Conservation et diffusion des connaissances
Paul Chaix


Les bibliothèques

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Des trésors discrets 

Il n'y a guère de richesses qui soient aussi peu spectaculaires que l'accumulation de documents imprimés et manuscrits dans les bibliothèques. Cela explique l'ignorance générale concernant l'importance numérique et qualitative des ressources bibliographiques existant à Genève. Pour une ville et un territoire aussi restreints, ces fonds imprimés ont des dimensions exceptionnelles. L'apparition et le développement de ces bibliothèques ne s'explique que par un processus historique qui concerne aussi bien les documents que leurs utilisateurs. On peut répartir ces collections par catégories, telles que le patrimoine intellectuel et historique genevois, les bibliothèques d'enseignement et de lecture publique, les bibliothèques internationales spécialisées ou non. 

Quatre siècles d'accumulation

Les collections de l'actuelle Bibliothèque publique et universitaire doivent leur origine à l'instauration du dépôt légal en 1539, peu après l'adoption de la Réforme. Ce premier fonds, désigné comme "Librairie de la Seigneurie", est alors conservé à la Maison de Ville sous la garde de la Chambre des Comptes. Mais c'est grâce à la fondation du Collège et de l'Académie, en 1559, que la Bibliothèque trouve sa véritable raison d'être et sa ligne de conduite pour l'avenir. Installée de 1562 à 1872 dans les combles du Collège, elle dépend entièrement du corps enseignant et particulièrement des théologiens, qui président sa commission de direction. Par la suite, cette autorité collégiale déléguera certains pouvoirs à un ou deux de ses membres, des ecclésiastiques pour la plupart, désignés comme bibliothécaires. Le premier à porter le titre de directeur fut Théophile Dufour, nommé en 1885.
En 1873, à la suite de la construction des bâtiments universitaires dans les Bastions, la Bibliothèque quitte le Collège pour s'installer dans l'aile qui lui était réservée du côté du Salève. Bien qu'attribuée à la Ville par la constitution de 1847, la Bibliothèque désormais contiguë à l'Université prend en charge toute l'infrastructure bibliographique indispensable à l'enseignement. Pour marquer cette mission, elle reçoit la dénomination de "Bibliothèque publique et universitaire" en 1907. Par la suite, elle accueille et gère les bibliothèques créées par les facultés de sciences humaines. [p. 205]
A l'époque de son installation aux Bastions, la Bibliothèque comptait à peine 70.000 volumes. Un siècle plus tard, ses collections s'élèvent à 1.600.000 unités imprimées, toujours abritées dans le même bâtiment, agrandi seulement d'une aile (salle d'exposition Ami Lullin, salle de lecture principale et magasins de livres) en 1905 et de deux annexes enfouies à demi dans le parc en 1955 et en 1987.
En 1968, le développement rapide des bibliothèques de facultés nécessite leur transfert dans l'aile du côté Jura, libérée par le Museum d'histoire naturelle. Ce reflux permet à la Bibliothèque de procéder à des travaux d'aménagement intérieurs, dont l'établissement de rayonnages mobiles à grande capacité de stockage. La décision politique de maintenir cette institution dans son bâtiment a pour conséquence une définition plus restrictive de sa mission: conserver, enrichir et rendre accessible le patrimoine intellectuel genevois, fonds anciens et dépôt légal en particulier, assurer les bases de la recherche pour les sciences humaines. Les besoins de l'enseignement universitaire et de la recherche dans les sciences exactes sont désormais couverts par l'Université, qui gère ses collections de livres de façon entièrement indépendante. A cette fin, de nombreux périodiques spécialisés sont transférés dans les bibliothèques universitaires de médecine, chimie, physique, sciences de la terre et droit.

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Le patrimoine intellectuel et historique genevois 

Encore encyclopédique au XIXe siècle, la Bibliothèque publique et universitaire du XXe siècle est essentiellement centrée sur les sciences humaines. Elle constitue un auxiliaire privilégié de la recherche historique au sens large du terme. Ses fonds d'imprimés anciens et de périodiques, de même que son département des manuscrits (15.000 pièces) offrent aux chercheurs des sources de premier ordre. C'est avant tout dans le secteur de l'histoire locale que ses ressources ont le plus d'importance et constituent un heureux complément des Archives d'Etat.
Les circonstances ont fait de Genève un centre mondial de recherches sur l'histoire de la Réforme et du protestantisme français. C'est ainsi que la correspondance des Réformateurs et des pasteurs de la cité, les collections de la famille Tronchin et d'Antoine Court, les archives de la Société évangélique et du Comité genevois pour le protestantisme français ont acquis une renommée internationale. Au XVIIIe siècle, le développement des sciences a fait autant pour la réputation de Genève que celui des banques et du commerce. Preuve en est l'intérêt que l'on porte encore aux papiers de savants comme Nicolas Fatio de Duillier, Théodore Tronchin, Charles Bonnet, les frères De Luc, Horace-Bénédict de Saussure, Jean Sénebier et Pierre Prevost, qui étaient en correspondance avec l'élite scientifique de toute l'Europe. [p. 207]
La littérature française est bien représentée à la Bibliothèque, surtout en ce qui concerne le XVIIIe siècle. A côté d'importants lots de correspondance de Voltaire avec ses amis genevois, la Bibliothèque a pu acquérir des manuscrits de presque toutes les oeuvres de Rousseau. Pour les autres périodes, les manuscrits d'Agrippa d'Aubigné, les archives Tôpffer et Amiel, ainsi que des correspondances de Mme de Staël, de Chateaubriand et de Lamartine, constituent les principaux centres d'intérêt.
Genève a donné naissance à plusieurs mouvements philanthropiques et abrité les proscrits des grandes révolutions de l'époque moderne. D'où la présence à la Bibliothèque, à côté des papiers du philhellène Jean-Gabriel Eynard et de Henry Dunant, des fonds relatifs à la Commune, à la Première Internationale, à la Révolution bolchévique.
Dans le domaine de la philologie et des sciences de l'Antiquité, l'on est redevable à quelques éminents professeurs du XIXe siècle des fonds dont les ressources sont loin d'être épuisées: collection de papyrologie commencée par Jules Nicole et continuée par Victor Martin, collection d'égyptologie réunie par Edouard Naville, archives d'épigraphie et d'archéologie musulmanes de Max van Berchem, ainsi que les notes concernant l'école genevoise de linguistique issue de la pensée de Ferdinand de Saussure. 45.000 vues et portraits gravés constituent la plus importante collection iconographique concernant Genève et ses environs. Il est question d'opérer sa fusion avec les fonds analogues du Musée du Vieux-Genève qui dépend du Musée d'art et d'histoire. Enfin, 23.000 cartes géographiques et plans du XVIe siècle à nos jours sont classés au département cartographique de la Bibliothèque publique et universitaire et mis à la disposition des chercheurs. 

