, des difficultés à assurer l'équilibre de son budget. On s'en convainquit au cours des années et toujours plus au cours de celles qui précédèrent la Deuxième Guerre mondiale. "Chaque membre de l'Eglise est moralement tenu de la soutenir par une contribution volontaire", dit la Constitution. Tôt on se rendit compte que cette obligation morale ne permettait guère de faire vivre décemment le ménage ecclésiastique. Si, d'une part, des membres de l'Eglise en grand nombre ne versaient qu'une cotisation dérisoire, comparable à celle du Club alpin, certains la supprimaient à [p. 196] cause d'une prédication ou d'un article dans la presse protestante qui leur avait déplu. Beaucoup de Confédérés venaient d'un canton où l'Eglise était à la charge de l'Etat et pensaient qu'il en allait de même à Genève.
Tant et si bien qu'après des années difficiles, le peuple accepta en 1945, après le lancement d'un référendum, une loi instituant une contribution ecclésiastique perçue par l'administration fiscale, avec les impôts cantonal et communal, pour trois Eglises "reconnues": Eglise nationale protestante et Eglises catholiques romaine et chrétienne. Calculée selon un barème fixé par chaque Eglise d'entente avec l'autorité compétente, elle peut être payée totalement, partiellement ou même refusée sans que la qualité de membre de l'Eglise en souffre (comme c'est le cas à Bâle, par exemple). En revanche, depuis 1986, seuls les contribuables qui s'en sont acquitté intégralement ou qui ont fait des dons équivalents à des institutions d'utilité publique peuvent déduire de leur revenu une part de leurs libéralités.
L'introduction de la contribution ecclésiastique amena une nette amélioration à la situation financière de l'Eglise, amélioration qui à la longue s'avéra partielle et n'empêcha pas la suppression de postes pastoraux. En 1985, une campagne fut lancée pour constituer une provision: l'Eglise ne devrait plus avoir besoin de contracter des emprunts pour tenir ses engagements. 

Le Consistoire

L'organisation générale de l'Eglise n'a pas changé depuis le début du siècle. Si parfois la discussion a porté sur l'institution d'un synode où les paroisses délèguent leurs membres, on en est resté à un Consistoire, mais qui a fait place aux paroisses en ce sens que chacune d'elles y délègue un de ses membres. Le reste de l'institution comporte toujours quelques membres nommés en collège unique, mais en minorité par rapport aux délégués paroissiaux. La proportion des pasteurs, nommés aussi en collège unique, est toujours la même vis-à-vis des laïcs (8 pasteurs pour 62 laïcs). A la veille de la Deuxième Guerre mondiale, l'autorité exécutive devient distincte du bureau du Consistoire qu'un pasteur peut désormais présider.
L'organisation de l'autorité ecclésiastique reste semblable à elle-même, malgré quelques modifications de détail. Le fait que depuis 1985 le Consistoire se réunit par trimestre en plus longues sessions qu'autrefois et non plus mensuellement, en fin d'après-midi, ne change rien au système.

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Tentatives de réforme 

A deux reprises, cependant, une tentative de réforme fut faite. La première eut lieu vers 1931. A l'instigation du Dr Paul Tournier et de l'avocat Julien Lescaze, une modification de la Constitution fut proposée. Elle liait les notions de membre, d'électeur et de souscripteur. Ce pas vers une Eglise de professants échoua par suite de la non-réélection de ses partisans.
La seconde émana, en 1941, de trente pasteurs dont la plupart se réunissaient régulièrement en un groupe intitulé "Eglise et théologie" et qui, par une lettre appelée "Lettre des Trente", demandaient une réunion des représentants des groupements de tradition réformée pour reconstituer l'unité du protestantisme genevois réformé. Une nouvelle déclaration de foi, moins libérale, encore que très modérée, devait remplacer l'ancienne et le terme de "réformé" devait être substitué à celui de "protestant" dans le titre. Il ne s'agissait pas de l'absorption par l'Eglise nationale des autres communautés protestantes, notamment de l'Eglise libre, mais d'une refonte en commun de ce qui devait être l'Eglise une. Le projet constituant la Lettre des Trente était sans doute trop ambitieux pour l'esprit du temps. Il n'aboutit pas et si, à Neuchâtel et dans le canton de Vaud, la fusion se fit entre Eglises nationales et indépendante (NE) et libre (VD), à Genève, le seul résultat concret fut l'absorption de l'Evangélisation populaire par l'Eglise nationale, absorption qui fut d'ailleurs réalisée indépendamment de la Lettre des Trente, et l'Eglise libre resta elle-même.
Enfin, entre les années soixante et soixante-dix, et se référant, entre autres, à un rapport de la Commission théologique de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse, vingt-deux jeunes théologiens publiaient un manifeste et mettaient en cause la consécration pastorale telle qu'elle se pratiquait alors dans nos Eglises, et valorisaient le baptême envisagé comme consécration du chrétien au service de son Maître. 

Croissance numérique de l'Eglise

Depuis les années 1910-1912, les femmes, d'abord électrices dans l'Eglise dès cette date, purent devenir conseillères de paroisse, membres et même présidentes du Consistoire et de la commission exécutive. En 1930, une première femme accède au pastorat. Depuis lors, les femmes pasteurs sont de plus en plus nombreuses. [p. 198]
Au cours du siècle, l'Eglise grandissant quant au nombre de ses membres par suite du développement démographique du Canton, ses autorités opérèrent des remaniements géographiques. Des paroisses se dédoublèrent, ainsi Plainpalais avant la Deuxième Guerre mondiale se subdivisa en paroisses de Champel, de la Jonction et de la Roseraie. Même évolution pour les Eaux-Vives donnant naissance à la paroisse de Malagnou et au Centre de la Grenade. Des paroisses nouvelles furent créées comme Saint-Luc (Caroline, Gros Chêne) et Le Lignon. A la campagne, des regroupements furent effectués entre Chancy et Avully, Bernex et Confignon et récemment des relations organiques ont été établies entre Céligny (GE) et Coppet-Commugny (VD), de canton à canton. 

Activités diverses de l'Eglise

Si, dans certaines paroisses, le nombre des pasteurs a diminué (jusqu'au début des années cinquante, il y avait cinq pasteurs à Saint-Pierrre, trente ans plus tard il n'y en a plus que trois), le nombre des ministères spécialisés a considérablement augmenté dans l'Eglise.
Les mouvements de jeunesse sont nombreux, paroissiaux ou non: groupes paroissiaux des Unions chrétiennes, groupes missionnaires, louveteaux, éclaireurs; la maison de vacances de Monteret près de Saint-Cergue accueille des camps et des rencontres. Pour les aînés, il y a les cercles d'hommes constitués en fédération, des groupes de dames, de couture, des groupes bibliques un peu partout, des choeurs paroissiaux, des groupes de ménages, des ouvroirs paroissiaux.
Parmi les mouvements de jeunesse, il faut mentionner, entre les années trente et quarante, la "Jeune garde", fondée sur le principe de l'engagement financier envers l'Eglise. Dirigé d'une manière hiérarchique dans un certain esprit du temps, ce mouvement ne survivra pas à la guerre.
En marge de l'Eglise nationale, deux manifestations de la vie chrétienne ont joué un rôle à Genève. Dans l'immédiat avant-guerre, les groupes dits d'Oxford, devenus ultérieurement le "Réarmement moral", ont "réveillé" un certain nombre de membres de l'Eglise appartenant surtout à la bourgeoisie.
Enfin, pendant la guerre, et avec l'appui efficace du pasteur Jean de Saussure, un groupe de jeunes hommes, sous la direction de Roger Schutz, un pasteur vaudois, et du Genevois Max Thurian, fondaient à Genève, où ils disposaient [p. 199] d'un local et où ils célébraient régulièrement des cultes dans une chapelle de la cathédrale, la Communauté de Cluny qui, fixée en France dans le Mâconnais, devait devenir celle de Taizé.
L'Eglise de Genève, qui s'est associée en 1909 et 1959 aux anniversaires de l'Université, a commémoré en 1936 et 1986 les quatre centième et quatre cent cinquantième anniversaires de la Réforme. En 1735 et en 1835, on avait célébré la suspension de la messe; geste jugé inamical au XXe siècle, où l'on commémore la décision du Conseil général du 21 mai 1536. 

La Compagnie des pasteurs et le ministère

La Compagnie des pasteurs a elle aussi évolué. Constituée au début du siècle et jusque vers son milieu exclusivement des pasteurs en office, elle est devenue, dès les années soixante, pratiquement, une assemblée de tous les "ministres" qui exercent un service rémunéré dans l'Eglise, même s'ils n'ont pas de grade académique. Dans la première partie du siècle, n'étaient membres de la Compagnie que les détenteurs d'un baccalauréat en théologie délivré par l'Université de Genève ou d'un titre dont l'équivalence était reconnue par la Faculté de théologie. Par la suite, ce lien entre l'Eglise et la Faculté se relâche malgré les mises en garde du professeur Lemaître et du pasteur Klein. En effet, un pasteur fut agrégé après la Deuxième Guerre mondiale par le simple fait qu'il avait été reconnu comme tel, sans maturité, par l'Eglise réformée de France. En 1976 et en 1984, deux diplômées de l'Institut des ministères féminins furent déclarées "pasteurs" par le Consistoire au seul vu des services — réels, il faut le dire — qu'elles avaient rendus à l'Eglise. Les relations organiques entre la Faculté de théologie et les autorités de l'Eglise nationale n'étaient donc plus ce qu'elles avaient été au cours des décennies passées.
A l'heure actuelle, et compte tenu du fait qu'à l'Université l'accès aux études est possible, pour les candidats d'un certain âge non détenteurs d'une maturité, au vu d'un examen d'entrée, l'accès au ministère de ceux qui n'ont pas fait d'études régulières a été rendu possible dans quelques cas particuliers. La pénurie pastorale est toujours plus ou moins latente, bien que le nombre des étudiants en théologie soit en légère augmentation. Mais le problème demeure et il faut avouer que la modestie des traitements pastoraux, pour ne pas dire plus, est elle aussi un facteur à prendre en considération en présence de la pénurie dont il vient d'être question.

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Les ministères féminins 

En 1916-1917, le professeur Eugène Choisy créa l'Institut des ministères féminins. Choisy avait, selon le mot d'Henri D'Espine, "le sens du possible". Esprit pratique et réalisateur, il conçut l'idée de former des femmes auxiliaires de paroisse, d'une part, à la Faculté de théologie, d'autre part, par un enseignement qui leur était exclusivement destiné. Ces études, d'une durée de deux ans, étaient sanctionnées, non par l'Université, mais par un certificat d'études bibliques délivré par le Consistoire. Petit à petit, nombre de ces "pastourelles", comme on les appelait, furent adjointes aux pasteurs en office dans les paroisses et rendirent de grands services. Cet institut exerça son activité pendant quelques décennies. Il fut remplacé en 1965 par un "Institut de théologie appliquée", pour une formation théologique plus générale des laïcs, qui cessa son activité en 1974. 

