La recherche

Jean-Pierre Bargetzi / Armand Buchs / Pierre Buri / Yves Dunant
Bernard Giovannini / Marcel Golay / Jean-Pierre Imhof
Bernard Levrat / Augustin Lombard / Jaques Naef
Jean Posternak / Olivier Reverdin / Alfred Tissières



​Les sciences humaines

[p. 74]


Les sciences humaines procèdent par accumulation du savoir. Un tri se fait, pour les oeuvres anciennes. Les unes sombrent dans un oubli parfois injuste et dont il arrive qu'on les tire. D'autres demeurent actuelles ou le redeviennent par intermittence. Elles continuent à susciter l'admiration, l'adhésion, la critique. On les édite, on les commente, on s'y réfère, on s'en inspire. Pour la seule année 1983, on a dénombré sur Platon et ses dialogues 309 livres et articles parus dans des revues savantes. Pour Aristote, il y en a eu 354, nombre qui est sans doute dépassé pour Rousseau!
Faire le tableau des sciences humaines à Genève en mettant l'accent sur le présent, en ignorant le passé, ce serait fausser les perspectives. Il importe donc d'envisager leur développement dans le temps et de mettre en évidence ce qu'on peut tenir aujourd'hui pour essentiel et durable.
On se souviendra d'autre part que la distinction entre sciences humaines d'un côté, sciences exactes, naturelles, médicales de l'autre, est récente et souvent arbitraire. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, l'Académie de Genève n'a eu ni professeur de physique, ni professeur de chimie, ni professeur de biologie, de zoologie ou de botanique. Ces disciplines étaient rattachées à la philosophie, qui étudiait aussi bien le macrocosme (l'univers) que le microcosme (l'homme). Horace Bénédict de Saussure était professeur de philosophie!
Jusqu'à la Réforme, les sciences humaines n'ont pas poussé de racines dans le terroir genevois. On philosophait peu à Genève et dans la Savoie voisine. Le clergé, assez médiocre, n'était guère porté à la spéculation intellectuelle. Pour ce qui est des croyances et du droit, on s'en tenait à l'usage. Il y avait certes, à Genève, des juristes — souvent docteurs en droit — qui rédigeaient les contrats, et des médecins, mais c'est à l'étranger qu'ils avaient acquis leur savoir. Les premiers chroniqueurs, Bonivard en tête, n'ont pas de méthode historique assurée; leur langue est gauche; leur style primesautier, mais souvent confus. La présence de marchands et de banquiers allemands et, surtout, florentins, le voisinage de la cour de Savoie et de la cour pontificale d'Avignon ont favorisé à Genève l'éclosion d'activités remarquables dans le domaine des arts plastiques, dont témoignent le retable de Conrad Witz, plus d'un livre enluminé, des vitraux, quelques sculptures qui ont échappé aux saccages de la Réforme. Les humanités et les lettres n'ont pas suivi, sans doute parce qu'il n'existait pas d'école où on les eût cultivées et enseignées de manière adéquate. [p. 75]
Avec la Réforme, l'apport de Genève et sa participation à la vie intellectuelle de l'Europe deviennent importants et originaux. Jusqu'à la fin du XVIe siècle, les autochtones n'ont joué qu'un rôle des plus modestes. C'est par transplantation, grâce aux réfugiés, que les sciences humaines ont enfin pris racine dans le terroir genevois. La grande migration des imprimeurs et des humanistes français, parisiens pour la plupart, écossais, italiens, commence peu avant 1550. Jean Crespin imprime son premier livre à Genève en 1550, Robert Estienne en 1551, Henri Estienne, son fils, en 1557. A la même époque, Théodore de Bèze se fixe à Lausanne, puis à Genève. Bientôt, les humanités, au sens le plus large, trouveront dans les activités genevoises leur place à côté de la théologie. Une nouvelle étape de la Réforme va commencer, marquée par la fondation du collège et de l'Académie (1559). 