Voltaire à Genève et dans le monde 

L'Institut et Musée Voltaire a pour but de promouvoir l'étude du XVIIIe siècle, et plus particulièrement de Voltaire, en réunissant une collection aussi complète que possible de manuscrits, d'imprimés, d'oeuvres d'art et d'autres documents. Il assure un service d'information scientifique à l'intention des spécialistes et fait connaître au public ses richesses. Il a son siège dans la maison des Délices où Voltaire a séjourné par intermittence, de 1755 à 1765. Ce bâtiment et le parc qui l'entoure ont été acquis par la Ville de Genève en 1929 et un petit Musée Voltaire y a été ouvert [p. 208] dès 1945. C'est en 1952 que l'Institut et Musée Voltaire a été créé grâce à l'initiative de Théodore Besterman. Dépendant à l'origine directement de l'Administration municipale, cette institution a été rattachée à la Bibliothèque publique et universitaire en 1971. 

Mécénat et initiative privée

La maison de La Grange, donnée à la Ville par William Favre en 1917, contient une bibliothèque dont la gestion est confiée à la Bibliothèque publique et universitaire. Ses quelque 15.000 volumes, dont plusieurs ouvrages de prix, furent installés par Guillaume Favre (1770-1851) dans une galerie dont l'aménagement et l'ameublement constituent un exemple unique en Suisse de bibliothèque de style Empire conservé, grâce à des dispositions testamentaires, dans sa forme primitive et pure. Cette collection s'est enrichie, en 1986, d'environ 3.000 volumes précieux légués par Pierre Favre (1897-1986), arrière-petit-fils de Guillaume Favre.
Bien que la Bibliotheca Bodmeriana ait son origine à Zurich et soit orientée vers la Weltliteratur (Homère, la Bible, Dante, Shakespeare et Goethe), elle n'en constitue pas moins une partie non négligeable du patrimoine genevois par la volonté de son donateur, Martin Bodmer, décédé à Genève le 22 mars 1971. Les 160.000 unités bibliographiques, 300 manuscrits et 2.000 autographes réunis à Cologny donnent lieu à des recherches et à des publications sur toutes les périodes de l'Antiquité à l'époque contemporaine. Signalons le rôle important joué à cet égard par le professeur Victor Martin (1886-1964), dont il est question plus haut à la page 80.
La Société de lecture, institution privée, a été fondée en 1818. Elle possède environ 300.000 volumes, abrités dans l'ancien hôtel du résident de France, à la Grand'rue. Ses salles de consultation et ses magasins à libre accès constituent un témoignage de l'aimable érudition du XIXe siècle, à laquelle s'ajoutent les ouvrages contemporains à succès. Un aménagement moderne des collections et une restauration complète du bâtiment, construit de 1740 à 1743, ont été achevés en 1987. Les salons du premier étage ont ainsi retrouvé leur éclat d'origine et des salles de travail ont été mises à la disposition des membres, luxueusement aménagées grâce à la générosité de quelques mécènes.

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Au service de l'enseignement 

La Bibliothèque publique établie au XVIe siècle dans le bâtiment du Collège était destinée à couvrir les besoins de l'enseignement de niveau supérieur et académique. Ainsi, au fur et à mesure du développement des chaires universitaires, s'ajoutèrent, aux ouvrages de théologie et de philologie, des fonds de droit, de médecine et de sciences exactes. Cependant, dès le début du XXe siècle, certaines facultés s'établissent en dehors du bâtiment des Bastions et constituent leurs propres bibliothèques. Avec la création d'instituts spécialisés et de centres de recherches, les bibliothèques dépendant de l'Université connaissent un foisonnement réjouissant, mais anarchique. On en dénombre environ cent trente isolées bibliographiquement les unes des autres. Le fichier collectif entrepris par la Bibliothèque publique et universitaire en 1917 n'a pu, à la longue, maîtriser cette masse de données. Il faut savoir, en effet, que le crédit total annuel de fonctionnement et d'acquisition des bibliothèques de l'Université atteint, en 1986, Frs. 12.019.546.—, que les fonds de livres s'élèvent à 989.456 volumes, avec des acquisitions annuelles de 59.677 volumes. Ces chiffres sont considérables, mais nullement disproportionnés pour les 11.432 étudiants immatriculés.
Renonçant donc à coordonner ses bibliothèques au moyen des fichiers traditionnels difficiles à gérer et occupant trop d'espace, l'Université a entrepris, depuis janvier 1983, la mise en mémoire des nouvelles acquisitions des facultés, ainsi que le traitement automatisé des périodiques et des fonds anciens selon le système SIBIL mis au point par la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne. Peu à peu, tous les ouvrages achetés par les bibliothèques reliées au réseau vont être catalogués ou recatalogués et saisis dans une vaste banque de données qui comprend déjà plus d'un million de notices. Durant la phase de transition, les usagers devront consulter deux catalogues, mais les titres saisis par ordinateur seront beaucoup mieux diffusés. La participation des bibliothèques scientifiques dépendant de la Ville est comprise dans ce programme. Au cours des dernières décennies, le Département de l'instruction publique a multiplié les bibliothèques destinées aux élèves des établissements primaires et secondaires. Très profitables à l'enseignement, ces bibliothèques exercent une influence bénéfique sur la lecture postscolaire des jeunes, elles se caractérisent par leur important matériel audiovisuel.

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La lecture publique en ville et dans les communes 

Créée en septembre 1843, la Bibliothèque circulante de Genève, ancêtre de la Bibliothèque municipale, a vécu dans les mêmes locaux que la Bibliothèque publique jusqu'en 1886. Six ans auparavant, le 29 mars 1880, une première succursale ouvrait ses portes sur la rive droite à la rue de l'Entrepôt, à présent rue de Berne. Depuis lors, ce service s'est développé régulièrement en fonction d'un public de plus en plus nombreux et exigeant. Il compte actuellement une Bibliothèque centrale, place de la Madeleine, quatre succursales avec salle de lecture, prêt de livres pour adultes et enfants, une succursale pour enfants à Saint-Jean, deux discothèques, cinq bibliobus avec quarante points de stationnement en ville et dans le canton, trois bibliothèques d'hôpitaux, y compris l'Hôpital de gériatrie, une bibliothèque de prison et un service à domicile pour personnes âgées ou infirmes. Une cinquième succursale s'ouvrira aux Eaux-Vives à la fin de 1989. Quant à la Centrale de la Madeleine, elle sera transférée à la Tour-de-Boël, dans un nouveau bâtiment, en 1990 ou au début de 1991. [p. 210]
L'importance d'une bibliothèque de lecture publique ne s'exprime pas par le nombre de volumes qu'elle détient, mais bien par le montant de ses prêts. Ainsi pour l'ensemble des Bibliothèques municipales, le prêt des livres s'est élevé à 684.029 en 1987 pour un stock total de 313.290 volumes. Ce qui signifie que les fonds ont été prêtés à raison de 218 pour cent. Pour les documents sonores mis à la disposition du public, la proportion est encore plus frappante: 148.959 prêts en 1987, soit 315 pour cent du stock total de 47.200 unités. Les proportions sont inverses pour une institution de conservation comme la Bibliothèque publique et universitaire, dont le nombre de volumes consultés sur place ou prêtés à domicile ne s'élève qu'à 95.169 en 1987, soit 5,95 pour cent des 1.600.000 unités disponibles. 

