Le peuplement

Charles Bonnet / Michel Burger / Livio Fornara
Paul Guichonnet / Walter Zurbuchen


​Genève, un destin singulier

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Une ville et son territoire

Genève est un exemple, unique en Europe, du destin historique et territorial d’une métropole d’importance internationale. Alors que les autres villes se développent selon un schéma classique: un site préhistorique puis celtique, l’accession au statut urbain à la période romaine, une fonction médiévale de capitale féodale ou religieuse et, à partir des temps modernes, le commandement d’un espace de plus en plus vaste, Genève ne présente que très partiellement ce profil.
A partir de la Réforme, en effet, la cité perd une prépondérance régionale qu’elle ne retrouvera jamais plus, en dépit de ses efforts et de ses tentatives, et elle voit, en même temps, son enveloppe territoriale se rétrécir pour se cristalliser, en 1815 - 1816, dans les limites de l’actuel Canton. Regardant au-delà des proches frontières, qui l’enserrent étroitement, c’est au loin que Genève trouvera un champ d’action, européen et mondial, dans les domaines économique et moral.
Le canton de Genève s’est ainsi fait par l’histoire, contre la géographie, et sa genèse apporte un éclatant démenti aux prétendues lois du déterminisme physique. Le bassin, si nettement inscrit dans le cercle de ses "frontières naturelles" na jamais coïncidé avec un territoire politique qui, de l'Evêché à la Republique, s’est toulours étendu au-delà ou en deçà des crêtes du Jura, du Vuache, du Salève et des Préalpes de Savoie.
Dans le cas genevois, la notion de frontière revêt donc une importance particulière. Jusqu’à la fin du Moyen Age, le "Pays de Genève" est à proprement parler une zone d’influence, polarisée par la cité, avec des limites floues, des enclaves et des chevauchements compliqués de souverainetés. C’est au XVIIIe siècle, au contraire, que s’élabore le concept abstrait et géométrique des frontières linéaires, qui triomphe dans la délimitation de la Genève canton suisse.

P. G.
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Les origines du peuplement


Des grottes du Salève aux stations lacustres

Le premier peuplement de notre région date de plus de 10.000 ans. C'est au pied du Salève que des chasseurs de rennes s'installent dans des abris sous roche. Plus tard, à l'époque néolithique (vers 3000 - 1900 avant J.-C.) l'habitat s'améliore; l'homme, de nomade qu'il était, devient sédentaire, il domestique certains animaux et se livre à l'agriculture. Sous la pression de la forêt, il s'établit sur les rives du lac où il construit des "stations lacustres".
L'une de ces stations a été fouillée de 1978 à 1981, à La Gabiule, dans la commune de Corsier. Les objets remontent aux débuts du néolithique moyen, soit à 3000 avant J.-C. environ. L'occupation se termine à la dernière période de l'âge du bronze (1000 - 750 avant J.-C.). Les restes de pilotis fichés au fond de l'eau éclairent sur le plan de la station, qui n'était pas isolée du rivage mais plutôt édifiée sur le sol humide des bords du lac et protégée du côté des terres par une palissade. Cette interprétation diffère de l'image traditionnelle des "stations lacustres" construites sur l'eau et reliées à la terre par une passerelle.
Les vestiges protohistoriques sont presque inexistants. Seul le camp retranché de Mariamont, près de Versoix, fournit quelques indications sur ce que pouvait être un refuge dans le voisinage du bourg fortifié de Genève.

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Une ville


Les origines de Genève

Bien que la rade du Petit-Lac ait été le siège du premier établissement permanent, nous ne savons rien de l'organisation territoriale de la période néolithique ni des relations qui se nouent entre l'agglomération et son arrière-pays.
Une hiérarchisation plus nette et l'amorce de ce que les géographes nomment un échange ville-campagne doivent s'esquisser durant la civilisation celtique de La Tène, surtout au second âge du fer (450 - 50 avant J.-C.).
Sur son acropole défensive, l'oppidum celtique de Genua, avec ses artisans et ses commerces, devient le point fort de la zone du Bas-Léman et des contrées et vallées qui convergent vers elle.

Genève cité romaine 


La notion de territoire genevois s'affirme pendant les six siècles de domination romaine (122 avant J.-C. — première moitié du Ve siècle après J.-C.). La bourgade allobroge et ses environs sont intégrés à une immense organisation politique, administrative, juridique et économique qui établit des normes précises et, à l'intérieur d'un Etat, la République puis l'Empire, assignent à chaque centre urbain un rang, puis une fonction.
La première relation avec la nouvelle puissance est, tout d'abord, de dépendance. Entre 122 et 120 avant J.-C., le pays allobroge, étendu du Léman à l'Isère et du Rhône aux Alpes, est soumis militairement et incorporé à la province de la Gaule transalpine, qui deviendra la Narbonnaise. En mars 58 avant J.-C., César, pour contenir les Helvètes qui menacent d'envahir la Gaule, établit à Genève une base militaire et un pont sur le Rhône. Après la soumission des Helvètes, Genua, qui sera dénommée plus tard Genava, cesse d'être un avant-poste aux confins du monde romain. Elle est, désormais, au centre d'un vaste territoire où elle fait la liaison entre la colonie de Vienne, sur le Rhône, dont elle dépend, la Colonia Julia Vienna, et la nouvelle fondation, dont le centre est à Nyon, la Colonia Julia Equestris. Genève n'est encore qu'une petite ville, un vicus qui règne sur un terroir déjà fortement mis en valeur par un réseau de domaines agricoles, les villae, ancêtres de la plupart des villages du canton.

La campagne genevoise à l'époque romaine

A l'époque romaine, les établissements humains et leurs voies d'accès forment un quadrillage, ainsi que le révèlent des photographies aériennes. Cette topographie est probablement le résultat des centuriations, ou partage des terres de la campagne genevoise durant les premières décennies de la colonisation, à la fin du Ier siècle avant J.-C. Chaque villa, placée le plus souvent à l'intersection de ces tracés, compose une agglomération cohérente, avec les bâtiments du maître et les maisons réservées aux artisans et aux ouvriers agricoles. Un grand nombre de nos villages en sont issus: leur nom atteste une origine typiquement gallo-romaine. Ainsi Cartigny, Chancy, Satigny, Bernex, Bardonnex, Troinex (voir plus loin le chapitre sur "Les noms de lieux").