La Faculté de théologie

La Faculté de théologie avait, jusqu'en 1926, le même statut que les autres facultés de l'Université, mais soit le petit nombre de ses étudiants qui exigeait un budget disproportionné, soit les idées de certains partis politiques, firent craindre que son budget ne soit supprimé, vu que celui des cultes l'était depuis 1907. Paul Lachenal, alors chef du département de l'Instruction publique, eut alors l'idée de constituer la Faculté en fondation, au conseil de laquelle siégeraient des représentants de l'Etat, du Consistoire, de la Compagnie des pasteurs et de l'Université. Cette fondation conserverait la Faculté dans l'Université avec le titre de "Faculté autonome de théologie protestante". Le budget en fut constitué par les contributions de l'Eglise et de l'Etat, ce dernier pour la somme forfaitaire de 25.000 francs. Tant que les professeurs nommés en son temps par l'Etat étaient encore rétribués par lui, les choses allaient bien. Mais le traitement des professeurs nommés par la fondation fut de plus en plus difficile à assurer par elle. Après maints essais de mise au point, on en est arrivé, depuis 1975, à ce que l'Etat assure les trois quarts du budget de la Faculté, alors que l'Eglise doit en assurer le dernier quart.
Entre-temps, en 1952, la modification de la loi genevoise sur l'instruction publique donnait aux professeurs de théologie voix délibérative et non plus consultative au Sénat de l'Université. Désormais, l'un d'eux peut devenir recteur de l'Université, comme jusqu'en 1926.

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La pensée théologique 

On ne peut pas dire qu'il y a une "école genevoise" au XXe siècle comme il y a une école vaudoise durant la première moitié du siècle, à Lausanne, avec les Philippe Bridel et les René Guisan, qui ont formé de nombreux pasteurs genevois. La pensée théologique de l'Eglise de Genève, exprimée en partie par l'enseignement de la Faculté, associe des éléments libéraux et des éléments évangéliques. Avec Georges Fulliquet, au début du siècle, la pensée dogmatique d'inspiration libérale présente une tendance apologétique. Fulliquet était pasteur à Saint-Pierre, aux côtés d'Henri Berguer qui marqua fortement des générations de catéchumènes. Succédant à Fulliquet, Auguste Lemaître reprend le flambeau. Se défendant d'être libéral, son enseignement a un sens pastoral et social aigu.
A partir des années trente, le XXe siècle a été marqué, à Genève comme ailleurs, par la théologie de Karl Barth (1886-1968) qui, dans sa Dogmatique et dans une quantité d'autres ouvrages, a proclamé la prééminence absolue de Dieu et la vanité des efforts de l'homme pour le connaître en dehors de Jésus-Christ. Il a été l'auteur de la Déclaration de Barmen par laquelle, en 1934, l'Eglise évangélique allemande a affirmé sa foi en Jésus-Christ et son refus de "reconnaître, comme source de sa prédication, d'autres événements et puissances, d'autres phénomènes et vérités, que la révélation divine".
Résistant à l'influence barthienne, Lemaître exprime sa pensée dans son livre Foi et Vérité, titre de tendance libérale par rapport au groupe "rival" "Eglise et Théologie". C'est l'époque où Jean de Saussure, avec son A l'école de Calvin, inaugure à Genève la tradition néo-calviniste qui n'est ni celle de Lecerf à Paris, ni celle d'un Karl Barth. Pierre Maury, pasteur à Ferney-Voltaire puis secrétaire général de la Fédération universelle des Associations chrétiennes d'étudiants, disciple et émule du grand théologien bâlois, fixé pour quelques années à Genève, groupe autour de lui quelques théologiens dans la trentaine et exerce sur eux une profonde influence, notamment sur leur prédication.
En 1960, c'est Jacques de Senarclens (1914-1971) qui reprend la chaire de dogmatique. Disciple enthousiaste de Karl Barth, il professe une théologie christocentrique, combattant avec vigueur les interprétations humaines, rationnelles ou moralisantes, de la Parole de Dieu. Chercheur et lutteur infatigable, il crée en 1945 le Centre protestant d'études, afin d'approfondir et de répandre une réflexion théologique débouchant sur une éthique. Ayant repris en 1951 les Editions Labor et Fides, il publie, grâce au [p. 202] remarquable travail de traduction de Fernand Ryser, les 26 volumes de la Dogmatique de Barth en français. Gabriel Widmer, qui partage avec lui la chaire de dogmatique, professe une théologie très proche de la sienne, tandis que Franz Leenhardt et plus tard Robert Martin-Achard donnent aux disciplines bibliques un essor où la rigueur scientifique s'allie à une théologie qui met en lumière le message spécifique de l'Ecriture.
Mais la théologie ne se cantonne pas à l'Université. Des combats acharnés opposent barthiens et libéraux. Aux Georges Berguer, Jean Schorer, Henry Babel, pasteurs libéraux à Saint-Pierre, s'opposent Jean de Saussure, Max Dominicé, Jacques de Senarclens. Le mouvement libéral a un journal, Le Protestant; il est soutenu par l'Union protestante libérale, organise des congrès, des colloques, suit une orientation sociale marquée, tandis que les "orthodoxes" s'expriment dans La Vie protestante, fondée par Max Dominicé, en 1939.
Mai 1968 marque une rupture dans ces joutes doctrinales. Les étudiants rejettent la théologie classique, se tournent de préférence vers la sociologie, la psychologie, écoutent les théologiens de la démythologisation de Dieu, en particulier Bultmann, accordent une importance accrue à l'homme en tant que bénéficiaire de la grâce divine. Les oppositions entre orthodoxes et libéraux quittent le terrain de la doctrine pour se placer sur celui de la pratique religieuse, d'où le développement des mouvements évangélique et charismatiques. 

Les cultes 

Ainsi qu'on le verra à la fin de cet ouvrage, la vie de l'Eglise, au point de vue de son témoignage dans la cité, s'est manifestée par une diminution régulière dans la fréquentation du culte dominical. Il y a plusieurs causes à cela: d'une manière générale, les masses se détachent de l'Eglise. On ne s'y rend plus par habitude, plutôt parce que l'on en ressent le besoin. Les mariages uniquement civils sont plus nombreux et des couples ne s'unissent même plus devant l'officier d'état civil. Une cérémonie religieuse est de moins en moins une convention sociale. En revanche, les occasions de se rencontrer en petits groupes sont plus fréquentes. La jeunesse, moins nombreuse, est plus engagée. Les cultes de cène, célébrés quatre fois l'an en 1920, sont plus fréquents, les communiants plus nombreux. Chaque dimanche, la sainte cène peut être prise à Genève dans une église ou une autre. [p. 203]
L'élément liturgique a pris de l'extension. Le canton de Vaud est à la tête de ce mouvement avec son groupe "Eglise et Liturgie". Les temples restaurés ou nouvellement construits placent la chaire sur le côté du choeur et non plus en son centre où se trouve maintenant la table de communion surmontée de la Bible et d'une croix. La liturgie a été restaurée et republiée, en 1946, par Max Dominicé, dans un sens traditionnel. Certains pasteurs se sont mis à porter des robes blanches (ou aubes) pour la célébration du culte.
Le baptême est davantage pris au sérieux. Certains parents attendent la fin du catéchuménat pour que leur enfant se décide personnellement. Ceux qui désirent que leur bébé soit baptisé suivent le cours de préparation à ce sacrement. La confirmation à titre individuel a été introduite en même temps que le choix de sa date. Tous les catéchumènes ne la pratiquent pas et préfèrent la confirmation par volée. Et depuis peu, la sainte cène est donnée aux enfants moyennant la présence des parents et une instruction préalable du pasteur. 

Fêtes religieuses et jours fériés

L'évolution la plus frappante, si on l'envisage dans la longue durée, est celle des fêtes religieuses. Le 23 mai 1536, le Conseil avait supprimé tous les jours fériés, jours des saints, fêtes patronales, paroissiales et diocésaines. Seul le dimanche était chômé. Le XIXe siècle en rétablit quelques-uns et leur ajouta les fêtes catholiques d'obligation. En 1837, l'attachement des protestants à la tradition réintroduisit le Jeûne genevois par un coup de force, mais le Kulturkampf le supprima avec les fêtes catholiques.
Aujourd'hui, la loi d'application de la loi fédérale sur le travail du 8 janvier 1966 prévoit les jours fériés suivants: le 1er janvier, le Vendredi saint, le lundi de Pâques, l'Ascension, le lundi de Pentecôte, le Jeûne genevois (tandis que certains cantons chôment le lundi du Jeûne fédéral), Noël et le 31 décembre, anniversaire de la Restauration de la République. Les jours fériés sont donc devenus une affaire économique, politique et sociale. Il suffit de songer aux dépenses somptuaires occasionnées par les fêtes de fin d'année et à l'astuce avec laquelle certains combinent les samedis, les dimanches, les fêtes religieuses, les célébrations civiques et quelques jours de congé bien placés pour se procurer autant de jours de repos que les catholiques sous l'Ancien Régime. Mais tandis que ces fêtes étaient célébrées dans la communauté, les congés actuels servent plutôt à renforcer l'individualisme dans la société.

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Relations avec les Eglises suisses

Genève a pris une part active à la vie religieuse de la Suisse par ses relations avec les Eglises soeurs. La Fédération des Eglises protestantes de la Suisse a été créée après la Première Guerre mondiale. A l'instar du Conseil fédéral pour les cantons, c'est elle qui s'occupe des relations avec les Eglises étrangères. Au Conseil oecuménique, c'est elle qui délègue le représentant suisse. Trois Genevois ont jusqu'ici présidé son Conseil: Eugène Choisy (1930-1941), Henri D'Espine (1954-1962), Jean-Pierre Jornod (1979-1986).
Ces relations avec la Suisse ont pour corollaire la Conférence des Eglises romandes, qui se réunit régulièrement pour discuter de ses communs intérêts. 

Conclusion 

Conclure cette étude est bien difficile. L'énumération qui précède ne rend compte que d'une partie de la réalité. On trouvera plus loin des chapitres consacrés à l'oecuménisme, à l'action sociale des Eglises, aux médias, à la vie quotidienne des chrétiens, mais la réalité est insaisissable par les méthodes ordinaires, car ce qui a été est le reflet d'une série d'existences qui s'alimentaient ailleurs. Seule la foi peut percevoir la réalité à laquelle notre histoire se réfère. Il en est comme de l'iceberg dont la partie la plus importante est immergée et donc invisible. Pourtant, la partie visible de cet iceberg peut parfois donner une idée de ce qu'il est en son entier.

J. C.
haut
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Le catholicisme à Genève au XXe siècle


Une Eglise vivante 

Le catholicisme se montre très vivant à Genève au XXe siècle. On n'en retiendra ici que les traits essentiels. La secousse du Kulturkampf a eu pour effet de valoriser la paroisse, centre de toute communication chrétienne, lieu de rencontre des catholiques et foyer de la vie liturgique. Les hommes se réunissent après la messe pour parler métier et politique, les femmes échangent leurs préoccupations à l'ouvroir, les jeunes se rencontrent à la chorale. Mais peu à peu, et surtout en ville, on note la poussée du syndicalisme chrétien, de l'Action catholique, des mouvements de jeunes, du souci missionnaire, des vocations religieuses et sacerdotales. 