Des centres documentaires d'importance mondiale 

Après la fin de la Grande Guerre et la signature du Traité de Versailles, en 1919, de nombreuses organisations internationales se sont installées à Genève (voir le volume VIII de cette Encyclopédie) et ont eu besoin d'une infrastructure bibliographique de plus en plus importante.
La Bibliothèque des Nations Unies à Genève, précédemment Bibliothèque de la Société des Nations, est la plus grande des bibliothèques centrales du système des Nations Unies. Fondée à Londres en 1919, elle a été transférée à Genève en 1920 et installée en 1936 au Palais des Nations avec un subside de 2 millions de dollars offert par John D. Rockefeller Jr. Elle compte environ 960.000 volumes et 15.000 publications en série, comprenant les collections les plus complètes en Europe de publications statistiques et de textes législatifs de tous les pays du monde. Elle conserve en outre 7 à 8 millions de documents internationaux. Grâce à sa situation, ses dimensions et l'importance de ses collections, elle est devenue un centre mondial pour l'étude des affaires internationales. Sa fonction primordiale est de fournir le plus rapidement possible les publications et les informations dont le Secrétariat, les délégués et les missions permanentes ont besoin pour accomplir leurs tâches officielles. De nombreux autres utilisateurs ont accès à ces collections, mais le service au public local demeure une tâche secondaire pour cette institution internationale. [p. 212]
Egalement issu du Traité de Versailles, le Bureau international du travail, BIT, a formé sa bibliothèque dès 1920. Transféré à Montréal pendant la Seconde Guerre mondiale, le BIT y fonda une nouvelle bibliothèque qui fut ramenée à Genève en 1948. Elle s'est installée dans son nouveau bâtiment en 1975. Son programme de travail et de recherche englobe des sujets tels que les transferts de technologie, la sécurité et l'hygiène du travail, la formation, la sécurité sociale, l'instruction syndicale, les conditions et l'environnement industriels et professionnels. L'informatisation complète de ses services bibliographiques et documentaires entreprise en 1965 fait de la Bibliothèque du BIT un modèle du genre. L'Organisation mondiale de la santé, fondée en 1946 comme agence des Nations Unies, dispose d'une bibliothèque spécialisée indispensable à ses activités. Il s'agit en effet de fournir la documentation nécessaire, non seulement au quartier général de Genève, mais encore aux six bureaux régionaux d'Alexandrie, Brazzaville, Copenhague, Manille, New Delhi et Washington. 

L'ère atomique 

Consacrée à la physique des hautes énergies et à son instrumentation, aux accélérateurs de particules, à la physique théorique et à l'informatique, la Bibliothèque du CERN, Conseil européen pour la recherche nucléaire, remonte à 1954. Elle compte 50.000 volumes et 700 périodiques, dont la consultation sur place et le prêt sont réservés en priorité au personnel du CERN. 

Les musées


Une vocation exigeante et multiple 

Idéalement, les musées doivent être à la fois conservatoires d'objets, laboratoires d'études, centres d'instruction et d'éducation permanente, stimulateurs d'activités créatrices. Ils cherchent ainsi à répondre aux aspirations d'utilisateurs très divers, tout en respectant la volonté de ceux qui les ont créés, de ceux qui les enrichissent et des collectivités qui les entretiennent. Ces différentes tendances se sont toujours manifestées à Genève, mais il apparaît que c'est la mission éducative et formatrice qui prévaut depuis longtemps pour nos collections. [p. 213]
En 1818, les initiateurs du Musée académique cherchent à réunir des documents aptes à illustrer l'enseignement. La création du Musée Rath en 1826 a également un but didactique. En 1899, dans son plaidoyer pour la construction d'un musée d'art et d'histoire, Camille Favre évoque l'utilité d'une telle institution pour les peintres et les sculpteurs, ainsi que pour "les industries artistiques qui sont certainement la véritable vocation de notre population genevoise". Il ajoute que "la création d'un musée... tiendra une grande place dans un ensemble éducatif qui a besoin d'être complété".
​Cette vocation pédagogique de nos musées se concrétise spécialement par l'accueil de classes primaires et secondaires (en 1987: 23.147 élèves au Muséum d'histoire naturelle, 14.286 élèves au Musée d'art et d'histoire, 3.557 élèves au Musée d'ethnographie), par des visites commentées, des conférences, des projections de films, et de nombreuses publications scientifiques et de vulgarisation.

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Le revers de la médaille 

Apparemment complémentaires, les missions évoquées plus haut sont parfois difficilement conciliables. L'exploitation de documents à des fins éducatives, par exemple, peut mettre en péril leur conservation, de même que les déplacements nécessités par des expositions locales ou extérieures fréquentes. Des recherches répétées dans certains fonds sont susceptibles d'entraîner la détérioration des documents utilisés. D'autre part, l'équilibre des collections elles-mêmes, tant sur le plan des acquisitions que de la présentation, est largement tributaire de modes et d'idées temporaires. Enfin, les exigences parfois irréalisables des donateurs compliquent encore la tâche des responsables.
Confrontés à ces problèmes, les musées aussi bien que les bibliothèques et les archives ne peuvent se donner une règle de conduite absolue et définitive. Ils sont obligés de réviser périodiquement leurs options et leurs méthodes, d'où l'accusation trop fréquente d'une absence de politique culturelle. 