Genève et son réseau 

Dès le Haut-Empire, Genève est un emporium, un marché de transit à la population cosmopolite, un noeud de trafics lacustres, routiers et fluviaux. C'est, initialement, sur le plan économique que s'établit le premier réseau urbain. Genava dépasse, dans ce domaine, Noviodunum (Nyon), pourtant siège d'une colonie et Lousonna (Lausanne). Elle est un point de premier ordre dans le maillage urbain des grands centres: Vienna, Aventicum (Avenches) et Cularo (Grenoble), et elle impose sa suprématie au semis des vici, de rang inférieur, le tout proche Quadruvium (Carouge), Boutae (Annecy) et le port fluvial de Condate (Seyssel), sur le Rhône.
Après les premières incursions des Alamans (260 - 271) qui commencent à mettre en question la puissance romaine, Dioclétien, en 284, puis les souverains du Bas-Empire procèdent à des réformes de structure qui adaptent le découpage administratif à la nouvelle réalité territoriale.
Vienne devient, au IIIe siècle, le siège d'une province, la Provincia Viennensis. C'est à cette époque également que Genève passe du simple rang de vicus à la dignité de cité qui est, dans l'organisation romaine, un échelon intermédiaire, subordonné à la province et ayant à sa tête une ville. La naissance de la Civitas Genavensium était, jusqu'à ces dernières années, datée de 379 environ, contemporaine d'une promotion semblable, dévolue à Cularo qui, prenant le nom de son bienfaiteur l'empereur Gratien, devenait Gratianopolis (Grenoble). Les recherches récentes du professeur Denis van Berchem tendent à avancer d'un bon siècle, pour Genève, la création de la civitas, c'est-à-dire de la faire remonter avant [p. 76] 280. La nouvelle circonscription occupe l'espace géographique compris entre les domaines des Helvètes, au nord, des Séquanes et des Nantuates à l'ouest, des Ceutrons habitant les montagnes du Haut-Faucigny, ainsi que des terres de la Colonie équestre et de la cité de Grenoble. On peut ainsi délimiter, relevant de Genava, une étendue de 4650 kilomètres carrés, englobant l'actuel Canton, le département de la Haute-Savoie et, dans le département de la Savoie, les environs d'Albens, de Ruffieux et du Châtelard en Bauges. Du côté du Pays de Vaud, en revanche, la cité de Genève ne s'étend guère vers le nord et ce n'est qu'au Moyen Age que le diocèse, héritier du découpage romain, arrivera jusqu'à l'Aubonne.
La cité se partage en subdivisions rurales, les pagi, qui sont le dernier niveau d'organisation politique et administrative au-dessus du semis des villa, et des fundi et qui correspondent sans doute aux territoires des tribus et clans celtiques. Trois au moins sont bien attestés: le pagus Genavensis comprenant, autour de la ville, l'actuel Canton, la Basse-Arve et, peut-être, le Bas-Chablais (950 km2), le pagus Apollinaris, autour de Boutae, et du lac d'Annecy (1370 km2), et le pagus Dianius ou Dianensis qui deviendra le pagus Albanensis (Albanais), autour de Rumilly (480 km2).

Genève évêché et capitale barbare

Dans des circonstances mal connues se produit, à une date qui se situe dans la seconde moitié du IVe siècle, un événement lourd de conséquences pour le devenir territorial de Genève, la création d'un évêché, suffragant de Vienne et sans doute contemporain de ceux de Grenoble et du Valais.
L'étendue de cet episcopatus Genavensis est, tout d'abord celle de la civitas, car l'organisation religieuse se moule sur les structures administratives romaines. Ainsi se met en place un pouvoir de commandement spirituel, mais qui prendra également une dimension temporelle de plus en plus accentuée, sur un plan régional. Ce phénomène va dominer jusqu'à la Réforme.
Au Ve siècle, une fonction politique de capitale s'ajoute au rôle épiscopal. Après la nouvelle vague d'invasions de 406 - 410, les Romains installent, en 443, les Burgondes, population germanique christianisée, comme auxiliaires dans la Sapaudia dont le nom apparaît pour la première fois vers 390. L'apport ethnique burgonde ne bouleverse pas fondamentalement la société, qui est régie par un mélange [p. 75] d'institutions romaines et de coutumes barbares. Le royaume burgonde, qui durera jusqu'en 534, a pour première capitale Genève, après 470, Lyon.
On a longtemps pensé que Genève était le premier centre majeur de la Sapaudia, mais les recherches récentes des professeurs Pierre Duparc et Denis van Berchem font de cette contrée une zone défensive, à cheval sur le Jura méridional, et dont le nom n'aurait passé que postérieurement aux régions situées au sud du Léman, sur la rive gauche du Rhône.
Durant les siècles obscurs du Haut Moyen Age, Genève fait partie du royaume mérovingien, puis de l'empire carolingien et, après 843, des terres attribuées à Lothaire (Lotharingie), un petit-fils de Charlemagne. De janvier 888 à septembre 1032, la cité épiscopale relève du second royaume de Bourgogne (le premier était celui des Burgondes), où règnent les Rodolphiens, de la famille comtale bavaroise des Welf. Cette lignée s'éteint avec Rodolphe III, qui lègue ses possessions à l'empereur Conrad II. Dès lors, l'évêché de Genève a pour souverain l'empereur germanique. [p. 76]
Pendant cette période, c'est certainement l'institution épiscopale qui est le facteur d'organisation territoriale prédominant. L'étendue initiale de l'Evêché s'agrandit, à des dates et dans des circonstances inconnues, de contrées situées sur la rive droite du Léman et du Rhône qui appartenaient à l'ancienne Colonie équestre de Nyon.
Le rôle politique des prélats est attesté par le fait qu'entre 943 et 967 ce sont les évêques Aymon et Giraud qui dirigent la chancellerie royale et que leur successeur Hugues est, entre 993 et 1020, le conseiller écouté de Rodolphe III.
Dans les premières décennies du XIe siècle apparaissent, dans le secteur des Alpes occidentales, les principales dynasties féodales laïques: les sires de Faucigny, dans les vallées de l'Arve et du Giffre; les Blanches-Mains en Savoie; les Dauphins viennois en Dauphiné et, avant 1032, les comtes de Genève.
​Alors que, dans les autres régions, les grands féodaux vont finalement imposer leur autorité non seulement à leurs vassaux, mais encore aux citadins et aux abbayes, dans les terres relevant de Genève, le pouvoir épiscopal demeurera longtemps prédominant.