La théologie

Les écrits de Calvin, les libelles théologiques, les psaumes, les bibles et, de manière générale, la propagande religieuse ont monopolisé une part importante de la capacité des presses genevoises dès les années quarante du XVIe siècle. Dans la mesure où ces ouvrages concernent les dogmes et la pratique religieuse, il en est question dans le tome V de cette Encyclopédie. Nous ne traiterons ici que d'une activité exemplaire: celle qui a trait au texte grec du Nouveau Testament, dont l'établissement a été une des préoccupations majeures de la Genève intellectuelle pendant la seconde moitié du XVIe siècle. Exceptionnellement, nous allons entrer dans des détails érudits: il nous paraît éclairant de bien analyser ce premier apport substantiel de Genève dans le domaine des sciences humaines. Il contient en germe bien des développements ultérieurs!
En 1550, Robert Estienne (1503-1559) tirait sur ses presses, à Paris, la troisième édition, in-folio, de son Novum Testamentum Graece (deux éditions in-8° l'avaient précédée, en 1546 et 1549). C'est, du point de vue typographique, un des plus beaux livres qu'on ait jamais imprimés. Dans la préface, Estienne proclame qu'il met à la disposition du lecteur chrétien l'Evangile de Notre Seigneur Jésus-Christ dans la langue dans laquelle il a été écrit sous la dictée de l'Esprit-Saint. C'était récuser l'autorité de la Vulgate, seule version acceptée par l'Eglise romaine, et la ravaler au rang de traduction non inspirée et peu fiable; c'était s'exposer aux foudres de la Sorbonne. L'année même où l'ouvrage [p. 76] sortait de presse, Robert Estienne se réfugiait à Genève avec sa famille. Son matériel typographique l'y avait précédé, ce qui lui permit d'imprimer, en 1551 déjà, la quatrième édition de son Nouveau Testament Grec, qui est le fruit d'un travail philologique considérable: pour en établir le texte, il a utilisé quinze manuscrits différents et recouru à une critique interne rigoureuse, ce qui lui a permis de restituer très largement aux textes des Evangiles leur authenticité première en les purgeant des altérations et des adjonctions qu'ils avaient subies au cours des siècles.
Théodore de Bèze (1519-1605) s'était aussi mis à la tâche. Il avait établi une nouvelle traduction latine, fidèle au texte grec, traduction qui diffère sensiblement de la Vulgate. En 1557, Robert Estienne l'imprima, accompagnée du texte grec et de celui de la Vulgate, sur trois colonnes. Une contrefaçon de cette édition parut à Bâle (mais imprimée, semble-t-il, à Genève en 1559, année de la mort de Robert Estienne). Son fils Henri (1531-1598) prit la relève. Avec la collaboration de Théodore de Bèze, il imprima de 1565 à sa mort, en 1598, dix éditions in-folio, in-8° et in-16, du Nouveau Testament Grec, et son fils Paul en imprima encore deux. De 1551 à 1617, il y a donc eu à Genève quatorze éditions des Estienne, qui marquent (en tout cas jusqu'en 1599) un constant progrès dans la rigueur du texte, de l'apparat, de l'annotation, due en partie à Henri Estienne lui-même. Parallèlement, Isaac Casaubon publiait chez Eustache Vignon, en 1587, sa propre édition, avec d'abondantes notes critiques. Vignon était le neveu et le successeur de Jean Crespin, qui avait édité à deux reprises le Nouveau Testament en grec. Il y en eut d'autres encore. En tout une vingtaine: à quoi s'ajoute une Concordance où on trouve cités, pour chaque mot grec, tous les passages dans lesquels il figure (Henri Estienne, 1594).
Si nous sommes entrés dans ces détails, c'est parce qu'il s'agit là d'une activité considérable et exemplaire, qui n'a d'autre but que de fonder la foi et l'interprétation théologique de l'Ecriture sur un texte authentique, en récusant tout ce que la tradition y avait ajouté. Genève ne connaissait au XVIe siècle, comme texte de référence, que le texte hébraïque de l'Ancien Testament et le texte grec du Nouveau Testament. C'est ainsi que les versets bibliques qui figurent sur les clefs de voûte du portique du Collège sont, en hébreu et en araméen, des extraits du livre des Proverbes, et en grec de la première épître aux Corinthiens 1, 30. La Septante et la Vulgate ne sont considérées par les réformés que comme des traductions utiles, certes, mais approximatives. [p. 77]​
En second lieu, cette activité révèle la nature du premier apport des Genevois au développement des sciences humaines. Ce qui concerne la langue est pour eux essentiel. Leur esprit scientifique se manifeste par une exigence impitoyable et austère de vérité, d'authenticité. Ce même esprit caractérise les traductions de la Bible dans les langues modernes élaborées et imprimées à Genève, notamment la version anglaise, connue sous le nom de Geneva Bible (1560), la version française de la Compagnie des pasteurs, la version italienne de Giovanni Diodati. Ces traductions, et d'autres, toujours fondées sur les textes originaux hébreu et grec, ont contribué à former un vocabulaire, un style, des modes d'expression, en un mot une langue plus pointilleuse et soucieuse d'exactitude que portée aux envolées lyriques et aux artifices rhétoriques. Il y a là un trait caractéristique de la sensibilité genevoise. 