L'action sociale 

Le point de départ de l'action sociale de l'Eglise à Genève peut être situé en 1891, date de la promulgation par Léon XIII de l'encyclique Rerum novarum au sujet de la condition ouvrière. Le premier artisan genevois de cette action fut l'abbé Eugène Carry, vicaire général de 1907 à 1911. Il créa en 1903 déjà l'Union des travailleurs catholiques; il présida à la création de cercles d'études où se débattaient passionnément des questions sociales; il forma, par des conférences et des cours, une élite de laïcs, précurseurs et fondateurs de tout le mouvement du christianisme social genevois.
En 1923, est créée la Fédération des syndicats chrétiens de Genève, rebaptisée en 1985 "SIT Genève, Syndicats interprofessionnels de travailleuses et travailleurs", pour marquer une plus large ouverture à toutes les valeurs humaines. En 1892, le Parti indépendant voit le jour; il devient, en 1926, le Parti indépendant chrétien-social et en 1971, le Parti démocrate-chrétien. Le Courrier de Genève, et en particulier son rédacteur en chef, René Leyvraz, a joué un rôle important dans la diffusion de cette politiques sociale.
La crise des années trente a trouvé dans le Père Albert Maréchal (né en 1896), prêtre séculier genevois, un apôtre convaincu de l'action sociale, ecclésiale et missionnaire. Il lance à Genève, en 1932, la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), première manifestation concrète de l'Action catholique, dont le programme peut se résumer dans l'annonce et le témoignage de la Bonne Nouvelle par de jeunes ouvriers dans leur milieu de travail. Il s'agit de multiplier la présence de chrétiens [p. 206] capables de vivre une authentique fraternité, de prendre conscience des contraintes économiques et politiques auxquelles est soumise la société, et de trouver des possibilités d'action qui redonnent à l'homme sa dignité de fils de Dieu.
Deux mouvements ont été créés par des militants de la JOC devenus adultes: le Mouvement populaire des familles, où les chrétiens participent avec d'autres à la promotion du monde ouvrier, et l'Action catholique ouvrière (ACO) qui vise à manifester une présence de l'Eglise au milieu des travailleurs.
L'Action catholique est également active dans d'autres milieux: dans la population rurale (ACAR), dans les professions indépendantes (ACI), dans les classes moyennes (ACG), auprès des personnes du troisième âge (ACTA), des enfants (ACE), des collégiens (JEC), des étudiants universitaires (JECU). 

La formation et la propagation de la foi

L'instruction religieuse par le catéchisme se termine à quinze ans. Les jeunes ont ensuite la possibilité de faire partie de cercles paroissiaux, de patronages, de troupes d'éclaireurs et d'éclaireuses, qui tous ont pour but d'en faire des adultes dans la vie et dans la foi.
Le souci missionnaire se développe: l'Eglise ne se contente pas de récolter des fonds, mais elle envoie des prêtres et des religieuses dans les pays d'outre-mer.
Dans ce même souci d'évangélisation se fonde à Genève, en 1919, le Petit Séminaire qui accueille les garçons dès leur sortie de l'école primaire, ce qui présente l'inconvénient de les séparer dès leur plus jeune âge des réalités du monde dans lequel ils vont devoir exercer leur ministère. C'est pourquoi, dès 1970, ce petit séminaire a été transformé en une école supérieure ouverte à tous. Dès lors, les futurs prêtres ont deux possibilités pour accéder au sacerdoce: ils peuvent soit suivre le collège, passer leur examen de maturité, puis accomplir cinq ans de théologie à Fribourg, tant à l'Université qu'au Grand Séminaire, et une année de stage dans une paroisse, avant de préparer, en une année, leur travail de licence; soit faire un apprentissage et pratiquer un métier, suivre l'Ecole de la Foi à Fribourg, entrer au Grand Séminaire, suivre des cours à l'Université, accomplir un stage dans une paroisse et préparer leur travail de licence avant l'ordination.

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Le Consile de Vatican II (1962-1965)

La seconde moitié du XXe siècle est marquée par de profonds changements dans les modes de vie et de pensée de la population. La foi chrétienne s'affronte à la présence massive de l'indifférentisme, de l'athéisme et de nombreuses sectes et religions non chrétiennes.
Voulant ouvrir le catholicisme aux réalités du monde, Jean XXIII convoqua un concile qui fut un évènement de portée universelle. Poursuivi sous le pontificat de Paul VI, il provoqua un véritable "aggiornamento" de l'Eglise catholique romaine. En quatre sessions de huit à dix semaines, plus de 2.000 évêques et cardinaux du monde entier se réunirent à Rome pour partager leurs expériences pastorales, résoudre des questions théologiques et répondre à l'attente des hommes du XXe siècle. [p. 208]
L'innovation la plus spectaculaire, due à Jean XXIII, fut la présence d'"observateurs" non catholiques: sept Eglises orthodoxes, l'Eglise anglicane, les Vieux-Catholiques et neuf confessions protestantes furent présents dès la première session, et le nombre des observateurs passa à quatre-vingt-treize, représentant vingt-huit Eglises et confessions, à la fin du concile. Les décisions prises concernent principalement une participation plus active des laïcs à la vie ecclésiale, une plus grande personnalisation de la foi, la redécouverte d'une liturgie vivante, la prière communautaire et l'ouverture à l'oecuménisme.

​Le synode diocésain

Convoqué par Mgr Pierre Mamie, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, un synode s'est réuni de 1972 à 1975 à Fribourg, en vue de tirer des textes du concile des conclusions pratiques pour la vie de l'Eglise et des fidèles.
Ce fut donc, pour les catholiques de Genève, un événement d'une grande importance. L'assemblée synodale, élue par la base, comprenait 160 délégués dont 42 Genevois. Elle était composée pour un tiers de prêtres et religieux, et pour deux tiers de laïcs, hommes et femmes. Les débats, publics, étaient préparés par des commissions auxquelles participait un délégué de l'Eglise protestante.
Les séances se déroulaient un peu comme dans une assemblée parlementaire: propositions, discussions, amendements, vote à la majorité des deux tiers. L'évêque assistait à toutes les séances, mais n'intervenait que pour donner son accord ou opposer son veto. Dans ce dernier cas, il devait motiver sa décision et participer à une commission de conciliation qui revenait devant l'assemblée avec un nouveau projet. Les catholiques, laïcs et prêtres, eurent ainsi l'occasion d'exprimer leurs différences et de donner leurs arguments, non seulement théologiques, mais existentiels: expérience passionnante d'une manière de vivre en Eglise au-delà des limites étroites de la paroisse.
Sept thèmes furent étudiés en sept sessions de trois à cinq jours. Des décisions précises et des recommandations furent votées dans les domaines suivants:

  • Croire aujourd'hui, une Eglise signe de Jésus-Christ
  • La prière, la messe, les sacrements
  • Ministères diversifiés et solidaires
  • Oecuménisme
  • Mariage et famille
  • Mission, développement, paix
  • Formation et loisirs
  • L'Eglise et les réalités temporelles
  • L'Eglise et la communication sociale

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Conséquences pour l'Eglise catholique à Genève 

Les décisions diocésaines ont permis de réaliser les projets formés dès les années soixante-dix sous l'impulsion de l'abbé Charles Devaud. Après concertation de tous les responsables cantonaux, prêtres et laïcs, les nouvelles structures décrites plus haut, pages 27-28, furent acceptées. L'objectif en est de faire participer tous les fidèles à la mission de l'Eglise et de répartir les responsabilités selon le principe de subsidiarité.
​Ainsi se constitue peu à peu, dans chaque paroisse, un Conseil de Communauté qui collabore avec le clergé. Il délègue deux de ses membres à l'Equipe de secteur, laquelle délègue deux membres à l'Equipe cantonale du Département du Territoire (paroisses), dont le responsable est membre du Conseil exécutif. La communication s'établit régulièrement et les décisions sont prises là où la réflexion a eu lieu. 

Renouveau de l'Eglise

Deux encycliques ont eu un grand retentissement dans toute l'Eglise et tout particulièrement à Genève: Pacem in terris, promulguée en 1963 par Jean XXIII ("La paix entre les nations fondée sur la vérité, la justice, la charité, la liberté"), et Populorum progressio, promulguée par Paul VI en 1967 ("Le nouveau nom de la paix, c'est le développement").
Il en résulta, entre autres, un débat animé sur la participation de l'Eglise à la politique. A Genève, les divergences furent parfois vives: l'Eglise ne fait-elle de la politique que lorsqu'elle prend position contre les injustices et propose des changements? ou en fait-elle tout autant lorsqu'elle se tait et favorise ainsi les gouvernements au pouvoir? Les autorités de l'Eglise doivent-elles prendre position face aux situations dramatiques des pauvres et des "sans voix"? ou doivent-elles laisser des groupes de chrétiens faire leur propre analyse et agir par eux-mêmes? Ces questions sont loin d'être résolues et ne peuvent l'être souvent que de cas en cas.
Beaucoup d'autres sujets ont préoccupé les catholiques depuis la Deuxième Guerre mondiale: les prêtres qui se marient accomplissent-ils un acte prophétique ou ne recherchent-ils qu'un épanouissement personnel? Les femmes qui réclament en vain l'accès au sacerdoce sont-elles des féministes extrémistes ou des baptisées à part entière? L'oecuménisme et ses "franges" risquent-ils d'entraîner une [p. 210] confusion théologique ou répondent-ils, parfois par anticipation, à la volonté d'unité des disciples du Christ? Ces questions restées ouvertes ne sont pas des plaies dans le corps de l'Eglise, mais des appels sans cesse répétés à la recherche communautaire, à la prière, à l'espérance.
D'ailleurs, des réponses positives ont pu parfois être données à ces problèmes: sur le plan politique, en 1985, les autorités des Eglises protestante et catholiques ont rencontré une délégation du Conseil d'Etat pour essayer de trouver une solution humaine à l'angoisse des familles de réfugiés menacés d'expulsion. On découvre peu à peu que les prêtres mariés restent membres de l'Eglise et peuvent continuer, d'une autre manière, à assumer sa mission auprès des plus démunis. Un grand nombre de femmes exercent un véritable ministère laïque en qualité d'assistantes paroissiales, de catéchistes, de responsables d'un département, d'aumônier de prison, etc. Le premier responsable du Conseil exécutif fut non seulement un laïc, mais une femme. Enfin, en ce qui concerne l'oecuménisme, il faut souligner les efforts de rapprochement entrepris par le Groupe des Dombes où théologiens catholiques et protestants cherchent, depuis 1937, les progrès possibles vers l'unité des Eglises; parmi eux, deux Genevois, le Père Bréchet, s.j., et l'abbé Edmond Chavaz, pionnier de l'oecuménisme à Genève. Quant à l'Atelier oecuménique de théologie, fondé en 1973, en dehors des Eglises, mais avec leur accord, il constitue une autre approche, positive, vers cette unité. Peu à peu, catholiques et protestants genevois se sont rapprochés, les antagonismes se sont estompés, l'oecuménisme a cessé d'être une chimère.
Enfin, le peuple suisse a accepté le 20 mai 1973, en votation populaire, d'abroger les articles d'exception de la Constitution fédérale, ce qui a permis aux ordres religieux et aux communautés monastiques de s'établir à nouveau en Suisse. Aujourd'hui, les jésuites à Carouge, les dominicains à Saint-Paul, d'autres congrégations responsables d'une paroisse, apportent leurs qualifications spécifiques à l'Eglise catholique à Genève. La mission de ces communautés est double: d'une part, elles rappellent aux chrétiens, par le témoignage d'une vie communautaire exemplaire et par la prière collective, la vocation spirituelle de l'homme; d'autre part, elles exercent, au sein de l'Eglise et du monde, des tâches essentielles: éducation, formation chrétienne, accueil des pauvres, soins aux malades et aux personnes âgées, pastorale des migrants, présence dans les médias, offre de lieux et de moments pour la retraite et la prière.

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Un évêque à Genève?