La Genève épiscopale du Moyen Age (1032-1536)

​L'instauration du pouvoir des évêques sur la cité est un problème historique difficile, qui a, été récemment l'objet d'une revision critique du professeur Louis Binz. Dès le début du XIe siècle — soit par concession des rois Rodolphiens, comme cela avait été le cas à Lausanne et à Sion, soit par usurpation — l'évêque est souverain de la ville et de ses alentours immédiats, qui sont ainsi distincts des domaines du comte. La famille de Genève va, en effet, faire passer sous son obédience les contrées de l'évêché qui ne sont pas contrôlées par les autres dynastes. Quatre puissances se partagent dès lors le pouvoir dans la région: l'évêque, qui détient la ville et ses alentours; la maison de Savoie, dont relève la plus grande partie du Chablais; les dynastes de Faucigny, qui possèdent la vallée de l'Arve en aval de Charousse — Passy et du Val de Chamonix. Quant aux comtes de Genève, ils contrôlent vers 1223 une bonne partie du Pays de Vaud et dominent sur ce que l'on nomme le Genevois: La Roche et le Plateau de la Borne, Annecy et les Préalpes de Thônes, Rumilly et l'Albanais. Il s'y ajoute Yvoire et le pays de Ballaison et, sur [p. 77] la rive droite du Rhône, la Michaille et le Pays de Gex, qui appartient à une branche de la famille comtale.
Les comtes de Genève vont tenter de faire passer sous leur pouvoir la cité, en exerçant sur elle une pression constante. En 1124 toutefois, par l'accord de Seyssel, Aymon Ier doit reconnaître la souveraineté de l'évêque sur la cité, où le prélat exerce les droits régaliens — il commence à battre monnaie entre 1020 et 1030 — et seigneuriaux. La résistance des évêques est appuyée par l'Empereur, qui leur accorde la dignité de princes immédiats de l'Empire, c'est-à-dire relevant directement du souverain.
En 1401, l'extinction de la lignée directe des comtes de Genève est le prélude à l'achat de leurs domaines par la Maison de Savoie, ratifié par l'Empereur en 1442. Genève subit alors une nouvelle série d'attaques, d'autant plus dangereuses qu'elles viennent d'un Etat féodal qui n'a cessé de renforcer sa puissance des deux côtés des Alpes. Dès le début du XIIIe siècle, les Savoie supplantent peu à peu les comtes de Genève dans le Pays de Vaud et, en 1355, ils vont acquérir le Faucigny. Ainsi se réalise une autre constante de la géographie politique de Genève, son encerclement territorial et son enclavement.
Les ambitions savoyardes sur Genève obéissent à un impératif géo-politique. L'essor urbain a été, en effet, beaucoup moins éclatant dans les terres des Blanches-Mains qu'à Genève. Thonon, puis Bonneville, La Roche et Annecy, et même Chambéry, achetée en 1232, ne pouvaient rivaliser avec la cité épiscopale. Elle occupait dans les terres savoyardes une position centrale à la commande des grandes directions de trafic et surtout, à son rôle religieux, elle ajoutait un poids économique croissant avec le développement des foires. Source de fructueux négoces, elles font affluer, dès le XIIIe siècle, des marchands venus de toute l'Europe et elles connaîtront leur apogée au milieu du XVe siècle.
Les empiètements des comtes de Savoie, qui cherchent un appui chez les citadins contre l'évêque, commencent dès avant l'effacement de la maison de Genève. Ils dépossèdent le prélat de plusieurs prérogatives féodales et prennent pied dans la ville en y construisant un château. En 1387, l'évêque Adhémar Fabri accorde aux habitants une charte de franchises qui leur octroie des compétences étendues. Ainsi que l'écrit M. Louis Binz "à la fin du Moyen Age et au début du XVIe siècle, en droit, Genève demeure bien une principauté épiscopale mais, concrètement, c'est la commune qui exerce l'administration effective de la ville". Dans l'ensemble, cependant, la résistance épiscopale, qui connaît des péripéties [p. 78] alternées de succès et d'échecs, parvient à écarter le péril d'une mainmise savoyarde sur la cité. Amédée VIII, duc, puis pape, se résigne à exercer une influence par personne interposée. Après avoir lui-même administré l'évêché, il obtient pour sa maison le droit de désigner les évêques. De 1451 à 1536, cinq prélats appartiennent ainsi à la famille de Savoie et quatre autres à des familles vassales des ducs. Le duc Charles II, depuis 1504, veut transformer cette tutelle en annexion. Les Genevois nouent des alliances avec Fribourg et Berne, tandis que les idées de réforme religieuse vont de pair avec le désir de s'émanciper de l'autorité de l'évêque et, à travers lui, de la Savoie. Le 21 mai 1536, le peuple ratifie l'abolition de la mese et du pouvoir épiscopal, remplacé par une République protestante.

CH. B. et P. G. 
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​Territoires et frontières au Moyen Age: une structure complexe


La structure de la Genève épiscopale présente deux grands aspects qui vont, avec des fortunes et des étendues diverses, se continuer jusqu'à nos jours: d'une part les possessions directes des prélats et de la Communauté, d'autre part les zones d'influence, bénéficiant parfois de statuts spéciaux, sur lesquels la ville exerce un pouvoir de gestion et une suprématie économique.

Les domaines propres de l'évêque. Les Franchises. 

​L'évêque était le seigneur de toute la ville. Les franchises octroyées le 23 mai 1387 aux citoyens et bourgeois de Genève par l'évêque Adhémar Fabri devaient s'appliquer à l'intérieur de la ville fortifiée, de ses faubourgs et de la banlieue environnante. D'où l'appellation de "Franchises" pour désigner aussi le territoire où celles-ci étaient en vigueur. Sur la rive droite, les Franchises comprenaient donc le faubourg de Saint-Gervais. Sur la rive gauche, elles étaient délimitées, du lac à l'Arve, par le nant de Traînant, le chemin de Grange-Canal, ceux de la Chevillarde et du Velours, puis par une ligne assez sinueuse qui rejoignait le cours de l'Arve.
La seule modification survenue avant 1536 résulta de l'acquisition, faite en 1445 par la Communauté, d'une bande de terrain le long de la rive gauche de l'Arve jusqu'à sa jonction avec le Rhône. Sur la rive droite de ce fleuve, le territoire était circonscrit étroitement par les fossés du bourg Saint-Gervais, avec, en outre, une partie de la rue qui conduisait au prieuré de Saint-Jean-hors-les-murs. En 1508, la Communauté reçut du duc de Savoie une bande de terrain aux Pâquis.