Du "cabinet de curiosités" au musée moderne 

La tendance didactique des musées genevois est perceptible dès leur origine, qui se situe, à la Bibliothèque publique, au XVIIIe siècle. A cette époque, celle-ci ne contient pas seulement des livres et des manuscrits, mais aussi des collections artistiques, historiques et scientifiques, les seules existant officiellement, avec celles de l'arsenal où l'on a réuni quelques armures. En 1793, le bibliothécaire Jean Sénebier dresse l'inventaire des tableaux et des "curiosités" de la Bibliothèque. On y trouve réunis tous les éléments des futures collections publiques. Les peintures annoncent le Musée des beaux-arts; les monnaies font prévoir le Cabinet de numismatique; un tablier d'écorce, une pipe à fumer à la manière des Indes, une massue en bois de fer appartiendront au Musée d'ethnographie; les collections d'histoire naturelle, en particulier un lot provenant de Surinam, créeront le Muséum d'histoire naturelle; et les antiquités deviendront le Musée archéologique. Au cours du XIXe siècle, la Bibliothèque perd en grande partie son caractère de musée. Dès 1820, elle cède ses "curiosités" archéologiques et ethnographiques au Musée académique fondé en 1818 par Henri Boissier. Installé dans [p. 216] l'ancien hôtel du résident de France, à la Grand'rue, ce musée "rassemble, dans tous les genres, les productions de la nature et les ouvrages de l'art utiles à l'instruction publique". Il est présidé par le recteur de l'Académie et comprend des salles de cours et des laboratoires.
Le manque de place se fait bientôt sentir et le désordre s'installe parmi les documents archéologiques mêlés à ceux d'histoire naturelle. Une scission bienvenue et une nouvelle installation des collections sont rendues possibles par la construction des bâtiments universitaires dans les Bastions. Le Muséum d'histoire naturelle prend possession de son aile en 1872, alors que le Musée archéologique, comprenant toujours l'ethnographie, est logé la même année dans le sous-sol de la Bibliothèque. Les collections archéologiques quittent les Bastions en 1910, pour gagner le nouveau Musée d'art et d'histoire, alors que les collections ethnographiques sont transférées, en 1901, au parc Mon-Repos que Philippe Plantamour a légué à la Ville en 1898.

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L'ancêtre des musées suisses d'art 

Quant aux beaux-arts, un bâtiment leur est attribué en 1826 déjà grâce à la générosité des soeurs Jeanne et Henriette Rath. Le Musée Rath, construit à la place Neuve, est inauguré le 31 juillet 1826 par une exposition de peintres genevois et confédérés. Puis la Société des arts, qui en a la jouissance, y expose ses propres collections, ainsi que des tableaux prêtés par leurs propriétaires. L'année suivante les Archives genevoises signalent le rôle pédagogique du nouveau musée: "Au moyen de ce dépôt des meilleurs tableaux existant dans les collections particulières, le public pourra prendre successivement une idée des principaux maîtres et les artistes trouveront des sujets variés d'étude et de réflexion. L'esprit public, toujours éveillé dans notre ville sur ce qui peut être utile, se porte ainsi sur tous les moyens d'y exciter le goût du dessin..." Par ailleurs l'Ecole de dessin, ouverte en 1751, que fréquentent les apprentis de l'horlogerie, de la joaillerie, de l'émaillerie et de l'indiennerie, est installée dans le sous-sol du nouveau bâtiment, avec sa collection de moulages, de dessins et d'estampes. 

L'art et l'histoire réunis 

Le projet d'un grand musée central se réalise en 1910 par la construction, aux Casemates, d'un vaste quadrilatère avec cour intérieure, par l'architecte Marc Camoletti. Il est édifié grâce à la munificence de Charles Galland (1816-1901) qui lègue à la Ville les fonds nécessaires. On réunit dans ce palais les anciens musées jusqu'alors dispersés: Musée des beaux-arts (fondé en 1824, installé au Musée Rath en 1826), Musée des arts décoratifs (fondé en 1885, logé dans l'Ecole d'horlogerie), Musée Fol (donné à la Ville par Walter Fol et logé en 1872 dans l'ancien hôtel du résident de France), Musée archéologique, Musée épigraphique, Cabinet de numismatique et ancien arsenal.
La multiplicité des collections ainsi réunies confère un attrait particulier à ce musée qui offre, dans ses salles d'exposition permanentes de plus de 6.200 mètres carrés, une large image de l'expression artistique à travers les âges. Ses fonds, d'environ un demi-million d'objets, témoignent aussi bien de l'intérêt des Genevois pour leur passé local que de leur curiosité encyclopédique à l'égard de l'ensemble de la civilisation occidentale. Le musée reflète l'histoire du goût d'une cité ouverte aux grands courants de la pensée [p. 218] européenne et dont la vocation internationale est une tradition déjà ancienne. Il illustre l'activité de ses historiens, de ses archéologues, de ses amateurs qui, très tôt, se penchèrent sur les civilisations préhistoriques de la région, fouillèrent en Egypte, en Grèce, en Italie, en Afrique du Nord. Il met en évidence l'activité de ses érudits et de ses collectionneurs qui s'attachèrent à réunir, en leur ville, des peintures flamandes, hollandaises, italiennes, françaises et suisses, des dessins, des sculptures, des objets d'art, des monnaies et médailles allant de la fin du moyen âge à nos jours.
Ces collections ont été données par de nombreux mécènes, dont Jean-Jacques de Sellon (1782-1839), Guillaume Favre (1770-1851), Jean-Jacques Rigaud (1786-1854), François Duval (1776-1854), Walter Fol (1832-1889), Gustave Revilliod (1817-1890) et Etienne Duval (1824-1914). Depuis lors, l'action du mécénat n'a jamais cessé.

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Les annexes du Musée d'art et d'histoire