A la suite du Concile Vatican II, le Synode des catholiques suisses a décidé à l'unanimité, en 1975, d'étudier la question d'une nouvelle répartition des diocèses en Suisse. Une commission d'experts, après trois ans de travaux, a publié son rapport final le 1er mars 1980. Elle a proposé de créer trois nouveaux diocèses: Zurich, Lucerne et Genève, ce qui porterait le nombre des diocèses de six à neuf.
Vatican II insiste pour que le ministère de l'évêque puisse s'exercer dans de bonnes conditions, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui en Suisse, non par déficience des personnes, mais par inadaptation des structures: Zurich a son siège épiscopal à Coire, Bâle à Soleure, Genève à Fribourg; certains diocèses ne sont plus à taille humaine. Le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg groupe quatre cantons (Fribourg, Genève, Neuchâtel et Vaud), ce qui justifierait la création de plusieurs diocèses. C'est pourquoi l'évêque s'est vu dans l'obligation de nommer dans chaque canton un représentant permanent qui porte le titre de vicaire épiscopal. Le jour où l'évêque est vraiment présent au milieu de son peuple, il ne peut plus apparaître comme exerçant une fonction de contrôle, avec le soupçon que son rôle principal est d'être une courroie de transmission d'un "impérialisme romain". Un évêque à Genève percevrait mieux qu'à distance les sensibilités propres aux catholiques genevois et serait en mesure de participer plus directement à l'élaboration d'une pastorale adaptée aux besoins de cette population. 

Conclusion 

On peut dire que malgré certaines faiblesses, certains échecs, certaines souffrances, l'Eglise catholique à Genève a bien amorcé la "réforme" découlant de Vatican II. Consciente du fait que les chrétiens vont devenir, et sont peut-être déjà, une minorité dans un monde qui met son espoir dans le progrès scientifique et le bonheur individuel, cette Eglise s'efforce de donner la priorité à l'aspect qualitatif de la vie dans la foi en Dieu, suscitant la formation de chrétiens qui s'engagent librement à suivre le Christ dans son obéissance au Père et son amour de hommes. 

M. R.
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Genève, haut-lieu de l'oecuménisme


Ut omnes unum sint 

Sans vouloir reparler de la conception de Calvin sur l'Unité de l'Eglise, ni des idées des Pictet et Turrettini aux XVIIe et XVIIIe siècles sur le même sujet, soulignons que Genève, ville réformée, a déjà accueilli à cette époque une communauté luthérienne et une communauté anglicane. Toutefois, une ouverture à l'oecuménisme (du grec oikoumenê: terre habitée, univers) s'est peu à peu concrétisée durant ce dernier siècle.
Dès la seconde moitié du XIXe siècle, trois associations chrétiennes ont joué un rôle déterminant car, en s'internationalisant davantage, elles ont mis en contact des jeunes d'horizons différents et de confessions diverses: ce sont l'Alliance universelle des Unions chrétiennes de jeunes gens (1855), l'Alliance mondiale des Unions chrétiennes féminines (1894) et la Fédération universelle des Associations chrétiennes d'étudiants (1895) qui, toutes trois, ont choisi Genève pour y installer leur secrétariat mondial (respectivement en 1858, 1930 et 1908). Bien des personnes qui ont animé le mouvement oecuménique ont d'abord rayonné dans ces associations. 

Débuts du mouvement oecuménique au XXe siècle 

La Conférence mondiale des missions d'Edimbourg de 1910, organisée par le Conseil international des missions, peut servir de point de départ à l'un des courants du mouvement oecuménique. Le président de cette rencontre, le pasteur méthodiste américain John Mott (1865-1955) a "sa maison" à Genève: la John Mott House au quai Wilson 37, siège des deux alliances citées ci-dessus. De plus, un des délégués suisse, Adolphe Keller, pasteur, puis professeur à Genève, se rendit ensuite aux Etats-Unis pour établir des contacts avec les Eglises américaines.
Un autre courant oecuménique qui s'intitule Christianisme pratique (Life and Work) correspond à l'approche pragmatique du mouvement. A partir de quelques réunions préparatoires à Genève — où l'on eut l'agréable surprise de voir des ecclésiastiques orthodoxes — et sous l'impulsion de l'archevêque luthérien d'Uppsala, Nathan Sôderblom (1866-1931), une conférence réunit à Stockholm en 1925 de nombreux oecuménistes, dont le professeur genevois Eugène Choisy. [p. 214]
Parallèlement, un troisième courant plus dogmatique, Foi et Constitution ( Faith and Order), clarifia, en 1927, ses buts à la Conférence de Lausanne. Le cinquantième anniversaire de cette rencontre fut marqué avec reconnaissance à l'aula du Palais de Rumine en 1977.
Avant les Conférences de 1937, d'Oxford, pour le Christianisme pratique et d'Édimbourg, pour Foi et Constitution, des discussions entre théologiens ont conduit à des projets de réunions. Concrétisés en mai 1938 à la rencontre d'Utrecht, puis à celle de Clarens, d'août 1938, ils aboutirent à la création d'un Conseil oecuménique des Eglises — en formation, qui ne fut ratifié qu'en 1948, lors de la première Assemblée générale à Amsterdam. 

Le Conseil oecuménique des Eglises...

Le fait que le secrétariat du Conseil resta à Genève pendant la guerre contribua à l'installer définitivement dans la ville de Calvin. Durant cette période troublée (1939 à 1945), le Conseil exerça des activités caritatives en faveur des réfugiés, des personnes déplacées et des Eglises.
Dès la fin des hostilités, le mouvement oecuménique se consolide à Genève: un culte d'actions de grâce couronne, le 20 février 1946, en la cathédrale Saint-Pierre, une réunion du Comité provisoire qui prépare l'assemblée citée d'Amsterdam.
Et c'est la même année, en 1946, que s'ouvre l'Institut oecuménique de Bossey, près de Céligny, dont l'objectif est de développer une connaissance plus globale de la vie chrétienne chez de futurs responsables des Eglises membres. Il succède aux séminaires oecuméniques organisés à l'Université, de 1934 à 1938, par le professeur Adolphe Keller. En 1952, sur la base d'un accord conclu entre l'Université de Genève et le Comité exécutif du Conseil, un Centre universitaire d'études oecuméniques est créé à Bossey. La Faculté autonome de théologie protestante garantit la qualité de son enseignement et valide ses semestres d'études qui peuvent se parachever par un doctorat ès sciences oecuméniques.
Du point de vue des structures, l'organe supérieur du Conseil est l'Assemblée des Eglises membres, qui élit un Comité central de 150 membres, lequel choisit en son sein un Comité exécutif de 19 membres qui se réunit souvent à Genève. Le secrétariat général assure le respect des objectifs fixés par les assemblées et les comités, tout en coordonnant les activités des différentes sections, réparties en trois unités: Foi et témoignage, Justice et service, Education et renouveau.

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... et ses liens avec Genève 

Le secrétariat du Conseil oecuménique a d'abord résidé à Champel, puis à la route de Malagnou. Après de longs préparatifs, notamment à propos de la chapelle, il emménagea en 1964 dans ses locaux actuels (agrandis en 1986) au Centre oecuménique, route de Ferney 151. Cette adresse regroupe aussi, notamment, l'Alliance réformée mondiale (1875) (comprenant, depuis 1970, les églises congrégationalistes), et la Fédération luthérienne mondiale (1947).
Des membres du secrétariat du Conseil oecuménique des Eglises et le protestantisme genevois entretiennent des relations étroites, alors même que seule la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse (dont le siège est à Berne) en est membre. Preuve en soient les réunions annuelles au Centre oecuménique des corps constitués de l'Eglise nationale protestante de Genève. De nombreux ministres de cette dernière ont exercé une influence positive. Citons notamment: Eugène Choisy, Jaques Courvoisier, Max Dominicé, Henri D'Espine, Adolphe Keller, Jean Rilliet.
De plus, une certaine osmose s'est développée; des responsables de l'une sont actifs dans l'autre et réciproquement. Notamment, d'anciens président du Conseil exécutif de l'Eglise nationale exercent une activité au secrétariat et l'actuel secrétaire général Emilio Castro a été conseiller de paroisse au Petit-Saconnex.
Quant à Willem Visser t'Hooft (1980-1985), pasteur hollandais arrivé à Genève en 1924, il y resta jusqu'à sa mort. Tout au long de son ministère — comme secrétaire de l'Alliance universelle des Unions chrétiennes de jeunes gens, puis secrétaire général de la Fédération universelle des associations chrétiennes d'étudiants et finalement du Conseil oecuménique de 1938 à 1966 — il a rendu de grands services au protestantisme genevois.
Ayant reçu la consécration pastorale à Genève, il a souvent présidé des cultes et donné des conférences, notamment à la Faculté autonome de théologie protestante.
Citons, pour terminer, quelques temps forts du mouvement oecuménique international à Genève: la Semaine pour l'Unité des chrétiens de janvier 1965, avec un débat entre le pasteur Marc Boegner et le cardinal Bea, la Conférence Eglise et société, en 1966, la visite du pape Paul VI en 1969 et celles de Jean Paul II en 1982 et 1984, sans omettre toutes les rencontres et célébrations au Grand-Saconnex, à Chambésy ou à Saint-Pierre. 

R. J.
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L'oecuménisme sur le plan local


A Genève, plusieurs facteurs contribuent à rendre les contacts entre membres des diverses communautés religieuses plus aisés qu'ailleurs:

  • Le premier est démographique, car catholiques romains et protestants (178.000 et 107.000 selon le rencensement fédéral de 1980, sur une population de 350.000 habitants), constituent les deux plus grandes communautés.
  • Le deuxième est géographique. Le territoire du Canton de Genève étant réduit, il permet des rencontres durant la pause de midi, en fin de journée ou le soir, chacun pouvant y participer sans réduire son temps de travail, ni subir de longs déplacements.
  • Un troisième élément est la diversité des origines, des nationalités, des confessions de ses habitants (dont le nombre a doublé depuis 1940). Genève est devenue un microcosme largement ouvert au monde: les organisations et les conférences internationales, les représentations diplomatiques et consulaires (plus nombreuses qu'à Berne), des entreprises mondialement connues et un secteur tertiaire important, contribuent à la qualité des échanges interpersonnels où les préoccupations spirituelles ne sont pas absentes. 

La vie oecuménique 

En plus des célébrations oecuméniques de la Semaine pour l'Unité des chrétiens de janvier et des préparatifs pour les temps forts de l'année liturgique (Noël, Pâques, Pentecôte), signalons les commémorations du 1er Août, de l'Escalade et de la Restauration, organisées chaque année par les confessions protestantes et/ou catholiques. En outre, des réunions intercommunautaires ont lieu régulièrement dans les paroisses ou les ministères cantonaux. Il existe une quarantaine de groupes oecuméniques qui se réunissent régulièrement à Genève, avec des ecclésiastiques, pour vivre ensemble leur foi.
Les foyers confessionnellement mixtes sont directement engagés dans ce cheminement. Depuis les années 70, grâce à l'application des décrets de Vatican II, la célébration oecuménique du mariage, préparée par les fiancés avec des ecclésiastiques de confession différente, est possible. Les couples qui veulent approfondir leur démarche oecuménique participent à de petits groupes de foyers mixtes — une demi-douzaine en 1985, à Genève. Ces groupes sont en relation avec d'autres en Suisse ou à l'étranger, formant une "petite internationale" dans le mouvement oecuménique lors de rencontres ou par la lecture de la revue Foyers mixtes, publiée [p. 218] à Lyon, d'où rayonne une recherche sur la pastorale spécifique des familles mixtes.
​Les autorités des deux principales Eglises reconnues, la protestante et la catholique romaine, ont pris l'habitude de se réunir plusieurs fois par année et d'évoquer des sujets d'intérêt commun. Elles disposent aussi de commissions oecuméniques chargées de faire ensemble des propositions. Outre des déclarations ou des appels communs, auxquels les catholiques chrétiens sont aussi associés, signalons quelques concrétisations de ce rapprochement, souvent parties de l'initiative de quelques-uns. 