Les mandements 

La seigneurie des évêques sur la campagne se constitue au début du XIIe siècle, sans doute par des donations faites par des évêques appartenant à la famille de Faucigny. Elle consiste en trois groupes de territoires séparés, les "mandements", c'est-à-dire les terres où l'on obéit aux ordres de l'évêque (du latin mandare). Ces mandements portaient le nom du château qui en formait le centre administratif et judiciaire. Le mandement de Peney comprenait la terre de Mortier, c'est-à-dire la région de Satigny et Dardagny; on y adjoignit plus tard les terres de Céligny et de Genthod. Le [p. 80] mandement de Jussy correspondait en gros à la commune actuelle de ce nom (plus la région des Etolles, et moins une partie de celle de Sionnet). Quant au mandement de Thiez, ou terre de Sallaz, il était situé plus loin encore de la ville que les deux autres, entre les vallées de Boëge et d'Onnion, et comprenait les villages de Viuz-en-Sallaz, Ville-en-Sallaz et Bogève.
Ces biens épiscopaux couvraient approximativement 68 kilomètres carrés et n'avaient pas toujours des limites nettes. L'assiette territoriale, en effet, comportait des indivisions et des partages de souveraineté, des enclaves "pêle-mêlées" et une frontière qui était une zone-tampon davantage qu'une ligne nette. Les forêts jouaient ce rôle intermédiaire, comme les bois de Jussy, dans un secteur compliqué où se rencontraient les possessions des Savoie, des Faucigny et de l'évêque.

La juridiction spirituelle

Le diocèse, avec une surface d'environ 6800 kilomètres carrés, comprenait, outre les sept paroisses de Genève, 455 paroisses. De l'Aubonne et du Léman aux Bauges, de la Michaille à l'ouest du Rhône au Mont-Blanc et à la crête orientale des Préalpes du Chablais et du Faucigny, il était divisé en huit décanats, peut-être héritiers des pagi romains: Annemasse, Les Allinges, Annecy, Aubonne, Ceyzérieu, Rumilly, Sallanches et Vuillonnex (Confignon). Bien que les terres du diocèse ne fussent pas le domaine direct des prélats, ces derniers y exerçaient une forte influence, élément d'identité et d'uniformité pour ce vaste ensemble, le plus vaste qui ait jamais relevé de Genève, à travers une administration ecclésiastique très centralisée, la gestion spirituelle des paroisses et la perception de taxes et de revenus.

Les terres de Saint-Victor et Chapitre


Deux autres seigneurs ecclésiastiques possédaient des droits sur le territoire de l'actuel Canton: le prieuré de Saint-Victor et le Chapitre de Saint-Pierre. L'église de Saint-Victor, fondée peu avant 480 par Sédeleube, princesse burgonde, et devenue prieuré de l'ordre de Cluny vers l'an mil, fut supprimée à la Réforme en 1536. Saint-Victor possédait à l'origine des églises, des villages et des terres, situés pour la plupart dans le Pays de Gex, dont il percevait les revenus sans y exercer de droits de [p. 80] juridiction. A ces propriétés s'ajoutèrent, au XIIIe siècle, des terres et des villages donnés ou hypothéqués par le comte de Genève, sur lesquels le prieur exerçait une partie des droits de juridiction, tandis que l'exécution des condamnations à mort demeurait aux officiers du comte.

Erratum: Sur cette carte Céligny est rattaché aux terres du Chapitre, or il fait partie, comme Genthod, du mandement de Peney (souveraineté de Genève) et non des dites terres du Chapitre.

Le Chapitre de la Cathédrale, ou corps des chanoines, était devenu également un seigneur féodal, et avait des droits [p. 81; carte / p. 82] propres, indépendants de la juridiction de l'évêque. Les premiers titres attestant ces droits remontent au XIIIe siècle (voir en particulier un acte du 3 décembre 1295, reproduit dans le volume II de cette Encyclopédie, chapitre sur les Institutions dans la campagne genevoise). Ces droits s'exerçaient sur de nombreuses terres dispersées en de multiples endroits. On ne citera ici que les villages de Desingy, Vers, Valleiry, Bossey, Veyrier, Sierne, Onex, Vandœuvres, Cologny et Lancy. Les droits respectifs du comte, puis duc de Savoie et du Chapitre n'étaient d'ailleurs pas délimités de façon claire: il subsistait bien des équivoques et sources de conflits. Le Chapitre possédait aussi la haute justice, la seule différence avec le cas de Saint-Victor étant que les biens des condamnés devaient être partagés également entre le Chapitre et le duc.
Au total, ces terres, tant de Saint-Victor que du Chapitre, loin de former des ensembles bien circonscrits et compacts, étaient faites de parcelles plus ou moins étendues, plus ou moins éparpillées, enclavées en territoire savoyard ou contenant au contraire des enclaves. La carte ci-dessus ne donne qu'une idée imparfaite de cet enchevêtrement.

Le territoire de la République


Le départ de l'évêque, la Réforme et l'appui de Berne firent accéder Genève au rang d'Etat souverain. Elle succéda à l'évêque dans ses droits sur les mandements — sauf celui de Thiez qui, occupé par les troupes françaises en 1536, fut définitivement perdu. La République, alliée aux Cantons suisses, était désormais maîtresse de sa politique extérieure. Elle dut, tout d'abord, faire reconnaître son indépendance par ses voisins immédiats, au prix d'une série de luttes armées et de négociations qui dureront jusqu'en 1603.

Rivalités entre Genève et Berne

La situation initiale des territoires est complexe, car les Bernois occupent, jusqu'en 1567, les possessions savoyardes qui entourent la cité, ainsi que le Pays de Gex, les bailliages de Ternier et Gaillard, et le Chablais jusqu'à la Dranse.
Le 7 août 1536, en même temps qu'elles renouvelaient pour 15 ans le traité de combourgeoisie de 1526, Berne et Genève concluaient un traité perpétuel en vertu duquel Genève reconnaissait à Berne la possession de la seigneurie de Gaillard, de l'abbaye de Bellerive, de la Bâtie-Cholex et [p. 83] des terres savoyardes hors la ville. En échange, Genève se voyait attribuer un élargissement des Franchises du côté de Gaillard et de Gex. Les limites, fixées par l'accord du 23 mai 1538, étaient les suivantes: sur la rive droite, les terres acquises devaient former plus tard la commune du Petit-Saconnex. Sur la rive gauche, Genève obtenait une partie de Cologny, dépendant autrefois du prévôt du Chapitre, et l'espace compris entre les anciennes Franchises et une nouvelle frontière constituée par la route de Chêne jusqu'au pont de la Seymaz, le cours de cette rivière elle-même, et l'Arve.
Quant aux terres de Saint-Victor et Chapitre, leurs propriétaires, les moines de Saint-Victor et les chanoines de Saint-Pierre, avaient quitté la ville depuis plus de six mois, à la suite de la suspension de la messe en août 1535, lorsque les Genevois, encouragés par l'appui bernois, mirent la main sur leurs possessions comme ils l'avaient mise sur celles de l'évêché. Ils s'en firent reconnaître les seigneurs et reçurent à ce titre le serment de fidélité des nouveaux sujets.
Mais comme les seigneurs de Berne avaient fait occuper pour leur compte, par droit de conquête, les terres de la souveraineté de Savoie, ils se substituèrent du même coup aux droits de haute souveraineté sur les terres de Saint-Victor et sur celles du Chapitre. Le règlement au sujet de ces possessions fut extrêmement laborieux. Aux termes d'une sentence appelée "Départ de Bâle", parce qu'elle a été rendue [p. 84] par un tribunal arbitral composé de six magistrats bâlois, le 3 février 1544, Berne gardait la haute souveraineté sur les terres de Saint-Victor et Chapitre, à savoir l'exécution des peines capitales, la juridiction sur les crimes sanglants et politiques, le droit de grâce et le jugement en dernière instance des causes civiles, tandis que Genève conservait tous les autres droits, notamment les bénéfices de Saint-Victor (Chancy, Cartigny, Laconnex et Troinex), du Chapitre (Valleiry, Onex, Lancy, Bossey avec sa filiale de Moëns), de Malval et Russin, dans le mandement de Peney, du prieuré de Draillant, de Neydens et de Foncenex. Ce statut hybride fut maintenu lorsque le duc de Savoie récupéra ses terres ancestrales en 1567, et fut confirmé par le Traité de Saint-Julien en 1603.