Le développement de certaines collections, le désir d'une meilleure présentation, ainsi que le manque de place se conjugent pour donner naissance, à l'extérieur du Musée, à des filiales spécialisées. L'Ariana, construit en 1884 par Gustave Revilliod pour ses collections variées, est légué à la Ville en 1890. Rattaché au Musée d'art et d'histoire en 1934, il est entièrement consacré à la céramique dès 1938. Seul musée de ce genre en Suisse, le Musée d'histoire des sciences, fondé à l'instigation du Dr Raymond de Saussure, est installé dans la villa Bartholoni, au parc Mon-Repos, en 1964. Dans le quartier des Tranchées, à côté de l'église russe, le Musée d'instruments anciens de musique est créé par Fritz Ernst qui l'ouvre au public en 1960 et y donne des concerts de musique ancienne. Il est acquis par la Ville en 1969. En 1972, un Musée de l'horlogerie et de l'émaillerie est organisé dans une villa à Malagnou. Ses collections proviennent en partie de l'Ecole d'horlogerie (fondée en 1824) qui les a remises à la Ville en 1944. Après un aperçu didactique et historique, l'accent de cette exposition est mis sur l'aspect esthétique des objets qui est le signe distinctif de l'esprit genevois dans ce domaine: fantaisie, intelligente imagination et grande maîtrise des techniques du décor.
Lorsque le Musée d'art et d'histoire s'installe dans son nouveau bâtiment en 1910, une grande salle en sous-sol y est consacrée au passé local. On y voit divers objets intéressants, mais disparates, souvent sauvés de la démolition, ainsi que quelques souvenirs historiques groupés autour du remarquable relief de Genève exécuté par Auguste Magnin. Par la suite, cette présentation peu attrayante et passablement désuète incite les responsables à chercher des locaux plus appropriés. La Ville porte finalement son choix sur la plus ancienne demeure civile de Genève: la Maison Tavel au coeur de la cité historique. Ses caves monumentales remontent à la fin du XIIIe siècle, tandis que le bâtiment a été reconstruit à la suite de l'incendie qui ravagea une bonne moitié de la ville en 1334. Après des travaux considérables de restauration et d'aménagement, c'est en octobre 1986 que s'ouvre au public cette annexe consacrée à la vie urbaine et quotidienne. Elle présente des collections historiques genevoises du XIVe au XIXe siècle.
Pour l'extension indispensable du Musée d'art et d'histoire, le Conseil administratif a décidé d'utiliser l'ancienne école primaire des Casemates. Un bureau d'architecte est mandaté pour cette étude dont la réalisation pourrait intervenir vers 1990. Enfin le manque de place a également [p. 220] nécessité la dispersion, dans des locaux périphériques, des divers ateliers de restauration qui assument la conservation et la restauration d'un grand nombre d'objets et d'oeuvres d'art des collections du Musée et du Service cantonal d'archéologie.
Quant à un Musée d'art contemporain, totalement indépendant du Musée d'art et d'histoire, son installation dans l'ancienne usine de la SIP (Société genevoise d'instruments de physique) doit faire l'objet d'une décision du Conseil municipal. 

L'un des plus modernes d'Europe

De 1960 à 1965, la Ville construit, à Malagnou, deux grands bâtiments pour le Muséum d'histoire naturelle, logé depuis 1872 aux Bastions, et pour le Musée régional qu'abrite le Palais Eynard depuis 1894. Les premières galeries consacrées à la faune régionale sont inaugurées le 15 décembre 1966, puis les autres galeries sont ouvertes successivement. En 1986 et 1987, sont inaugurées quatre galeries: minéralogie, géologie du Pays de Genève, histoire de l'homme, géologie de la Suisse. Celle de l'aventure de la terre, comprenant le podium des Dinosaures, est réalisée en 1988. L'un des bâtiments contient les expositions publiques (10.395 m2), la cafétéria, les locaux administratifs et la bibliothèque. L'autre réunit les bureaux, les laboratoires, les dépôts scientifiques et les ateliers (taxidermie, décoration, dessin, sérigraphie, photographie, reliure, menuiserie, serrurerie, taille de la pierre, etc.). Le nouveau Muséum est non seulement l'un des plus modernes, mais aussi l'un des plus plaisants à visiter parce que ses galeries offrent un véritable spectacle. A cette fin, taxidermistes et muséographes ont mis tout leur talent dans l'élaboration des pièces présentées et l'on a également recouru aux artifices d'une décoration moderne qui n'hésite pas à user des effets de lumière, des contrastes de couleurs, de l'art de la mise en scène. Un spectacle permanent de ce genre, dont la beauté attire les visiteurs, est un moyen efficace de faire connaître et apprécier la nature, de contribuer à susciter, surtout parmi les jeunes, un sentiment de respect envers elle. Mais cet aspect spectaculaire des présentations n'est jamais obtenu au détriment de la vérité et de la rigueur scientifique. D'emblée, les nouvelles galeries agrémentées de 50 dioramas, 88 aquariums d'eau de mer et 5 vivariums connaissent un grand succès. Alors qu'au musée des Bastions, le [p. 221] nombre annuel de visiteurs était de 20 à 25.000, il atteint déjà 100.000 la première année, à Malagnou, pour arriver à 252.517 en 1987, ce qui fait du Muséum de Genève l'un des plus visités de tous les musées de Suisse. Plus de 100.000 vertébrés le placent en tête des musées d'histoire naturelle suisses. Sa collection d'oiseaux-mouches est l'une des plus importantes du monde. Parmi les quelque 3 millions d'arthropodes (surtout insectes) représentés au Muséum, les insectes ravageurs et ceux qui vivent à leurs dépens sont particulièrement nombreux, ce qui a engagé la Commission internationale de lutte biologique à fixer au Muséum un Centre d'identification des insectes entomophages.
Une trentaine de chercheurs poursuivent des études dans les domaines de la systématique et de l'écologie animales, ainsi qu'en paléontologie, géologie et minéralogie. Microscope électronique et appareils à rayons X font partie de l'équipement des départements scientifiques. Le Muséum édite depuis 1893 la Revue suisse de zoologie, dont quatre fascicules paraissent chaque année, totalisant environ 1.000 pages. Depuis 1982, le Muséum édite également la Revue de paléobiologie, dont un volume (deux fascicules de 150 à 400 pages) paraît annuellement, avec l'adjonction occasionnelle d'un numéro spécial. Chaque année les conservateurs et le personnel scientifique publient une centaine de travaux, alors que le nombre de publications basées sur du matériel du Muséum s'élève à cent cinquante environ. 

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Un musée menacé d'asphyxie

Depuis leur installation à la villa Plantamour en 1901, les collections ethnographiques genevoises n'ont cessé de s'accroître grâce à l'attraction exercée par la personnalité du professeur Eugène Pittard (1867-1962). Fondateur du Musée d'ethnographie en 1901, il le dirige pendant un demi-siècle jusqu'en 1951. Les collections s'ajoutant aux collections, et les locaux devenant insuffisants, le Musée quitte le parc Mon-Repos et inaugure le 12 juillet 1941 ses nouvelles salles aménagées dans une ancienne école du boulevard Carl-Vogt. La configuration des lieux impose des prodiges d'ingéniosité pour l'utilisation d'une surface d'exposition de 1.140 mètres carrés seulement. En 1976, une annexe, offrant 300 mètres carrés de surface d'exposition, est ouverte à Conches, à moins de 4 km du centre de la ville. Il s'agit d'une ancienne maison de maître entourée d'un parc, destinée à des expositions temporaires.
En moins d'un siècle, le mécénat et les efforts de la collectivité genevoise ont permis que le Musée d'ethnographie de Genève devienne le second de Suisse — après celui de Bâle et avant celui de Neuchâtel — par la richesse et le nombre de ses pièces qui s'élève à plus de 50.000, témoignant de la multiplicité du génie humain à travers ses innombrables manifestations dans les cinq continents. Malheureusement, moins du 5 pour cent en est actuellement visible faute de place. Aussi le nombre de visiteurs (27.183 au Musée et 7.554 à l'Annexe de Conches en 1987) ne correspond-il pas à l'importance et à l'intérêt de l'institution.
Même les donations et les acquisitions importantes se trouvent freinées faute de dépôts suffisants. Acquise en 1978, la collection d'ethnologie alpine, plus particulièrement du massif rhodanien et des plaines environnantes, rassemblée depuis 1920 par Georges Amoudruz (6.381 objets: poteries, pièces en fer et en bois, textiles, outils, ainsi qu'une énorme documentation) a dû être logée dans les combles du Musée. De même, la collection d'objets ethnographiques du peintre Emile Chambon, 600 splendides pièces d'Afrique et d'autres régions, acquise pour un prix symbolique en 1981, pose des problèmes de stockage. C'est pourquoi la construction projetée d'un nouveau bâtiment est d'autant plus souhaitable que l'expérience du Muséum d'histoire naturelle se révèle extrêmement fructueuse. Il existe depuis 1980 une étude complète en vue de nouveaux bâtiments qui seraient implantés sur la parcelle de la campagne Pictet, dite Terre de Pregny, acquise en 1977 par la Ville de Genève pour le Jardin botanique.