Deux manifestations concrètes 

L'ouverture de l'Atelier œcuménique de théologie (AOT), en 1973, inaugura une démarche tout à fait originale dans le domaine de la formation religieuse des adultes; créé par le pasteur Eric Fuchs et le père Jean-Bernard Livio, il connut un succès immédiat. Sous la direction de théologiens catholiques romains et protestants, les participants — environ six cents depuis le début — suivent des cours et travaillent en ateliers ou laboratoires de réflexion communautaire durant deux années. Un nouveau thème sert de fil conducteur à chaque volée. Depuis la rentrée de 1985, l'AOT compte un enseignant orthodoxe, ce qui élargit encore les perspectives. Chaque semaine, une douzaine de théologiens, laïcs et ecclésiastiques, se retrouvent pendant quelques heures pour préparer les cours, partager leurs connaissances et leurs convictions exégétiques, dogmatiques et éthiques. C'est une grande richesse pleine d'espérance pour l'avenir du christianisme à Genève.
Le Centre œcuménique de catéchèse a vu le jour en novembre 1984. Soigneusement étudié et préparé par une longue collaboration préalable, il réunit en un même lieu "Evangile et Jeunesse" de l'Eglise protestante et le Service catholique d'animation catéchétique. Le but visé par cette initiative est de regrouper les activités de deux ministères dans le respect de leur identité et dans la recherche de leur complémentarité en vue d'une catéchèse capable de rapprocher les chrétiens. Citons la pastorale commune protestante et catholique des jeunes handicapés. Depuis 1984, la confirmation a lieu au cours d'une seule cérémonie dans la chapelle du Conseil oecuménique des Eglises. En 1985, un groupe de jeunes a suivi la même voie. Même si les deux rites sont encore séparés et successifs, ces engagements pris au cours d'une célébration [p. 219] unique, en présence de nombreux parents, amis et autorités ecclésiastiques, sont riches de signification oecuménique.
Pour terminer, le Rassemblement oecuménique de Genève, fondé en 1954 et qui est devenu, en 1971, le Rassemblement des Eglises et communautés chrétiennes de Genève (RECG), mérite une grande attention. Comptant 19 membres, il organise des célébrations lors de la Semaine de janvier et, en cours d'année, des conférences, des prières communes, sans omettre des contacts avec le Centre oecuménique du Grand-Saconnex.
A Genève, le mouvement oecuménique est vivant, malgré les difficultés, la plupart des Eglises ne portant pas seulement témoignage par elles-mêmes, mais aussi ensemble.

C.D.
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Les Eglises et la solidarité internationale


La continuité de la préoccupation des Eglises pour ce que l'on appelait encore naguère "les peuples non-européens" ne s'est jamais démentie au cours de l'histoire. Il y a là, en effet, une composante fondamentale du message évangélique qui contraint les chrétiens à partager ces promesses de salut avec tous les autres et à en donner un témoignage tangible, par delà les frontières politiques et culturelles.
Derrière les formes successivement fort différentes qu'elle a prises au cours des siècles, cette perspective internationale — et, à proprement parler, "oecuménique" — paraît toutefois traversée par une constante: elle semble en effet s'être déployée, le plus souvent de manière marginale, soit en dépit de l'indifférence générale, soit en se réclamant d'une vision critique ou prophétique, face à la majorité du "peuple de l'Eglise". Mais n'est-ce pas la tendance naturelle des sociétés — y compris des sociétés ecclésiales — que de vouloir résoudre leurs propres problèmes avant de porter leur attention sur ceux des autres, étrangers et étranges?
On sait que cet intérêt concret pour les sociétés "autres" fut d'abord le fait des sociétés missionnaires puis, après qu'on eut fait la critique du lien — souvent trop étroit — que celles-ci avaient entretenu avec la colonisation, on se mit à envisager la solidarité internationale sous l'angle du "développement", conçu dans l'Eglise comme une forme élargie de diaconie, de service et d'aide fraternelle, et aussi de responsabilité pour la libération des hommes de l'exploitation. C'est donc dans ce contexte que sont nées les Commissions Tiers Monde. 

Une oeuvre de pionniers 

En 1965, le Consistoire de l'Eglise nationale protestante de Genève avait créé une commission d'étude de la "proposition d'aide massive au Tiers Monde", dite "proposition Biéler", du nom de son auteur. Ayant approuvé son rapport, il l'adressa à la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse (FEPS) qui, à son tour, le transmit à l'assemblée "Eglise et société", convoquée par le Conseil oecuménique des Eglises en 1966, sous le titre "Quatorze thèses sur les responsabilités des Eglises à l'égard du Tiers Monde". Finalement, sur proposition de la Compagnie des pasteurs, le Consistoire décida de transformer cette commission ad hoc en "Com-mission Tiers Monde" permanente. Constamment inspirée par André Biéler et présidée par Pierre Bungener (jusqu'à sa mort en 1975), la Commission contribua, en 1968, à lancer le mouvement de la Déclaration de Berne. [p. 221]
Au cours de cette même année, un prêtre de Genève refusa de payer sa taxe militaire pour objection de conscience; plusieurs prêtres se réunirent alors pour étudier les implications de cette décision et, stimulés par l'encyclique Populorum progressio qui venait de paraître, mirent en parallèle l'importance des dépenses militaires et la faiblesse de l'aide publique au développement. Ce groupe se scinda ensuite en deux, les uns réfléchissant sur l'objection de conscience, les autres (parmi lesquels les abbés Charles Devaud et Albert Maréchal) s'orientant vers les problèmes du Tiers Monde. Des laïcs se joignirent à cette dernière équipe qui, mandatée par le vicaire général d'alors, constitua la "Commission Tiers Monde de l'Eglise catholique à Genève" (COTMEC).
En 1968 encore, la Commission du Consistoire suggéra à la FEPS de prendre l'initiative d'organiser une "Conférence interconfessionnelle Suisse-Tiers Monde" à l'échelon national. Celle-ci se tint à Berne en 1970 et eut un énorme retentissement. Dès lors, à Genève, les commissions Tiers Monde des Eglises catholique, protestante et catholique-chrétienne se retrouvent régulièrement dans le cadre du "Groupe de chrétiens pour le Tiers Monde" (GCTM), afin de gagner en efficacité et en liberté d'action.
La Conférence interconfessionnelle de 1970 ne s'était pas bornée à critiquer la politique helvétique et les pratiques des milieux d'affaires à l'égard du Tiers Monde; elle avait aussi demandé aux Eglises suisses de prendre des mesures concrètes pour faire connaître et promouvoir la cause du Tiers Monde. Toutefois, au gré des membres du GCTM, les réactions des Eglises officielles étaient trop lentes ou trop prudentes. Ils lancèrent alors, sur le plan romand cette fois, l'"Action commune Tiers Monde" d'où naquirent entre autres, en 1972, les "Magasins du monde", qui commercialisent des produits du Tiers Monde et informent sur leurs conditions de production, et la "Centrale d'alerte", qui permet la coordination, pour des actions concrètes, de nombreux mouvements militants. 

Des préoccupations communes

Les commissions Tiers Monde des Eglises genevoises furent donc, par leurs initiatives et leurs actions, à l'origine de plusieurs mouvements, composés de chrétiens et de non-chrétiens, qui luttent en Suisse pour la justice et la dignité humaine.
Chaque commission fonctionne selon son style propre: la Commission protestante, rattachée directement, depuis 1976, [p. 222] au Conseil exécutif, s'occupe surtout d'alerter les autorités ecclésiastiques sur les situations qui lui paraissent mériter une intervention publique, alors que la COTMEC s'efforce en priorité de rendre les chrétiens de la "base" conscients des problèmes qui se posent; la Commission catholique chrétienne, pour sa part, inscrit son travail dans celui de l'Oeuvre catholique-chrétienne d'entraide. Mais il ne s'agit là que de différences d'accent et les actions communes sont nombreuses. S'il est impossible de les mentionner toutes, on peut néanmoins dégager trois préoccupations centrales.
Vu l'importance des Eglises issues de la Réforme en Afrique australe et à cause du lien historique que les Eglises sud-africaines, du Mozambique et de l'Angola entretiennent avec le Département missionnaire romand, les commissions Tiers Monde se sont constamment solidarisées avec les victimes du colonialisme portugais et les opprimés de l'apartheid, en soutenant avec vigueur le programme de lutte contre le racisme mis sur pied par le Conseil oecuménique des Eglises. Ayant fait siennes les vues de la Commission, l'Eglise nationale protestante a influencé de façon décisive la Fédération des Eglises protestantes de Suisse qui renonça, en 1982, à poursuivre un impossible dialogue avec les Eglises sud-africaines d'origine boer, qui persistent dans leur soutien à l'apartheid.
La COTMEC dirige en priorité son attention vers l'Amérique latine, à cause notamment du rôle qu'y joue l'Eglise catholique romaine. En 1973, les commissions Tiers Monde ont participé à l'action "Places gratuites" pour accueillir des réfugiés chiliens; en 1974, elles ont rédigé un document (Avons-nous entendu le cri de ce peuple?) consacré aux Eglises face à la dictature brésilienne; en 1980, elles ont célébré un office oecuménique à la mémoire de l'archevêque de San Salvador, Oscar A. Romero, qui fut assassiné pour avoir défendu les droits de l'homme au Salvador; en 1981, elles ont organisé des soirées d'information, des débats, des journées de prière à propos du Nicaragua, de l'Argentine et du Guatemala. L'actualité multiplie malheureusement les occasions de semblables démarches; s'il ne leur est pas possible de manifester publiquement leur soutien à tous les opprimés de ce monde, les commissions Tiers Monde s'estiment toutefois dans l'obligation de prouver leur solidarité avec des Eglises qui, au milieu de l'injustice et de la répression, s'efforcent de créer des espaces de liberté et tiennent lieu de sentinelles signalant la montée des violations des droits élémentaires de la personne humaine.
Il serait inconséquent de vouloir défendre ou aider les victimes de l'injustice dans le Tiers Monde sans critiquer [p. 223: image / p. 224] aussi ce qui, en Suisse même, peut constituer la cause de leur condition dramatique. C'est pourquoi les commissions Tiers Monde ont immédiatement adhéré aux thèses publiées en 1975 par une commission des organisations privées suisses de coopération au développement sous le titre Maldéveloppement Suisse — Monde. Elles ont contribué par la suite à diffuser sous une forme accessible, à de larges milieux, ce texte qui montre les conséquences néfastes, dans le Tiers Monde, mais aussi chez nous, d'un "modèle de développement" qui ne respecte ni l'homme ni l'environnement. Sur le plan fédéral, elles ont soutenu, en 1972, l'initiative contre les exportations d'armes; en 1981, l'initiative "Etre solidaires", visant à accroître les droits des étrangers travaillant en Suisse et, plus particulièrement, à abolir le statut de saisonnier. Sur le plan cantonal, elles ont vigoureusement appuyé l'initiative demandant que le 0,7% du revenu cantonal genevois soit consacré à des projets de développement. Enfin, dès 1985, elles se sont clairement engagées pour obtenir une libéralisation de la politique d'asile et, surtout, pour empêcher le refoulement injustifié de demandeurs d'asile. Cela constituait aussi, en quelque sorte, une manière concrète de commémorer la révocation de l'Edit de Nantes et de conserver vivante la tradition genevoise du refuge. 