Affirmation de l'indépendance de Genève

Entre temps, le traité de Lyon, mettant fin au conflit entre la Savoie et la France, a donné à Henri IV le Pays de Gex. Genève a désormais une frontière commune avec le royaume des Bourbons. Après l'échec de l'Escalade, le duc de Savoie doit, à son tour, reconnaître l'indépendance de la République, au Traité de Saint-Julien (21 juillet 1603). Toutefois, le partage des droits sur les terres très enchevêtrées de Saint-Victor et Chapitre continua de créer des difficultés sans nombre et des conflits locaux, tant avec la France qu'avec la Savoie, jusqu'à la conclusion des Traités de limites de 1749 et de 1754.

P. G. et W. Z.
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​[p. 85]


Les villages genevois


Face à la ville, bien distinguée du plat pays par ses monuments de pierre et ses murailles, comment les autres agglomérations de la cuvette genevoise se présentaient-elles ?

Le Haut Moyen Age

Bien que l'on puisse parler d'une continuité d'occupation durant le Haut Moyen Age, il est difficile de suivre l'évolution architecturale des habitations. Celles-ci étaient construites en bois et en torchis, matériaux qui laissent peu de traces pour les études archéologiques. Dans les restes de la villa romaine de Bernex, ainsi qu'à Sézegnin (Avusy) ont été retrouvés des trous de poteaux et des fosses comblées de déblais qui permettent de restituer l'emplacement des cabanes d'anciens villages de l'époque du premier royaume de Bourgogne. Plus tard, l'église en bois de Satigny (VIe - VIle siècles) et l'établissement du vaste couvent qui semble lui être associé prouvent l'existence d'un type d'architecture très élaboré. Ces bâtiments, fortement ancrés dans le sol par de grands poteaux, ont vraisemblablement été utilisés sur une longue période, puisqu'ils ont été plusieurs fois restaurés.
Jusqu'au début du Haut Moyen Age, c'est autour des lieux de culte et le long des routes principales que de nouveaux hameaux se développent peu à peu. Vers l'an mil, les sanctuaires se multiplient et l'on a souvent retrouvé, lors de fouilles systématiques effectuées dans le sous-sol des églises rurales, une première abside pré-romane. Russin, Collonge-Bellerive, Presinge, Malval ou Choulex sont des exemples caractéristiques de lieux où un établissement romain est abandonné pour un temps, avant que l'on construise une église au même endroit. D'autres recherches établiront peut-être que certains villages ont été maintenus sans interruption. Elles démontreront surtout que les traces tangibles d'une occupation continue sont très difficiles à observer.

Les villeneuves 

La fondation de nouveaux bourgs ou de villeneuves est en relation avec le droit seigneurial. L'émigration des paysans vers les villes, où l'on obtient des libertés et où le commerce est facilité, oblige les seigneurs à créer de nouveaux centres. Ce dépeuplement de la campagne sera enrayé par l'établissement de petites villes dont Hermance, Versoix ou le bourg [p. 87] de Jussy-l'Evêque sont les exemples genevois du XIIIe siècle. Il est ainsi possible d'étudier les conceptions des architectes du Moyen Age qui ont dû adapter les châteaux et les habitations aux impératifs militaires, tout en cherchant à conserver un cadre de vie agréable où des marchés attractifs permettaient de développer le commerce local.
La villeneuve d'Hermance, avec ses enceintes fortifiées et son château, fait apparaître ces différentes tendances. Le bourg-d'en-bas, doublé de braies, constituait le premier front en cas d'attaque. Plus petit, le bourg-d'en-haut permettait une défense effective puisqu'il était situé près du château, sur une colline. Enfin, prévue en dernier recours, la grande tour, utilisée comme donjon dès 1339, appartient à une architecture militaire largement répandue dans la région. 

Villages désertés

La création de villeneuves procède d'une décision essentiellement politique. Elle n'est pas accompagnée d'une évolution démographique justifiant de telles réalisations. Au contraire, la tendance inverse se remarque dans les villages, désertés au cours des XIVe et XVe siècles; le nouveau bourg d'Hermance a ainsi provoqué le dépeuplement de Villard, qui était pourtant le siège de la paroisse. Ailleurs, les habitants de hameaux comme Challoux (près de Laconnex), Sangier ou Sengy (près de Sézegnin) abandonnent leurs maisons, invoquant la stérilité du sol, l'insuffisance des surfaces cultivables et les épidémies. C'est probablement cette dernière raison qui va affaiblir la région dès le milieu du XIVe siècle. Les pestes, auxquelles s'ajoutent guerres et famine, expliquent la mise en friche des terrains les plus pauvres, qui ne peuvent plus être cultivés faute de main d'oeuvre. 

Ch. B.
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Deux villeneuves du XVIIIe siècle: Carouge et Versoix-la-Ville 

Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, Genève a connu, à la limite de ses frontières d'Ancien Régime, deux tentatives d'établissement de villes nouvelles. L'une, Carouge, dont l'essor rapide jusqu'à la Révolution inspira beaucoup de craintes à la République, l'autre, Versoix-la-Ville, [p. 88: image / p. 89] qui échoua quelques années après avoir été commencée. Motivées par des raisons économiques, ces créations de villes visaient essentiellement à détourner de Genève le trafic de transit régional et international qui contribuait tant à sa prospérité. C'est ce qui explique leur position stratégique: Versoix, posée en verrou sur la route de Suisse et reliée directement à Gex par une nouvelle voie d'évitement de Genève, devait tirer de gros avantages de son port, tandis que Carouge fut créée à un important carrefour sur la route de Chambéry. D'ailleurs l'étymologie de ce nom (Quadruvium, pour Quadrivium = carrefour) rappelle le rôle joué dès l'époque romaine par cette agglomération.
L'octroi de privilèges, de franchises et d'allégements de taxes de toutes sortes devait encourager les habitants à s'y installer définitivement. Déjà au Moyen Age, on avait eu recours à des formules semblables dans l'établissement de villes neuves un peu partout en Europe. C'est ainsi qu'au bord du Léman, les comtes de Savoie et d'autres seigneurs fondèrent des villes neuves, telles Villeneuve, La Tour-de-Peilz, Morges, Saint-Prex, Hermance, Thonon, Evian, etc. Mais la particularité de Carouge et de Versoix tenait d'une part à la tolérance religieuse qui abolissait, au moins en principe, les frontières confessionnelles, et d'autre part au fait que ces villes étaient conçues sans fortifications ou presque — le plan de Versoix prévoyait bien un fossé et un mur de ville. Cela devait du reste contraster de manière saisissante avec la cité calviniste voisine, étouffée dans ses remparts. Villes ouvertes donc, aux deux sens du terme, elles étaient néanmoins destinées, dans l'esprit de leurs initiateurs, à devenir des places fortes commerciales et économiques.
Le projet de Versoix-la-Ville fut inspiré notamment par Voltaire en 1767, à la suite du blocus décidé par la France contre Genève pour renforcer la pression politique et économique sur la ville. Mais l'effet de ces mesures fut davantage ressenti dans le pays de Gex qu'à Genève même, qui conservait une ouverture sur la Savoie. On se rendit compte qu'il fallait améliorer le réseau des communications dans cette partie du royaume: en particulier l'établissement d'un port aurait offert au trafic de marchandises venant de France une ouverture directe sur le bassin lémanique. De là l'idée de construire une ville capable de concurrencer Genève jusque dans ses industries, l'horlogerie surtout. La création de Versoix fut activement soutenue dès le début par le duc de Choiseul, ministre des Affaires étrangères de Louis XV. En 1767, l'ingénieur militaire Bourcet projetait une ville régulière, de forme octogonale, implantée sur la rive du lac à quelques centaines de mètres en amont de [p. 90] Versoix-le-Bourg. Les travaux préparatoires et les relevés de terrain étaient déjà avancés lorsqu'en 1770 Choiseul tomba en disgrâce. La réalisation de Versoix était dès lors compromise. Ce fut d'abord le ralentissement de toute l'entreprise. Les premiers projets trop ambitieux furent revus. Jean Querret proposa le plan définitif, adopté par le roi en 1773: sans s'écarter de la conception initiale, cet inspecteur des Ponts et Chaussées de France simplifiait le tracé des rues et, surtout, réduisait la capacité de la future ville à dix ou douze mille habitants, soit près de la moitié de ce qui était prévu à l'origine (Genève en comptait 25.800 en 1770). Puis, en 1777, ce fut l'abandon définitif. Aucun des ouvrages commencés n'avait été achevé, pas même le port.
Ville mort-née ou presque, Versoix-la-Ville n'a laissé que peu de traces dans la topographie: quelques routes devenues chemins vicinaux, un canal d'alimentation en eau, dérivé de la Versoix, regardé par Nicolas Céard comme "la seule chose utile qui ait subsisté de cette folle entreprise" et un port rétabli dans son ancien tracé en 1965, auquel la navigation de plaisance a donné vie aujourd'hui.
La conception de Carouge s'élabora progressivement à partir de 1772. Les plans directeurs, dus à des architectes piémontais de la cour du roi de Sardaigne, s'échelonnent sur onze années: celui de Garella (1772), de Piacenza (1777), Manera (1779), Robilant (1781) et Viana (1783). Le premier plan, aux formes géométriques rigides, est imposé arbitrairement au site. Les suivants, de plus en plus, s'adaptent à l'agglomération linéaire préexistante. Ainsi la ville nouvelle, axée nord-sud, intègre à son plan en quadrillage l'ancien grand chemin qui demeure l'une des artères principales (rue Ancienne). L'effet d'ensemble homogène qui caractérise la cité tient, d'une part, à la hauteur presque uniforme des bâtiments (un à deux étages sur rez-de-chaussée) et d'autre part à une volonté, exprimée par une ordonnance de 1787, de garantir une cohérence formelle aux îlots et aux rues, par l'utilisation, combinée ou répétée, de formes ou d'éléments architecturaux qui assure une continuité harmonieuse entre les bâtiments.
​En l'espace de vingt ans, l'importance démographique, économique et administrative de Carouge ne fait que croître. Sa population passe de 568 habitants en 1772 à 4672 en 1792. Devenue chef-lieu de la province de Carouge créée en 1780, elle est promue en 1786 au rang de ville. Cette très forte expansion subit un coup d'arrêt avec l'occupation de la Savoie par la France en 1792. Après le Traité de Turin de 1816, Carouge est réunie au canton de Genève. 

L.F. 
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​[p. 91]

Les noms de lieux


La toponymie, expression des rapports entre l'homme et son milieu 

L'environnement géographique ne se présente pas aux habitants d'une région uniquement sous la forme d'un espace "physique": villes ou villages, rues ou routes, bâtiments isolés, terres agricoles, forêts... Cet espace est quadrillé par un langage toponymique.
Mais les noms de lieux sont saisis de manières très diverses par les usagers.
Un bon nombre a un sens transparent. Ainsi la botanique a fourni une quantité de noms de rues: Amandolier, Asters, Aubépine, Marjolaine, etc.; on doit à la faune des noms de rues comme Ecureuils, Papillons; d'autres sont d'origine "affective": Amoureux, Avenir, Claire-Vue, etc.
Or, il apparaît immédiatement qu'un grand nombre de ces noms, au sens littéral transparent, ne s'expliquent que par des éléments appartenant au passé: qui perçoit aujourd'hui la boucle de l'Arve au sud-est de Genève comme le Bout-du-Monde? Sous l'Ancien Régime, ce méandre de l'Arve formait la frontière entre la République de Genève et le Royaume de Sardaigne. D'une manière générale, le toponyme persiste indépendamment de ce qui l'a motivé: la Route des Jeunes a été construite en 1942 sous l'impulsion d'un comité dit "de la Route des Jeunes" qui avait pour but de donner un idéal à la jeunesse du pays, découragée par les circonstances économiques et politiques de l'époque. Qui saura, dans cinquante ans, d'où vient cette appellation? Quant à l'Enfer et au Purgatoire, ils n'entrent plus guère dans nos préoccupations. Une grande partie des noms de métier ou désignant des activités diverses qui subsistent dans les noms de rues de Genève appartiennent à un passé plus ou moins lointain et leur présence dans des quartiers modernes surprendrait: Bains, Etuves, Battoirs, Chaudronniers, Cordiers, Indiennerie, Pélisserie, etc.
On peut en dire autant des noms de rues faisant allusion à des faits historiques ou littéraires, tels Escalade, Devin-du-Village, Contrat-social, Délices, etc. Quant aux nombreux noms de personnes: Tabazan, Rousseau, Voltaire, etc., seules de solides connaissances historiques permettent de les situer dans le temps.
Les toponymes, en effet, consistent dans une très large mesure en un mot dont le sens s'est perdu. Des noms de quartiers de Genève comme: Champel ("petit champ"), Pâquis ("pâturage"), Plainpalais (sans doute "lieu plat marécageux"), Servette ("petite forêt") ou des noms de rues comme: Contamine ("parcelle labourable"), Pierre-du-Niton [p. 92] ("pierre de Neptune") peuvent exercer un effet "poétique", mais ils ne sont plus analysés par les usagers, pas plus que ne sont analysés, par exemple, les noms des communes genevoises.