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Plantes vivantes et plantes séchées

C'est en 1817 qu'Augustin-Pyramus de Candolle crée le "Jardin des plantes" comme instrument de travail indispensable pour l'enseignement des sciences naturelles et pour l'acclimatation des plantes. Situé à l'origine dans l'actuelle promenade des Bastions, il est réaménagé dans la campagne de l'Ariana à partir de 1900. Des agrandissements successifs en 1954 (campagne Duval) et en 1977 (Terre de Pregny) amènent le Jardin botanique à la surface appréciable, aux portes de la ville, de 180.000 mètres carrés. Il s'agit d'un véritable musée vivant, à la fois accueillant et poétique, qui réunit près de 15.000 espèces botaniques indigènes et exotiques, et présente des expositions saisonnières: tulipes au printemps, fleurs ornementales en été et dahlias en automne. L'importance nationale et internationale du jardin est à la mesure des nombreux échanges de graines qu'il effectue.
Comme complément indispensable à cet univers végétal en constante mutation, un Conservatoire est créé en 1824. En 1904, il est installé au bas du nouveau jardin à "La Console". Il dispose depuis 1974 de bâtiments fonctionnels équipés d'armoires mobiles à atmosphère contrôlée qui abritent une collection de 6 millions de plantes séchées. Cet énorme herbier, troisième sur le plan mondial, s'est constitué grâce aux savants genevois qui se sont illustrés en botanique dès la fin du XVIIIe siècle. Parmi les herbiers réunis au Conservatoire, les plus importants proviennent des quatre générations de Candolle (Augustin-Pyramus, Alphonse, Casimir et Augustin), de Benjamin Delessert. Edmond Boissier, William Barbey-Boissier et Emile Burnat.
Ce sont des herbiers historiques. Ils ont servi de base à certains travaux classiques, comme le Prodromus systematis naturalis regni vegetabilis, ouvrage fondamental paru entre 1824 et 1868, rédigé par de nombreux botanistes réunis sous la houlette des Candolle. Cette collection contient de très nombreux types, c'est-à-dire des échantillons de référence à partir desquels on a décrit pour la première fois de nouvelles espèces. Ces herbiers historiques sont entièrement microfilmés.
Les mêmes savants ont contribué à la constitution de la bibliothèque, une des rares collections de livres botaniques à peu près complète au monde.
Actuellement, le Conservatoire cherche surtout à maintenir un bon équilibre entre une recherche résolument moderne et la transmission d'une information et d'un savoir botanique au grand public.

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Pregny, coteau des musées

En 1972, l'Etat de Genève acquiert le domaine de Penthes, comprenant le château et cinq dépendances implantés au coeur d'un des plus beaux parcs de Genève, sur la commune de Pregny-Chambésy, à quelques centaines de mètres à peine du siège européen des Nations Unies. En 1978, cette magnifique propriété est confiée en usufruit à la Fondation pour l'histoire des Suisses à l'étranger en vue d'en faire le siège de l'Institut national de recherches historiques sur les relations de la Suisse avec l'étranger. Ainsi, le Musée des Suisses à l'étranger peut-il être inauguré le 2 septembre 1978 dans ce cadre prestigieux. Auparavant, il avait été abrité au château de Coppet, depuis sa création en 1960. Le 28 septembre 1984, le Musée militaire genevois s'ouvre dans une dépendance de Penthes, le pavillon Général Dufour. Enfin, le 29 octobre 1988, le Musée international de la Croix-Rouge est inauguré dans le voisinage immédiat du siège central du Comité international de la Croix-Rouge, à Pregny. 

Collections privées

Par son renom mondial, Genève attire en grand nombre les collections privées et les galeries d'art ouvertes au public. Ces dernières exercent une activité commerciale et contribuent à la diffusion de l'art dans ses manifestations les plus modernes. Parmi celles qui n'ont pas de but lucratif, on peut compter la collection d'art chinois et japonais réunie par Alfred et Eugénie Baur-Duret, et présentée dès 1964 au Musée Baur. Le Musée du Petit Palais inauguré en 1968 expose des peintures modernes appartenant au collectionneur Oscar Guez. En 1977, M. et Mme Jean-Paul Barbier-Müller ont ouvert au public leur collection d'oeuvres d'art primitif provenant d'Océanie, Mélanésie, Afrique et Amérique.

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Les archives


Les titres de la communauté des citoyens

Depuis le XIVe siècle, époque où la communauté des citoyens a conquis ses droits et une relative autonomie, on garde précieusement les titres qui les attestent, ainsi que les registres de ses conseils, les innombrables livres de comptes, les papiers administratifs, les registres et les dossiers de la justice, bref, toutes les pièces qui ont été jugées dignes d'être conservées pour les besoins du droit, du gouvernement et de l'administration. Les archives de la communauté sont d'abord enfermées dans un coffre muni de trois serrures et attaché par des chaînes à l'autel de Saint-Michel, à la cathédrale Saint-Pierre. Il est mentionné dans les comptes de l'exercice 1370-1371. Les archives sont inventoriées une première fois en 1486-1487, pour défendre l'autonomie fiscale des citoyens face au duc de Savoie. 