Une forme de témoignage chrétien dans le domaine politique

On n'en finirait pas d'énumérer les démarches multiples entreprises auprès des autorités, tant ecclésiastiques que politiques, et des organisations internationales, de rappeler les conférences publiques ou de mentionner les contacts permanents que les commissions Tiers Monde entretiennent avec toutes sortes d'institutions et de groupes situés dans la même mouvance. Ce qui peut apparaître comme une manière d'activisme ponctuel, orienté au gré de l'actualité nationale ou internationale, est néanmoins porteur de sens et d'espoir. Tout d'abord parce que la participation aux mouvements de protestation contre l'injustice est spirituellement et politiquement nécessaire: laisser faire sans mot dire constitue implicitement une forme d'acceptation, voire de complicité; et si les cas sont rares où les appels au respect des droits de l'homme ont fait cesser le crime, ils l'ont souvent tempéré et, plus fréquemment encore, ils ont empêché qu'il ne s'étende. Ensuite, il est certain que l'existence de réseaux de solidarité permet aux opprimés de garder l'espoir de leur libération en [p. 225] renforçant leur capacité de résistance à l'oppression: en dénonçant les coupables, on les dépouille de l'anonymat qui leur garantit l'impunité. Enfin, cette vigilance dans l'information contribue, même modestement, à mobiliser l'opinion publique: à l'origine, l'aide au développement voulait être un simple partage des ressources détenues par les pays industrialisés; on découvre aujourd'hui que la paix et les libertés civiles ne peuvent se partager, mais qu'elles doivent être collectivement assurées: on ne peut sans lâcheté se résigner à l'idée que les autres soient dépouillés de ce qui nous est le plus cher.
Ces préoccupations font écho à des modalités plus concrètes de partage des compétences et des ressources, telles qu'elles existent dans la Communauté évangélique d'action apostolique (CEVAA). Celle-ci s'est constituée officiellement en octobre 1971, en regroupant sur un pied d'égalité des Eglises d'Europe et du Tiers Monde, décidées à "marcher ensemble pour aller plus loin" dans le respect de leurs diversités.
Le travail des commissions Tiers Monde constitue une des formes d'expression politique du message évangélique. Il est donc compréhensible que ce type d'action soit en butte à la critique de ceux qui voudraient séparer "évangile" et "politique" (sans d'ailleurs toujours se rendre compte que cette position est, elle aussi, politique). De plus, les causes défendues par les commissions Tiers Monde ne sont généralement pas les plus populaires. Le travail accompli va souvent à contre-courant, non seulement des options globales de la société, mais aussi d'une partie des membres de l'Eglise. Mais comment s'étonner que la fréquentation simultanée de l'autre et du Tout Autre finisse par entraîner une décentration marginalisante? 

G. R.
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Les oeuvres d'entraide


Le Centre social protestant

Le Centre social protestant (CSP), association privée distincte de l'Eglise nationale protestante de Genève, a pour but de mettre à disposition de toute la population, sans aucune distinction de nationalité ou de confession, une équipe de professionnels du travail social. Créé en 1954 par des personnalités soucieuses de mieux répondre à cette mission de l'Eglise, le Centre a mis en place, sous l'impulsion du pasteur Raynald Martin, divers types d'aides sociales afin que toute personne désemparée puisse trouver une réponse satisfaisante à ses préoccupations et reprendre pied dans la vie par elle-même, grâce à l'aide d'un personnel compétent. Cette tâche était assumée jusque-là par l'Office social de l'Eglise, dirigé par Henri Dubois, qui a accompli une oeuvre remarquable avec des moyens plus que modestes.
Mentionnons parmi les secteurs d'activité du Centre social protestant, notamment: conseils juridiques, sociaux, conjugaux, familiaux; cours variés pour personnes âgées; réfugiés; travailleurs immigrés; création de réseaux de bénévoles; vestiaire. Un secteur information soutient les activités et analyse les besoins potentiels.
Pour faire vivre la maison, le Centre social protestant a mis en place un service de ramassage et de récupération. Le dépôt de la Renfile à Vernier est un véritable marché aux puces où l'on trouve de tout, des articles ménagers aux meubles anciens, de la friperie aux livres de collectionneurs. De plus, des boutiques offrent aux acheteurs des vêtements et des objets remis en bon état. Ces ressources sont complétées par des appels à la générosité de la population, en particulier en mars, mois du Centre social protestant.
Le Centre social protestant est à l'origine notamment de maisons pour personnes âgées, de logements, de foyers, du Centre protestant de vacances, de l'Ecole protestante d'altitude de Saint-Cergue, de la Main tendue.
A l'action curative, il faut ajouter une volonté constante de mettre l'accent sur la prévention par le moyen de publications, de consultations sur des projets de lois sociales, de colloques. L'exemple de Genève a suscité la création de trois autres Centres sociaux protestants en Suisse romande, qui collaborent étroitement. 

R. J.
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Caritas - Genève 

Caritas, service social privé et polyvalent, rattaché à l'Eglise catholique romaine, est un centre où se réalisent chaque jour accueil et interventions diverses. Caritas est aussi un lieu d'animation, de rencontres et d'innovations sociales et un réseau de solidarités locales, nationales et internationales.
Caritas intervient grâce à ses collaborateurs spécialisés, aussi bien pour soulager des détresses morales ou matérielles que pour effectuer des démarches de caractère juridique ou administratif. Caritas a pour objectif d'accueillir, de conseiller et de soutenir des personnes, sans distinction de confession et de nationalité, pour les amener à une autonomie aussi grande que possible.
Les services de Caritas sont très diversifiés et s'adressent aussi bien à des personnes suisses qu'à des réfugiés, migrants, handicapés, marginaux, 3e âge, enfants et adolescents, détenus, etc.
Le bénévolat occupe une grande place au sein de Caritas, notamment par l'animation des boutiques (vente de vêtements d'occasion) et du vestiaire, par le groupe des visiteurs à domicile, par les rencontres du dimanche, les chauffeurs bénévoles, etc. Caritas gère également des logements HLM et différents foyers (110 lits).
Caritas intervient également pour acheminer des secours d'urgence en cas de catastrophes et pour assumer des projets dans des pays en voie de développement. Cette action est assurée par Caritas Suisse, dont le siège est à Lucerne, en collaboration étroite avec Caritas Internationalis, dont le siège est à Rome.

J. G.
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Les Eglises et les médias


Publications protestantes

L'écriture en tout temps, sous la forme technique propre à chaque époque, a joué un rôle éminent dans la propagation de la foi et la communication de l'Evangile. Au Moyen Age, c'était le manuscrit. Dès la Réforme, ce fut l'imprimé.
Dans le monde contemporain, le protestantisme genevois poursuit, sous d'autres formes, l'entreprise séculaire. Une maison d'édition théologique, Labor et Fides, publie depuis des décennies les ouvrages que des besoins changeants requièrent: éditrice jadis de nombreuses biographies de témoins de l'Evangile, elle prit en charge par la suite la monumentale publication en français de la Dogmatique de Karl Barth, ainsi que la traduction et l'édition française de Luther. Puis, à l'enseigne de collections diverses, elle met aujourd'hui à contribution des biblistes, des systématiciens, des éthiciens, des praticiens, en s'ouvrant de surcroît à une tradition mal connue en Occident: l'orthodoxie orientale.
En matière de presse, le protestantisme genevois ne paraît à aucun moment avoir éprouvé le besoin d'éditer un quotidien. Sans doute se sentait-il assez proche des publications existantes. En revanche, maints périodiques ont été et sont encore édités. Actifs partenaires de revues romandes — la Revue de théologie et philosophie, les Cahiers protestants — les théologiens genevois s'expriment aussi dans le Bulletin du Centre protestant d'études, publication apte à nourrir la réflexion de lecteurs exigeants.
Plusieurs journaux, hebdomadaires ou mensuels, ont connu et connaissent une durable carrière. Le plus ancien des mensuels existants a fêté son centenaire en 1981. C'est Le Protestant, organe de tendance théologique libérale. Le plus récent est La Vie protestante, née de la fusion, en 1939, de La Semaine religieuse de Francis Chaponnière et des divers messagers paroissiaux mensuels. C'est sous l'impulsion du pasteur Max Dominicé et de M. Georges Breitmeyer, publiciste, qu'est née cette formule originale qui consiste à offrir un hebdomadaire à l'abonnement et à la vente au numéro, d'une part, et d'autre part, un mensuel à diffusion paroissiale.
Née à Genève, cette publication composite s'étendit. bientôt au protestantisme de langue française en Suisse: Neuchâtel, le Jura, les Eglises de langue française en Suisse alémanique l'adoptèrent progressivement, puis le Valais et Fribourg et, sous une forme plus restreinte, le grand canton de Vaud lui-même!
Les tendances dominantes de ces publications dans leur ensemble peuvent se décrire, synthétiquement, en trois [p. 230] rubriques:

  • l'information, qui porte sur la vie même des Eglises à Genève, en Suisse, dans le monde
  • le débat, théologique, ecclésiologique, oecuménique
  • le témoignage, qui prend la forme du commentaire chrétien de l'actualité

Publications catholiques

La réunion à la République de Genève, en 1814 et 1815, de vingt-deux communes catholiques de la Savoie et de l'Ain en fit soudain un canton confessionnellement mixte. On imagine le choc provoqué par cette brusque cohabitation, après trois siècles de "monoconfessionnalité". On a relaté plus haut (pages 178-191) la tension et les luttes confessionnelles qui ont agité Genève au XIXe siècle. Dans ce contexte historique, les publications catholiques se caractérisaient par une dominante apologétique, défensive, voire polémique.
Les premières de ces publications furent éphémères: La Sentinelle catholique (1846-1847), La Voix catholique de Genève (1847-1848), L'Observateur genevois (1848-1851), Le Spectateur de Genève (1851-1852), L'Unité (1854-1856). Première exception: Les Annales catholiques de Genève, qui parurent quand même durant une décennie (1852-1862).
Enfin, 1868 verra la création du Courrier de Genève —actuellement Le Courrier. Les années septante, où se déploieront les effets du Kulturkampf, seront particulièrement tendues à Genève. Il n'est donc pas étonnant qu'à l'époque Le Courrier se soit voué, lui aussi, à la défense farouche des droits de la communauté catholique. Depuis lors et par paliers, ce journal est devenu aujourd'hui un instrument pastoral de l'Eglise. Il porte un regard spécifique sur les faits d'actualité, ainsi que sur les phénomènes de société. Il tend également à la responsabilisation du public face à des questions telles que la justice sociale, les droits de l'homme, la recherche de la paix, ainsi que toute autre forme de service à la communauté humaine. Enfin, sa charte lui fait obligation d'être largement oecuménique et de travailler à l'unité des chrétiens.
Outre son quotidien, la communauté catholique dispose d'un hebdomadaire, L'Echo Illustré, qui depuis 1930 offre à ses lecteurs des articles de qualité, richement illustrés, accompagnés d'une partie loisirs, jeux et travaux. Le mensuel Choisir, édité depuis 1959 par la communauté jésuite à Carouge, fournit des textes de haute tenue touchant à l'actualité religieuse, politique, sociale ou littéraire, avec la collaboration de personnalités de diverses confessions ou familles de pensée. Nova et Vetera, fondée en 1926 par les [p. 231] abbés François Charrière (qui deviendra évêque du diocèse) et Charles Journet (futur cardinal), revue d'inspiration thomiste, publie quatre fois l'an des contributions d'ordre théologique ou philosophique, ainsi que des critiques littéraires ou artistiques. Sans prétendre être exhaustifs, citons également les bulletins paroissiaux, comprenant trois parties — locale, cantonale et romande — , le bulletin de la Commission Tiers-Monde, Eglise-Monde, organe du laïcat missionnaire, le bulletin de Pax Christi et le journal de Cuitas.
Une précision encore: les publications catholiques sont rarement genevoises sous tous leurs aspects (impression ailleurs; diffusion romande, etc.), mais toutes celles qui sont citées ici sont rattachées au Canton d'une manière ou d'une autre. 