Conditions de l'étude des noms de lieu 

La toponymie apparaît donc comme une science étroitement apparentée à l'histoire. Pour analyser correctement un toponyme depuis son origine, outre une solide connaissance de la phonétique historique du groupe des dialectes franco-provençaux dont le canton de Genève a fait partie jusqu'à l'extinction du patois dans le premier tiers de ce siècle, il est indispensable de tenir compte des éléments suivants:

  • Les différentes formes du toponyme attestées par les relevés cadastraux, à Genève depuis la fin du XVIIe siècle.
  • Les formes anciennes du toponyme attestées par les documents historiques dès le Haut Moyen Age.
  • La forme du toponyme telle que nous l'a conservée la tradition orale, le patois lorsqu'un enquêteur nous l'a conservé ou le français local.
  • La configuration du terrain, la végétation, etc., ainsi que d'éventuels témoignages archéologiques de toute nature. 

C'est l'ensemble de ces conditions qui donne des chances d'analyse correcte. Car, outre les erreurs non intentionnelles, les copistes ont tenté à toutes les époques de substituer à une forme toponymique dont le sens était perdu une forme voisine compréhensible.

​Les pièges: mots trompeurs et "faux amis"

C'est ainsi que le cadastre de 1852 d'Aire-la-Ville mentionne un lieu-dit La Vie Plaine, lieu qui est attesté en 1760 sous la forme A la vi planna ("au chemin plat"), forme confirmée par le patois: il s'agit de vi ("chemin"), du latin via, qui a laissé de nombreuses attestations en toponymie, mais qui a été interprété en vie (vita) comme dans le nom des rues la Vie des Champs (Petit-Saconnex) et Chemin de la Vie-des-Fours (Cologny).
A Avully, on rencontre le lieu-dit La Barbe Bleue; en 1815, le lieu est nommé La Barbeleuse, forme confirmée par le patois barbèloeja ("véreuse, pourrie").
Les attestations tirées de documents anciens sont également parfois trompeuses. Bourg-de-Four est formé de deux [p. 93: image / p. 94] éléments, Bourg et l'adverbe defour ("à l'extérieur"). Son sens est celui qu'indique Bonivard (Chron. I, 31) "bourg du dehors"; mais en latin médiéval, l'élément Four a souvent été traduit en Forum et le toponyme est écrit actuellement en trois éléments. Plainpalais, comme l'indique Jaccard, signifie "lieu plat marécageux", palais étant dérivé du latin paludem par le suffixe -etum; mais au Moyen Age, on latinise palais en palatium, palacium ("palais").
A la condition d'user des précautions nécessaires, la toponymie peut apporter d'utiles précisions sur le peuplement du passé, celtes, gallo-romains, burgondes, et sur l'aménagement du territoire depuis le Moyen Age.

Les fonds ligure et celte

Le nom de Genève, dont la formation concorde avec celle de la ville italienne de Gênes (Genova), appartient sans doute au plus ancien fond ligure. Parmi les innombrables hypothèses que l'on a émises sur le sens de ce nom, on retient le plus souvent celle de "bouche de rivière". Mais l'identité de ce nom avec celui de Gênes permettrait aussi d'en chercher l'origine dans une entreprise de colonisation très ancienne partie de la côte méditerranéenne.
Quant à Vandoeuvres, il s'agit certainement d'un nom d'origine celte. Les uns l'interprètent comme "le château blanc" ou le "château brillant", les autres comme le "château de Vindos".

Poids de l'héritage gallo-romain

On ne peut manquer d'être frappé, en parcourant la campagne genevoise, par la fréquence des toponymes se terminant en -y, parfois -ier (Cartigny, Céligny, Chancy, Satigny... ; Corsier...) et en -ex (Bardonnex, Bernex, Troinex...). Il s'agit de façon générale d'un suffixe d'origine gauloise, latinisé en -acum. Dès la domination romaine, il se joint au nom du propriétaire du sol pour désigner son domaine agricole et les bâtiments qui en forment le centre. Lorsque le nom du propriétaire se terminait en -ium, comme Satinium, le suffixe devient -ier ou -y; ainsi le (fundum) satiniacum survit dans Satigny. Lorsque ce nom se termine par -um, comme Trocinum, le suffixe devient -ex ou -ay; ainsi le (fundum) trocinacum survit dans Troinex. La variante -ier de-y est d'origine écrite: au Moyen Age, on écrivait Satignie ou Satignier et cette graphie -ier s'est parfois conservée, entraînant du même coup la prononciation. Ainsi [p. 95] Corsier provient d'un (fundum) curtiacum, appartenant à un Curtius: le toponyme se prononçait encore korzi en patois au début du siècle, avec la même terminaison que Satigny.
Une commune genevoise sur deux, sans compter les très nombreux toponymes qui ne sont pas devenus des communes (Chougny, Landecy, Montagny...), rappellent par leur forme le nom du propriétaire foncier gallo-romain et cette origine a souvent été confirmée par des vestiges archéologiques. Ce suffixe -acum se retrouve d'ailleurs hors de nos frontières (cf. -ac dans le Midi, -feux dans l'est du Lyonnais, -ago en italien, -ach en Suisse allemande, etc.) mais sa fréquence est particulièrement dense dans la région genevoise et le long du Léman vaudois. On est donc en droit d'estimer que c'est dans ces régions que les fundi gallo-romains étaient les plus nombreux.
Ces domaines gallo-romains tiraient parfois leur nom d'un autre suffixe, latin, allié à celui du possesseur: ainsi le suffixe -anum, et le suffixe composé -anicum ont servi à désigner des domaines romains dont le nom survit dans les toponymes genevois en -in: Russin, d'un (fundum) roscianum (et de même: Cointrin, Meyrin, Mategnin, Sézegnin) et en -inge: Presinge, d'un (fundum) priscianicum (de même: Bessinge, Corsinge, Merlinge, Puplinge).
Comme on peut le remarquer, les toponymes en -in, à l'exception de Sézegnin, sont tous localisés sur la rive droite et sont également fréquents dans les districts occidentaux vaudois, c'est-à-dire, dans l'ancien territoire de la Colonia Julia Equestris dont le centre était Nyon; les toponymes en -inge appartiennent au contraire à la rive gauche et se retrouvent avec une très grande fréquence en Savoie.