De la cathédrale Saint-Pierre aux "grottes" de la Maison de Ville 

En 1536, la Réforme et la sécularisation des biens de l'évêché, du chapitre et des couvents font entrer dans les archives une masse considérable de registres et de titres relatifs aux possessions séquestrées. C'est ainsi que les fonds de la communauté se trouvent enrichis d'une quantité de titres du Moyen Age remontant jusqu'au Xe siècle. De plus, la transformation de la communauté en une république souveraine augmente les compétences gouvernementales, administratives et judiciaires de la cité et de ses autorités.
Ainsi se développent, dans les "grottes" (salles voûtées) de la Maison de Ville, les archives d'un véritable Etat. Inventoriées en 1564, puis en 1699-1702, les archives du gouvernement, conservées dans la Petite Grotte, contiennent non seulement les titres principaux, les actes politiques et la correspondance du Conseil, mais encore les registres du Conseil et ceux de la Justice. Quant aux archives foncières, elles sont placées, avec les minutes des notaires, sous la garde du commissaire général dans la Grande Grotte (à l'étage inférieur de la Tour Baudet). Un nouvel organisme de surveillance, la Chambre des Fiefs, créée en 1708, les réorganise à plusieurs reprises au cours du XVIIIe siècle, en fait exécuter plusieurs inventaires et les installe, en 1780, dans l'ancienne cuisine de la Maison de Ville.

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Développement de la recherche historique aux Archives 

Soumises au secret d'Etat jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, les archives ne se sont ouvertes aux historiens qu'à l'époque dite du "progrès graduel" (années 1830 et suivantes). Sous la direction d'une Commission des Archives et stimulé par un groupe d'historiens fondateurs, en 1838, de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, l'archiviste, Louis Sordet (en fonctions de 1839 à 1851, puis de nouveau en 1866), entreprit le reclassement des documents historiques et rédigea les premiers inventaires modernes.
Peu à peu, dans la seconde moitié du XIXe siècle et surtout à partir de 1910, les Archives de l'Etat recueillent, dans leurs locaux de l'Hôtel de Ville, les documents, les dossiers et les séries de registres produits par les départements de l'administration, les greffes des tribunaux et les établissements cantonaux, pour les communiquer, après des délais déterminés par l'ordre public et la protection des intérêts légitimes des personnes, aux historiens toujours plus nombreux. [p. 229]
De 1798 à 1983, l'effectif des fonctionnaires de la République passe de 170 à 14.194 postes de travail, sans compter le personnel des établissements hospitaliers (voir le tome IV de cette Encyclopédie, p. 242-243). Non seulement la population du Canton augmente, mais les compétences de l'Etat se développent considérablement. Parallèlement, les possibilités techniques de produire des documents, de les multiplier, de diffuser les informations, accroissent la masse des archives dans de telles proportions que le petit service de recherches historique qui fonctionnait depuis 1819 au bas de la rampe de l'Hôtel-de-Ville, doit réviser entièrement ses objectifs et ses méthodes de travail, surtout depuis son transfert dans les locaux de l'Ancien Arsenal en novembre 1972. 

Un lien entre l'administration et la recherche historique

Aujourd'hui, les Archives d'Etat sont divisées en trois secteurs, correspondant à trois types d'activités: la gestion des fonds et la restauration, dont les responsables recueillent et classent les archives provenant de l'administration et des greffes, et dirigent les restaurateurs de parchemins, de papiers, de sceaux et de reliures; l'accueil et l'orientation des chercheurs, ainsi que les recherches administratives et historiques; et finalement, le préarchivage, dont les responsables inspectent les archives "actives" de l'administration, des greffes et des communes, et donnent des instructions pour leur conservation, leur tri et leur classement.
Une telle masse de documents et tant de tâches nouvelles ne peuvent être maîtrisées que par des moyens modernes. En 1987, les Archives d'Etat ont rattaché leur bibliothèque de travail au réseau informatisé REBUS des bibliothèques suisses. Elles ont entrepris l'étude d'un système informatique capable de maîtriser la multiplicité des séries d'archives, produites par plusieurs centaines de services et autres organismes administratifs. Elles doivent enfin étudier la conservation à des fins historiques des archives élaborées par le XXe siècle finissant, sur des supports fragiles, et dans un environnement mental qui ne tient aucun compte de la longue durée.
Moins que jamais, les archivistes, formés traditionnellement aux méthodes de l'histoire antique et médiévale, ne peuvent se désintéresser de l'avenir.

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Quelques chiffres

En novembre 1987, les Archives d'Etat comptaient environ 11.000 mètres linéaires de dossiers et de registres. Cette unité de mesure désigne les épaisseurs additionnées de tous les dossiers et registres, dressés les uns à côté des autres sur des rayonnages. Répartis entre trois bâtiments situés à plus de deux kilomètres les uns des autres, les documents des archives cantonales comprennent en particulier quelque 4.000 parchemins, remontant au XIe siècle, environ 25.000 plans, une collection de sceaux et une bibliothèque de travail importante. 

Les archives des communes 

Le développement progressif de l'autonomie communale, le goût pour l'histoire locale et familiale, une certaine idée du retour à la terre ont incité plusieurs communes à classer et à inventorier leurs archives, et à les mettre en valeur par des publications historiques et la constitution de musées locaux.
A Carouge, un inventaire des archives de la ville a été confectionné en 1949. Les festivités du deux-centième anniversaire de la ville, en 1986, ont donné lieu à une brillante exposition, accompagnée d'un catalogue somptueux et de plusieurs autres publications historiques. A Céligny en 1977, à Hermance en 1984, à Presinge en 1985, à Thônex en 1986, les autorités communales ont fait inventorier les archives historiques de la commune. Vernier et Meyrin avaient réorganisé leurs services quelques années plus tôt. A Versoix en 1977, à Cartigny en 1987, des sociétés pour l'étude de l'histoire locale et régionale ont été fondées. A Perly-Certoux, un groupe de citoyens s'emploie à constituer un musée local. Enfin, la ville de Genève n'est pas demeurée en reste. Les archives des communes politiques de Genève dès 1842, des Eaux-Vives, de Plainpalais et du Petit-Saconnex dès 1817, réunies à celles de Genève, ont été classées et inventoriées en 1980-1981, et installées, en 1987, dans une aile du Palais Eynard. L'importance de la commune, le chiffre de sa population, l'abondance des affaires municipales justifient cette mise en place d'un véritable service d'archives géré professionnellement, ainsi que le développement du préarchivage dans l'administration de la ville de Genève.