La philosophie

La philosophie a végété pendant un siècle à l'ombre de la théologie. L'Académie s'en tenait, pour l'essentiel, à l'interprétation traditionnelle d'Aristote.
En 1650 encore, deux nouveaux professeurs, Daniel Puerari et Jean Melchior Steinberg, sont nommés "à la charge de n'enseigner aucunes opinions nouvelles". On leur ordonne de s'en tenir aux principes d'Aristote, les maximes "duquel on a toujours suivi en ceste Académie comme estant les plus saines et le moins dangereuses pour la théologie" (Registre du Conseil, 5 octobre 1650).
Tout change en 1669, avec la nomination de Jean-Robert Chouet (1642-1731), qui eut notamment Pierre Bayle comme élève et comme disciple. Par Bayle, nous savons avec quelle habileté il a introduit le cartésianisme à l'Académie. Cela devait nécessairement affecter la théologie (et, jusqu'à un certain point, l'isoler), ébranler l'orthodoxie, émanciper la pensée, libérer les sciences exactes et naturelles. Avec Chouet, une ère nouvelle commence dans la vie intellectuelle de Genève et des Genevois.
La pensée de Charles Bonnet (1720-1793) (sur son activité dans les sciences biologiques, voir p. 141), qui eut un immense retentissement dans l'Europe entière, marque le triomphe d'une philosophie qui se fonde sur la contemplation de la Nature, l'étude minutieuse des plantes et des animaux, et qui tend à donner une image globale et synthétique de l'Univers; un Univers dans lequel Dieu a sa [p. 78] place, mais un Dieu qui n'est plus essentiellement celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob auquel se référaient les réformateurs. La Palingénésie philosophique de Charles Bonnet (Genève 1769), "qui contient principalement le précis de ses recherches sur le christianisme", est à bien des égards l'ouvrage le plus suggestif pour qui veut comprendre ce qu'a été la Genève philosophique et théologienne du Siècle des Lumières. Sur un registre plus sentimental, les écrits religieux de Jean-Jacques Rousseau témoignent de ce même esprit de synthèse.
Au XIXe siècle, la philosophie est restée très proche de la tradition et de la sensibilité protestantes. Alexandre Vinet et, surtout, Charles Secrétan, deux Vaudois qui ont enseigné à Lausanne, font figure de chefs de file. A Genève, on mentionnera Ernest Naville (1816-1909). Ces philosophes, souvent tourmentés, voire torturés par ce qui leur paraît être une incompatibilité entre la foi et la raison, se sont exprimés, notamment, dans la Revue de théologie et de philosophie, fondée en 1868 (elle continue de paraître), dont le titre est un programme!
Aujourd'hui, la veine de la philosophie libérale d'inspiration protestante paraît épuisée; tous les courants contemporains soufflent et se rencontrent au sein de la section genevoise de la Société romande de philosophie et du département de philosophie de l'Université. 

Les études classiques 

L'étude du grec, et, plus tard, celle du latin, ont occupé une place prépondérante dans la formation scolaire des Genevois pendant près de quatre cents ans. Ainsi en ont décidé, au milieu du XVIe siècle, Jean Calvin et Théodore de Bèze, excellents hellénistes l'un et l'autre. Il en est résulté que l'enseignement donné aux Genevois était beaucoup plus proche de celui que recevaient les Anglais, les Ecossais, les Hollandais, nombre d'Allemands, que de celui qui était dispensé en France, notamment dans les collèges des jésuites. Cette éducation a profondément marqué l'esprit et la sensibilité des Genevois, leur ouverture à l'influence britannique. Sans doute la communauté (ou la parenté) confessionnelle a-t-elle joué en ce domaine un rôle déterminant; mais la parenté intellectuelle, fruit d'une même formation classique, a aussi joué son rôle.

[p. 79]