Publications catholiques-chrétiennes 

L'Eglise catholique-chrétienne dispose également d'un bulletin mensuel, intitulé Présence catholique-chrétienne. Romand, il renferme cependant des informations et des articles relatifs à Genève. 

Radiotélévision 

Dès le début de la radio, au cours des années 20, puis dès le début de la télévision, au cours des années 50, les Eglises ont été, d'emblée, d'actives partenaires pour les responsables des nouveaux moyens de communication qui surgissaient. Le seront-elles aussi, demain, lorsque des radios et des télévisions nouvelles, indépendantes, seront autorisées à s'implanter en Suisse? L'avenir le dira.
On ne saurait s'en étonner. Vouées, par leur raison d'être elle-même, à transmettre, diffuser et communiquer le message chrétien, les Eglises, le plus souvent, ont été partie prenante dans l'emploi des moyens de communication nouveaux. Au surplus, en dépit de la variété de leurs statuts cantonaux, les Eglises constituent un des interlocuteurs par excellence de la Société suisse de radiodiffusion, dès lors que celle-ci doit, aux termes de la concession qui la régit, "contribuer à la formation spirituelle, morale, religieuse, civique et artistique" de la population.
Ainsi, cultes et messes ont-ils été très tôt et constamment retransmis sur les ondes, chaque semaine à la radio, chaque mois à la télévision. Une telle retransmission, cependant, [p. 232] pose aux Eglises une question théologique fondamentale, toujours ouverte: encourager les fidèles à s'associer à distance à l'office divin, n'est-ce pas altérer la qualité de leur participation? Assister en particulier au repas eucharistique comme auditeur ou téléspectateur, et non pas comme convive, n'est-ce pas dénaturer la célébration?
Les uns insistent donc sur le fait que de telles retransmissions sont destinées à tous ceux qu'un empêchement, notamment la maladie, retient à leur domicile. D'autres sont d'avis que les Eglises ont à concevoir et à pratiquer une véritable "télédistribution" qui permettrait aux fidèles, ainsi que l'expérience en a été faite occasionnellement, de communier pleinement à distance.
C'est à partir de 1926 que, à raison de deux retransmissions mensuelles, le culte a été diffusé régulièrement sur les ondes. Le pasteur Frank Thomas, qui attirait alors chaque dimanche des foules d'auditeurs au Victoria-Hall, mobilisa ainsi le nouveau moyen de communication pour le service de l'Evangile. Progressivement, catholiques-romains et protestants se sont organisés, auxquels s'associèrent les catholiques-chrétiens, qui constituent la troisième confession "reconnue". Autour de deux pionniers, le pasteur Robert Stahler et Mgr Jacques Haas, se sont constitués, à partir de 1954, à l'occasion de la naissance de la télévision, d'une part, l'Office des moyens de communications sociales des Eglises protestantes de la Suisse romande, et, d'autre part, le Centre catholique de radio et de télévision.
Ces deux organes travaillent en étroite collaboration, dans un esprit oecuménique, et offrent à la Société suisse de radiodiffusion, dans la production des programmes, les ressources spécifiques des Eglises. Car, à la retransmission des cultes et des messes est venu s'ajouter tout l'éventail des émissions propres à la radiotélévision moderne: reportages, magazines ou débats.
Un instrument de communication sociale de nature plus intime, le téléphone, est lui aussi mobilisé. La Main tendue, à disposition de quiconque est en quête de secours, n'est ni confessionnelle ni ecclésiastique. Elle a été créée et est animée cependant par des chrétiens qui ont voulu se mettre au service de leur prochain par ce canal. Quant à Télébible, il diffuse un message évangélique à tous ceux qui composent un numéro de téléphone déterminé. 

J.-M. C et P. D.
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[p. 233]

La religion dans la vie quotidienne à Genève aujourd'hui


De 1'Eglise de masse à 1'Eglise confessante 

La vie quotidienne à Genève est marquée par le déploiement de l'abondance — euphorie tempérée par les menaces qui planent sur l'économie depuis la crise pétrolière de 1972 — par le cosmopolitisme aussi, et les tensions qui résultent du voisinage de plusieurs communautés.
Depuis 1950, le Genevois a vu en moyenne son pouvoir d'achat plus que doubler. Son style de vie s'est profondément transformé. L'automobile et la télévision sont aujourd'hui des objets familiers. Le cycle de l'année n'est plus pensable sans les vacances; l'aéroport de Cointrin n'est pas seulement le symbole de la ville internationale, mais le lieu d'envol de l'habitant vers une île ensoleillée ou vers une ville prestigieuse.
Prospérité et vie religieuse ont-elles jamais fait bon ménage? De fait, ces dernières décennies sont marquées par l'affaissement de la participation des habitants aux deux principales Eglises chrétiennes et à leurs communautés paroissiales. Dans l'espace de la vie privée, le loisir et la recherche du bonheur se substituent à la dévotion et au travail.
Sans doute Genève connaît-elle une ancienne mais minoritaire tradition de libre pensée et d'agnosticisme; au tournant du siècle, moins d'un habitant sur cent se disait "sans religion" à l'agent du recensement. Nominalement tout au moins, chacun appartenait à une Eglise. Un demi-siècle plus tard, les Eglises dénombrent leur fidèles. Sans tenir compte des services religieux diffusés par la radio et la télévision romandes, qui ont une audience considérable, en 1962, six à sept protestants sur cent sont au culte le dimanche. En 1973, un catholique sur dix participe à la messe dominicale. La comparaison pourrait réjouir cette communauté si l'évolution depuis 1958 ne montrait pas qu'en treize ans les missalisants avaient fondu d'au moins deux tiers. Qu'indiquent les résultats d'une enquête de 1979 portant sur la population âgée de 65 ans et plus, dont on attend en conséquence un attachement religieux plus fort que celui de leur cadets? La comparaison avec le Valais (voir ci-après) met en lumière certaines caractéristiques genevoises: catholiques et protestants présentent un profil semblable; la différence majeure n'est pas confessionnelle, mais sexuelle. Alors qu'une majorité de femmes restent fidèles à leur Eglise, la moitié des hommes s'en sont détachés. Et sans doute la pratique religieuse des femmes s'effrite parmi leurs cadettes.
Cette évolution silencieuse frappe tous les milieux. Il n'est plus de classe qui se dresse en héraut de son Eglise si ce n'est, [p. 234] peut-être, la bourgeoisie qui, dans le territoire de l'ancienne République, a son histoire liée à celle du protestantisme, comme elle est d'essence catholique dans les Communes Réunies. A l'inverse, si dans le passé la classe ouvrière constituait le fer de lance de l'agnosticisme, on y trouve aujourd'hui autant, ou aussi peu, de fidèles qu'ailleurs. La lame de fond frappe d'abord les hommes, mais avec un temps de retard, les femmes sont aspirées par son flux dont la force grossit de génération en génération. 

L'érosion de la mémoire chrétienne 

Cette irrésistible force qui vide les temples frappe maintenant les grands rites qui jalonnent la vie de l'être humain. Dans les années cinquante, tous étaient baptisés, tous recevaient une instruction religieuse, confirmaient et communiaient, tous se mariaient à l'Eglise. Ici et là, surtout en milieu protestant où la confirmation coïncide avec l'adolescence, quelques-uns se récusaient. Mais c'était la conscience de l'enjeu, la loyauté envers le sens du rite, et non l'indifférence, qui dictaient le geste. Aujourd'hui, prêtres et pasteurs constatent une désaffection pour l'enseignement religieux et pour le catéchisme, une chute de la participation aux grands rites de passage. Au cours de la dernière décennie, le nombre des personnes se déclarant sans religion a connu une progression fulgurante: parmi les Suisses, ils n'étaient que 4.000 en 1970, ils sont 27.000 en 1980, dépassant le seuil des dix pour cent.
Genève entre-t-elle dans l'ère post-chrétienne? Nous le pensons. La désaffection pour les grands rites est un [p. 235] indicateur capital, car elle met en cause le fondement de l'initiation et de la transmission chrétiennes telles qu'elles se sont développées depuis l'aurore de la chrétienté. Jusqu'à présent, quel que fût son absentéisme religieux, le Genevois avait reçu du christianisme et de son histoire une connaissance de base. Aujourd'hui, malgré des célébrations comme celle du 450e anniversaire de la Réforme (1986), malgré les publications qui l'accompagnent, c'est le mécanisme même de transmission de l'héritage chrétien qui est grippé; une partie toujours croissante de notre population n'a plus accès à cette connaissance. Ce blocage est aggravé encore par la crainte d'enfreindre la neutralité confessionnelle: en effet, l'école publique délaisse considérablement l'enseignement de la tradition et de l'histoire chrétiennes et de leur place dans notre héritage. Ainsi, c'est la mémoire chrétienne qui s'érode, la conscience de nos origines et de notre passé qui est altérée. 

La formation d'un héritage planétaire

Prétendre que Genève entre dans l'ère postchrétienne signifie-t-il que les Eglises chrétiennes sont moribondes? Cela suppose-t-il également que la foi et la religion relèvent essentiellement du musée — à l'image de cette exposition du Musée d'ethnographie "De la terre à la foi" qui, en 1982, commémorait les croyances de la civilisation des Alpes — et non plus de la vie quotidienne des habitants de notre Canton?
Prenons ces questions l'une après l'autre. La désaffection observée change la nature sociologique des grandes communautés chrétiennes. D'Eglises de masse qu'elles étaient, auxquelles le Genevois appartenait dès sa naissance et jusqu'à sa mort, parce que cela allait de soi, elles se transforment en associations volontaires, en communautés confessantes et [p. 236] militantes. La lecture de cet ouvrage en révèle les activités multiples et la vitalité effervescente. Et l'on verra aussi que si la mémoire s'embrume, il est des incidents et des situations qui la réactivent: l'importance des communautés catholiques de langue espagnole et italienne fait que quatre catholiques sur dix sont des étrangers, pour l'essentiel des travailleurs expatriés. Pour ceux-ci, paroisses et clubs constituent des points de ralliement où l'on se retrouve chez soi, avec les siens, tout en recevant aussi l'entraide et l'information nécessaires à la vie en pays étranger. On ne dira jamais assez la contribution de ces communautés à la santé psychique et sociale de ces hommes et de ces femmes indispensables à notre économie, mais subissant la politique de ségrégation (statut de saisonnier) qui caractérise notre pays. Et pour ceux qui, franchissant obstacles et années, deviennent des résidents, les lieux de vie communautaire entre compatriotes constituent des relais indispensables. Ils préservent l'identité d'origine, tout en autorisant le développement d'un sentiment de solidarité envers le pays d'accueil.
Si les Eglises chrétiennes sont amenées à redéfinir leur rôle aujourd'hui et à accepter de ne plus être au coeur de la société civile, le champ religieux, peut-être quelque peu rétréci en terme de participants, s'est considérablement enrichi et diversifié. Le recensement de 1900 ne distinguait, à côté des protestants et des catholiques, que la communauté israélite — 1.100 âmes — et classait sous "Autres" non seulement les autres religions, mais encore les personnes "sans religion" et même les "sans réponse". Ce fourre-tout n'atteignait pas les deux mille âmes! [p. 237] 
Le lecteur a trouvé en page 10 un décompte détaillé pour 1980. Observons que Genève comprend aujourd'hui près de 5.000 résidents musulmans, dont quelque cinq cents sont nos concitoyens. L'or noir, mais aussi les guerres ont fait de Genève une ville d'élection de nombreux Proche-Orientaux. Une mosquée s'est dressée au Petit-Saconnex et en 1985, pour la première fois, la télévision romande y a transmis en direct une longue séquence du Eid-ul-Fitr, cérémonie marquant la fin du Ramadan. Ce qui est dit des musulmans peut l'être aussi d'autres grandes religions. Le badaud comme le noctambule le savent bien, eux qui se promènent dans Genève comme dans une gigantesque aérogare: chatoiement des costumes, contraste des apparences physiques, musique des langues.
L'installation et le développement de communautés religieuses sont un aspect du cosmopolitisme genevois. S'y ajoute la fascination spirituelle qu'exerce depuis cinquante ans l'Orient sur une frange de la population universitaire. Qui n'a lu Ella Maillart, qui ne connaît Nicolas Bouvier et leurs carnets de route? Depuis les premiers adeptes du yoga, les spiritualités et les techniques du corps venues de l'Est ont été adaptées aux demandes des publics les plus divers, jusqu'à la nouvelle vague des pratiques et morales venue de la nouvelle Mecque, la Californie, creuset moderne de tous les syncrétismes de l'Orient et de l'Occident. Mais voici encore les communautés et les sectes qui tissent leurs croyances aux fils des traditions des quatres coins de la planète. Au chapeau et vêtement militaires de l'Armée du Salut — qui fit grand scandale en son temps — font concurrence le crâne rasé, la robe d'or et les sandales des disciples de Krishna. Enfants de Dieu et Scientologues inquiètent les familles... Même les tambours de rites afro-brésiliens résonnent de temps à autre dans la nuit genevoise.
Ces communautés sont labiles; quiconque voudrait en recenser les adeptes ne produirait que des chiffres déjà caducs. La plupart d'entre eux évoqueront dans quelques années cette période de vie comme une expérience et un "trip". Mais toute expérience laisse des sédiments dans la mémoire, dans le savoir, dans la manière d'orienter sa vie demain.