Un absent: le peuple burgonde

Ces suffixes restèrent vivants jusqu'aux invasions germaniques, -acum jusqu'à la fin de l'époque mérovingienne, semble-t-il. Le peuple fascinant des Burgondes, dont Genève fut l'une des capitales (milieu du Ve siècle - 536) n'a pas laissé de traces dans la toponymie locale. Le suffixe patronymique -ing, par lequel les Burgondes désignaient les emplacements qu'ils occupaient, est très fréquent dans les noms de lieux sur le plateau vaudois et fribourgeois (Echallens, Sottens, Rossens, etc.). En revanche, il est absent du territoire genevois. Ce fait, et l'abondance des toponymes gallo-romains en -y (ier), -ex, -in, -inge dans le pays de Genève, laissent supposer que les Burgondes se sont installés à Genève dans une région très densément peuplée dès l'époque antérieure.

Du Moyen Age à l'époque moderne

Durant le Moyen Age et jusqu'à l'époque moderne, les toponymes révèlent une grande variété de formation. De nouveaux suffixes sont employés, tel un des plus anciens -ay ou -ey (du latin -etum) s'appliquant généralement aux plantes croissant en abondance à un endroit: Les Biolays (Collex-Bossy), Biolay (Versoix) "lieu où croissent des bouleaux"; Queudrey (Chancy) "lieu où croissent les noisetiers", etc. Le suffixe -ière (cf. latin -aria), très fréquent, s'applique à des cas variés: La Chenevière "lieu où pousse le chanvre" (Collex-Bossy), Petite Coudrière "lieu couvert de noisetiers" (Vernier), Les Tessonnières "terrain sablonneux où les blaireaux font leurs terriers" (Dardagny), Anières qui devait signifier à l'origine "pâturage ou écurie d'ânes" et qu'on retrouve dans les lieux-dits En Lagnère (Veyrier) et Crêt d'Anières (Bernex).
Les suffixes entrant dans la composition des toponymes, du Moyen Age à l'époque moderne, sont extrêmement nombreux et variés. En voici quelques exemples. De pré: La Praille (nombreuses attestations), Prallet (Dardagny), Pralette (Confignon); de champ: (En) Champel (Genève et Bardonnex), Champet (Avusy); de commun "terrain public": Aux Communailles (Corsier et Dardagny), Aux Communaux (Collex-Bossy), Les Communettes (Avully); de corne: Les Cornaches (Collex-Bossy), Les Cornets (Bardonnex); de battre: En Battieu "ancien moulin à battre le chanvre sur le ruisseau de l'Eaumorte", forme correspondant au français battoir (Cartigny).
Les toponymes tirés des noms de personnes sont toujours fréquents, mais obéissent à de nouveaux procédés de formation:

  • Le nom du propriétaire apparaît au féminin, procédé qui était déjà pratiqué en latin: La Boissière "propriété de Boissier"; à Chêne-Bougeries: A la Baveuse "vignes appartenant à Abraham Baveu", La Bessonnette "prés appartenant aux hoirs de Jean Bessonnet", etc.
  • Très fréquemment le nom du propriétaire est postposé à un substantif comme en ancien français: à Chêne-Bougeries: Grange Bonnet, Grange Falquet, Grange Pichard, Bois Chappuis, etc. De même: Pré Lencura "pré du curé" (Cartigny).
  • Le nom de personne est introduit par la préposition chez, elle-même précédée ou non d'une autre préposition: chez Gillet, chez Giroud, etc. (Aire-la-Ville). Charrot figure dans le cadastre de Bardonnex sous les formes Tres chez Charrot (1729), chez Charrot (dès 1755) et Humbert donne [p. 97] cet exemple en français local du XIXe siècle: "On ira à chez Charrot" pour on ira à Charrot.
Une autre formation fréquente qui nous vient du passé consiste en un verbe à l'impératif suivi d'un substantif, souvent animal: Chante-merle (Dardagny), (AChante-poulet (Collonge-Bellerive et Confignon), A Couvalou (Chêne-Bougeries), littéralement "à couve-loup", Vireloup (Collex-Bossy), et le toponyme le plus connu, Moillesulaz, attesté dès le XIIIe siècle, littéralement "mouille-semelle".
Comme il est apparu, les noms de lieu formés depuis le Moyen Age appartiennent aux domaines les plus divers: la nature du terrain, la faune, la flore, les activités humaines, les noms de personnes, etc. Ils révèlent, s'ils sont correctement analysés, un paysage et un mode de vie désormais profondément modifiés. Presque pas une commune genevoise qui ne recèle un ou plusieurs lieux-dits EssertEssart "terrain défriché et mis en culture" ou Mouille "terrain marécageux". Autant de témoignages d'un état de choses disparu.
[p. 98]


L'évolution récente du quadrillage toponymique

Dans notre société alphabétisée, les noms de lieux tendent à se fixer dans le langage écrit. Tandis que chacun connaît les noms de rues, fixés par des arrêtés du Conseil d'Etat et consignés dans les annuaires d'adresses, de nombreux autres toponymes tombent peu à peu dans l'oubli, connus des seuls fonctionnaires du cadastre, des cartographes et des érudits locaux.
Une simplification se fait, dictée par des impératifs d'organisation, de rationalité: sur un territoire étroit, toujours plus urbanisé, la commission cantonale de nomenclature qui recueille les propositions des communes, écarte les doublets (toponymes déjà usités dans d'autres communes du canton), normalise les orthographes pour éviter les confusions et faciliter la tâche des services publics: facteurs, pompiers, ambulances, police.
L'appauvrissement qui en résulte est compensé dans une certaine mesure par un recours à l'histoire: de vieux évêques oubliés — qui connaît Guillaume Fournier de Marcossey, installé à Plainpalais dans un passage que tous les habitants nommaient le passage Bouchardy, à cause du marchand de vin qui avait là sa boutique? — des célébrités locales, des noms de lieux depuis longtemps sortis de l'usage sont exhumés des livres d'histoire et des anciens plans cadastraux.
Ainsi le jeu des institutions, les règlements officiels et l'apport des érudits infléchissent l'évolution du langage toponymique. Celui-ci est désormais l'expression d'une catégorie bien définie de la société, les fonctionnaires et les érudits.

M. B.
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