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Sociétés savantes


​Une tradition bien enracinée 

C'est au XVIIIe siècle qu'il faut chercher l'origine des très nombreuses sociétés culturelles qui se sont développées à Genève. Cette époque est caractérisée par l'enrichissement et l'épanouissement de la communauté, qui manifeste à la fois un ardent désir d'indépendance, mais aussi la volonté de ne pas se tenir à l'écart des mouvements qui agitent les esprits. D'autant plus, qu'à ce moment, notre cité est la ville du monde qui produit le plus de savants proportionnellement à l'importance de sa population.
Malgré les mutations profondes de la population et la transformation des modes de vie, plusieurs sociétés scientifiques, artistiques ou littéraires exercent depuis plus d'un siècle d'intéressantes activités à Genève. Quelques-unes ont un rayonnement international grâce à leurs publications et à la notoriété de certains de leurs membres. Sur le plan local, leur influence s'exerce traditionnellement par des conférences, des visites commentées et des excursions à but instructif et récréatif. Les auditoires qu'elles réunissent ne correspondent pas forcément au nombre de leurs membres, ni à l'importance de leurs publications. 

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Sociétés encyclopédiques

La Société des Arts, fondée en 1776 sous le nom de Société pour l'encouragement des arts par Horace-Bénédict de Saussure et l'horloger Louis Faizan, est la plus ancienne existant encore aujourd'hui. Elle siège depuis 1864 dans son immeuble de l'Athénée et comprend trois classes: Beaux-arts, Industrie et commerce, Agriculture (voir le tome II de cette Encyclopédie, pages 145-146). Son action s'avère féconde pour l'enseignement des beaux-arts et des arts appliqués, surtout à ses débuts. C'est elle qui dirige l'ancienne Ecole de dessin de 1786 à 1851, date à laquelle cette dernière prend le nom d'Ecole des Beaux-Arts et passe sous l'autorité de la Ville. Le Comité de dessin de la même société organise, en 1789, la première exposition de peinture à Genève, "Salon" présentant 47 oeuvres, pour la moitié des portraits en miniature ou sur émail. D'autres "Salons" se succèdent en 1792 et 1796, et dès le début du siècle suivant.
La Classe d'industrie de la Société des arts fonde, en 1823, l'Ecole d'horlogerie, la plus ancienne qui existe. Jusqu'en 1842 elle gère cette école qui passe alors à la Ville, puis à l'Etat en 1931. La Classe des beaux-arts donne des conférences, organise des expositions, publie des travaux, ouvre des concours et propose des voyages culturels à ses membres.
Après l'avènement du régime radical, James Fazy fonde, en 1852, l'Institut national genevois pour faire pièce à la Société des Arts jugée trop conservatrice. Largement subventionné par les pouvoirs publics, l'Institut groupe plusieurs sections: Beaux-arts, Archéologie et histoire, Industrie, Agriculture, etc. (voir le tome II de cette Encyclopédie, pages 146-147). Il publie des Mémoires (24 tomes de 1853 à 1935) et un Bulletin devenu Actes qui continuent de paraître. 

Sociétés spécialisées

La Société de physique et d'histoire naturelle date de 1790 et absorbe par la suite la Société des naturalistes, fondée en 1803. Elle publie des Mémoires (44 tomes de 1821 à 1982) et les Archives des sciences, dont l'origine remonte à la Bibliothèque britannique parue dès 1796. Ces périodiques, diffusés dans tout le monde savant, donnent lieu à des échanges qui enrichissent notablement les bibliothèques [p. 234] scientifiques genevoises. Dès le XIXe siècle, la spécialisation croissante fait éclore une quantité d'autres sociétés consacrées à des sciences particulières: la Société médicale (1823) précédée à la fin du XVIIIe siècle par d'autres associations médico-chirurgicales, la Société de géographie (1858) qui publie des Bulletins et mémoires devenus Le Globe (126 tomes de 1860 à 1986), la Société botanique (1875), la Société lépidoptérologique, puis entomologique (1905), la Société mycologique (1913), la Société astronomique (1923), le Groupe zoologique de Genève (1946), qui succède à la Société zoologique genevoise (1906 à 1923).
D'autres sociétés poursuivent des activités d'ordre historique ou littéraire. La plupart sont subventionnées par les pouvoirs publics, en particulier pour leurs publications. La Société d'histoire et d'archéologie, fondée en 1838, fouille méthodiquement le passé genevois dans ses communications et ses publications: Mémoires et documents, série in-8° (52 tomes de 1841 à 1987), série in-4° (10 tomes de 1870 à 1983), Bulletin (18 tomes de 1892 à 1987). Elle résume périodiquement son activité dans son Mémorial; le dernier, paru en 1965, recouvre les années 1938 à 1963. Le Cercle genevois d'études historiques (1944) se présente sous un aspect moins traditionnel.
La Société du Musée historique de la Réformation (1897), dont les vitrines d'exposition sont à la Bibliothèque publique et universitaire, possède une précieuse Bibliothèque calvinienne et édite la Correspondance de Théodore de Bèze (12 tomes de 1960 à 1986), la Société Jean-Jacques Rousseau (1905) publie les Annales Jean-Jacques Rousseau (39 tomes de 1905 à 1980) et gère des Archives imprimées et manuscrites, ainsi que le Musée Jean-Jacques Rousseau logé dans la Salle Ami Lullin de la Bibliothèque publique et universitaire. Parmi les associations dont l'activité se poursuit, notons encore la Société genevoise de droit et de législation (1918), la Société romande de philosophie, Section de Genève (1923), la Société de sociologie (1926), la Société genevoise de linguistique (1940-1956) remplacée par le Cercle Ferdinand de Saussure (1957), continue de publier les Cahiers Ferdinand de Saussure (42 tomes de 1941 à 1988), l'Association des écrivains de Genève (1943) devenue Société genevoise des écrivains, affiliée à l'Institut national genevois, et la Société suisse des américanistes (1949) qui a son siège au Musée d'ethnographie.
Des associations plus restreintes sont périodiquement créées pour étudier et diffuser l'oeuvre de personnalités intéressantes: le Groupe littéraire "Jean-Violette", fondé en 1894 par l'écrivain genevois Jean von Gunten, dit Jean [p. 235] Violette (1876-1964), cénacle disparu après plus d'un demi-siècle de rayonnement, la Société Lamartine et de l'amitié franco-suisse (1924-1980), la Société René-Louis Piachaud (1957), la Société d'études tôpfferiennes (1974), la Société Henry Dunant (1975), l'Association Jean Marteau (1975). L'installation des organisations internationales à Genève, après la Seconde Guerre mondiale, suscite la fondation de la Société genevoise d'études italiennes (1919, réorganisée en 1947), l'Anglo-Genevese Society for the study of literary and social subjects (1920) et la Société genevoise d'études allemandes (1923). A côté de ces sociétés purement genevoises, il faut citer la Société helvétique des sciences naturelles, fondée en 1815, à Mornex, près de Genève, par le pharmacien Henri-Albert Gosse, de Genève, et son ami le pasteur bernois Samuel Wyttenbach. C'est la première grande société nationale destinée à jouer un rôle important sur le plan culturel suisse. 

P. C.
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