Le culte de la vie 

L'enseignement bien structuré des deux communautés chrétiennes, auquel nul n'échappait, doit faire place aujourd'hui aux appels des marchands à la criée de la croyance et au [p. 238] supermarché des idées religieuses. Elles doivent aussi y trouver leur place. La mémoire bien ordonnée du christianisme s'affaisse alors que se construisent, non pas un savoir, mais des savoirs faits de bric et de broc, d'héritages et d'emprunts au hasard des rencontres et des événements de la vie. A la religion héritée succède l'invention des convictions, tant il est vrai que la destruction du monopole de l'enseignement chrétien renvoie à chacun la responsabilité de "se faire sa religion", comme on dit.
Depuis longtemps déjà, mais à un degré encore jamais atteint, les structures de la ville ne soutiennent plus la foi de l'habitant. Sa géographie est profane, comme son temps qui, le plus souvent, se veut publicitaire. L'habitant est renvoyé à lui-même, à son libre arbitre sollicité par l'infini des messages qui lui proviennent des quatre coins du monde, amenés par des caravanes aux étranges parcours.
Il appartient à chacun de se procurer les moyens d'affronter les difficultés et les drames de l'existence. Une collection de récits de vie quotidienne de personnes âgées à Genève montre que si certaines d'entre elles — et cela dans tous les milieux — évoquent l'aide que leur apporte leur foi — canalisée par les traditions les plus diverses — pour surmonter les obstacles de la vie, beaucoup font appel à une forme populaire de l'impératif moral kantien: "Il faut" (ne pas se laisser aller, aller de l'avant, reprendre le dessus, de la volonté, faire, s'y faire...) Et si l'on demande alors pourquoi "il faut", la réponse sera: "parce qu'il faut!" La redondance indique alors que le fondement est atteint, celui de la croyance indiscutable et indiscutée, croyance qui signifie en vérité: "Il faut, parce que je veux vivre et profiter de la vie autant que possible. Il faut, parce que la vie — ma vie — est la seule certitude, la seule évidence, le suprême bien." Voici la nouvelle et générale croyance.
Paradoxalement, le développement de la science et sa vulgarisation, loin d'élargir le champ des certitudes, l'ont restreint aux évidences des sens. Le croyant sait que Dieu est le maître de la mort et de la vie. L'homme par lui-même ne connaît que la vie. Le reste est l'incertitude, et la vie elle-même si fragile. La montée du mouvement écologiste, qui a des représentants au Grand Conseil depuis 1985 et aussi des sympathisants dans la plupart des partis traditionnels, est assurément une expression de ce culte moderne de la vie. Les divinités Progrès, Industrie et Croissance, à qui pourtant nous devons notre prospérité, ont laissé apparaître leur face menaçante et l'homme doit maintenant donner la priorité à la qualité de la vie, retrouver l'harmonie détruite dans sa relation avec la nature. Depuis plusieurs années, les cortèges [p. 239: image / p. 240] du 1er Mai font parade de la double revendication, la traditionnelle, portée par les syndicats et les partis, centrée sur le travail et la quantité; la moderne, celle des divers mouvements (de quartiers, antinucléaires, écologistes, féminins, etc.), axée sur d'autres aspects de la vie quotidienne et insistant sur sa qualité. 

Les affinités politiques 

Il est cependant deux domaines où la mémoire malmenée de notre enracinement religieux se réveille, excite les consciences et agite les esprits. L'appartenance politique d'abord, mais surtout le sentiment d'identité genevoise. Dans la population catholique autochtone, deux ensembles peuvent êtres distingués: la population des Communes Réunies, qui fournit de tout temps l'essentiel de la classe politique catholique genevoise; les immigrants de la première moitié du siècle en provenance pour la majorité de cantons catholiques ruraux et pour le reste des pays voisins.
Les catholiques genevois ont développé une forte conscience d'eux-mêmes. Comme les protestants avec la ville, ils ont un territoire historique, les Communes Réunies. A la différence de la situation dans d'autres cantons, comme Vaud ou Zurich, les catholiques de Genève forment une communauté forte, qui s'est dotée d'un quotidien de qualité, Le Courrier, d'un parti politique représenté au Gouvernement de 1918 à 1924 et sans interruption depuis 1936. Les membres comme les électeurs de ce parti sont dans leur très grande majorité des catholiques pratiquants qui appartiennent avant tout aux classes moyennes et populaires.
De l'autre côté, il est une relation entre Parti libéral et protestantisme. Mais il s'agit ici moins de foi que de milieu socio-culturel. Parmi les vieilles familles genevoises, de grande et moyenne bourgeoisie, l'identité protestante va de pair avec la lecture du Journal de Genève et avec le vote libéral. 

Du sentiment genevois de l'identité 

Enfin, il faut évoquer l'enracinement religieux de l'identité genevoise, particulièrement parmi les protestants. Alors même que le détachement de la vie paroissiale suit son cours, il y a au fond du protestant de Genève une corde qui peut vibrer avec une intensité extrême lorsqu'on y touche. L'"affaire de l'évêque", comme elle a été dénommée, en est un bon révélateur. [p. 241] 
Les catholiques de Genève se sont forgé une identité propre. Outre leur journal et leur parti, signalons le développement d'une intelligentsia qui a contribué, au cours de ce siècle, à la modernisation de l'Université, particulièrement au développement de la Faculté des sciences économiques et sociales, dont un doyen, le professeur A. Babel, sera, dès 1944, le premier recteur catholique de l'Alma Mater.
Ce sentiment de former un peuple, au sens fort du terme, amena l'Eglise catholique de Genève, dans le prolongement de recommandations issues du Deuxième Concile du Vatican, à exprimer le désir d'avoir son évêque. Ce désir prit place dans le cadre d'un projet de restructuration des évêchés en Suisse, rendu public au lendemain de la Conférence des évêques (Einsiedeln, 1-3 juin 1982). Dès que la nouvelle est connue, des lettres de lecteurs, publiées dans la presse genevoise, nourrissent une polémique qui aura aussi des répercussions dans les médias électroniques. Les visites d'information qu'entreprend Mgr Mamie, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, auprès du Conseil d'Etat et de l'Eglise nationale protestante n'apaisent pas la situation. Du reste, le Consistoire donnera un avis défavorable à ce projet.
Pourtant, le 12 décembre 1983, au cours d'une cérémonie marquée d'un esprit irénique et oecuménique, en présence des autorités politiques et religieuses du Canton, le Siège de la Sainte Métropole de Suisse (Eglise orthodoxe) est inauguré à Chambésy. C'est dire que dans notre République et Canton au drapeau frappé de la clé de Saint-Pierre, l'évêque de l'Eglise catholique romaine symbolise quelque chose qui dépasse largement sa vocation pastorale.
Notre propos ici n'est pas de relater les péripéties de la polémique, mais de comprendre ce qui pousse les protestants de tradition autant — et peut-être plus — que ceux de conviction à manifester leur réprobation. Pour ces derniers, si ce n'est l'épisode du passage de Jules César, l'histoire de Genève commence avec la Réforme, qui en écrit les pages glorieuses. La Fête nationale est l'Escalade qui, en 1602, opposa la Ville libre et protestante à la Savoie ducale et catholique. Le Refuge, le Collège, l'Académie sont affaires protestantes. Et, d'une certaine manière, la Cité internationale moderne et son rayonnement sont ressentis comme le prolongement moderne de l'oeuvre de la Réforme. Dans ce contexte, pour le protestant, la création d'un diocèse à Genève n'est pas simplement la venue du berger pour les frères catholiques. C'est le "retour" de l'évêque, d'un pouvoir spirituel qui a des dimensions temporelles, et cela en un temps où se manifeste l'autorité d'un pape fort, et où les rumeurs les plus diverses courent sur l'activité de nouveaux [p. 242] croisés de l'Opus Dei, rappelant ainsi les projets de reconquête de certains milieux catholiques du début du siècle (cf. plus haut dans ce volume). Les images les plus stéréotypées resurgissent alors. Un seul exemple: un éditorialiste de renom publie un article où, en voulant se placer du point de vue de Sirius, il met en parallèle catholicisme et totalitarisme, protestantisme et démocratie (Cl. Monnier, La Suisse, 7 février 1983).
La violence de cette polémique récente montre l'enracinement de l'identité du Genevois protestant dans l'histoire de cette cité. Pourtant l'"affaire de l'évêque" doit être mise en regard d'un autre fait, plus récent encore et qui est passé presque inaperçu. Après les élections du Conseil d'Etat de 1985, le département de l'Instruction publique a été confié à un membre du Parti démocrate-chrétien. Les enfants de Genève et leur éducation confiés à un dirigeant du "parti des catholiques", qui l'eût pensé, voici seulement dix ans? Et c'est, selon la tradition, dans la cathédrale de Genève où prêchait Calvin que ce gouvernement est intronisé.
En cette fin de XXe siècle, à l'instar des métropoles du monde, mais avec son génie et sa tradition propres, Genève signale l'avènement dans les diversités régionales d'une culture planétaire. Les anciennes allégeances religieuses s'effritent, sans que se constituent de nouveaux monopoles. Il s'ensuit une grande confusion des symboles, qui ne frappe pas que les croyances religieuses, mais aussi les idéologies, comme le montre l'affiche du parti du travail lors des élections de 1985.
Mais cette confusion peut aussi être décryptée comme la conséquence de la constitution d'un immense champ de possibilités, aurore d'une civilisation nouvelle au sein de laquelle hommes et femmes, mais aussi les communautés religieuses, doivent faire leur chemin tout en contribuant à lui donner forme et sens. 

C. L. d'E.
haut
[p. 243]