Le grec

La chaire de grec est une des quatre chaires initiales de l'Académie. Elle a été occupée, de 1561 à 1581, par un helléniste d'origine crétoise, François Portus (1511-1581), qui a donné un enseignement dont ses éditions d'auteurs classiques, en particulier d'Homère, et ses commentaires, publiés après sa mort par son fils Emile, montrent qu'il était de haut niveau. Son nom apparaît très souvent dans les apparats critiques des éditions modernes en raison des conjectures ingénieuses dont il est l'auteur. Moins souvent, toutefois, que le nom de son successeur, qui était aussi son élève: Isaac Casaubon, un des grands humanistes de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle.
Henri Estienne (1531-1598) a été un des hellénistes les plus remarquables de tous les temps. Ses éditions, dont il établissait lui-même le texte, qu'il assortissait de notes critiques et de commentaires, et qui ont toutes été établies et imprimées à Genève, forment une imposante bibliothèque de la littérature grecque. Plus de cent auteurs y figurent, souvent en édition princeps. Les pages de son Platon (1578) servent aujourd'hui encore de système de référence pour tous les renvois à cet auteur. Son grand oeuvre, c'est le Thesaurus Graecae Linguae: un dictionnaire grec fondé sur le seul usage des auteurs, ouvrage d'une extraordinaire ampleur (cinq volumes in-folio, imprimés en petits caractères sur deux colonnes; plus de 4.000 pages), qui a été le premier fondement solide des études grecques et qui marque, avec le Thesaurus Latinae Linguae de Robert Estienne, imprimé en 1541 à Paris, le début de la lexicographie moderne. Henri Estienne est également l'auteur de traités sur la langue française, dont le plus important est intitulé Proiect du liure intitulé de la Precellence du langage François (Paris, 1579), dans lequel il analyse avec une rare acuité les caractères spécifiques de notre langue et de son vocabulaire.
Le Thesaurus d'Henri Estienne n'est pas le seul dictionnaire grec imprimé à Genève. Il a été précédé, en 1554, par le Lexicon Graecolatinum de Jean Crespin, qui disposait des notes de Guillaume Budé, dont les fils et la veuve s'étaient réfugiés à Genève. Jusque fort avant dans le XVIIe siècle, ce dictionnaire, plusieurs fois revu, a été édité et réédité à Genève. Un abrégé du Thesaurus l'a aussi été (jusqu'au début du XIXe siècle). Genève a en outre produit des dictionnaires multilingues (jusqu'à dix langues!). En un mot: la ville de Calvin est un des berceaux de la lexicographie moderne. [p. 80]
Joseph-Juste Scaliger (1540-1609), un des derniers grands humanistes, a enseigné à l'Académie. Le médecin Jean-Antoine Sarasin 1547-1598) a donné en 1598 une édition du médecin et botaniste égyptien Dioscoride, auquel les herboristes d'autrefois recouraient constamment, édition qui est restée en usage jusqu'au XIXe siècle!
Au XVIIe siècle, les imprimeurs genevois ont continué à produire un grand nombre de textes grecs (parmi eux plusieurs éditions princeps), mais l'enseignement du grec, à l'Académie, n'était plus qu'un enseignement de routine. C'est seulement au XIXe siècle que l'hellénisme a connu à Genève son renouveau, auquel le grand mouvement philhellénique suscité par Jean Capodistria et Jean-Gabriel Eynard n'est pas étranger. Elie-Ami Bétant (1803-1871), qui fut le secrétaire de Capodistria à Nauplie, avant d'être le Principal du Collège, est l'auteur d'un Lexicon Thuçydideum encore en usage et de très bonnes traductions des historiens grecs (Hérodote, Thucydide, Xénophon, Arrien, Pléthon: huit volumes parus à Genève de 1837 à 1843).
Nommé professeur en 1874, au moment de la transformation de l'Académie en Université, Jules Nicole (1842-1921) a donné pendant plus de quarante ans un enseignement d'une haute tenue littéraire; il s'est passionné pour la papyrologie, discipline dont les débuts se situent précisément à cette époque, et il a créé, avec l'aide de son ami Edouard Naville, la belle collection de papyrus que possède la Bibliothèque publique. Son élève Victor Martin (1886-1964), papyrologue lui aussi, lui a succédé. Il a notamment édité le Dyscolos, seule comédie de Ménandre qui nous soit parvenue complète, grâce à un codex de papyrus du Ve siècle conservé par la Bibliotheca Bodmeriana, à Cologny. Le Dyscolos a été joué, pour la première fois depuis l'Antiquité, en 1959, à Genève, à l'occasion du quatrième centenaire de la fondation de l'Académie.
La Bibliotheca Bodmeriana (sur cette bibliothèque, voir p. 208-209) conserve une exceptionnelle collection de papyrus grecs et coptes, qui comprend notamment une grande partie des Evangiles de Luc et de Jean, datant de l'an 200 environ, donc antérieurs de près de deux siècles aux manuscrits sur parchemin les plus anciens. La publication de ces Evangiles a confirmé que, très tôt, le texte biblique a reçu la forme que nous lui connaissons. La série de Papyrus Bodmer, qui compte aujourd'hui 27 volumes, édités pour la plupart par des savants genevois, est une contribution exceptionnelle au développement des sciences de l'Antiquité et, tout spécialement, aux progrès de la critique néo-testamentaire. [p. 81]
A Vandoeuvres, tout près de la Bibliotheca Bodmeriana, la Fondation Hardt pour l'étude de l'Antiquité classique organise chaque année des Entretiens, groupant 7 à 10 spécialistes d'un auteur ou d'un sujet, et reçoit une centaine d'hôtes qui viennent du monde entier travailler dans sa bibliothèque. Les 34 volumes de la série des Entretiens sur l'Antiquité classique parus jusqu'ici contribuent, eux aussi, au renouveau des humanités. 

Le latin 

Au XVIe siècle, l'enseignement de l'Académie était donné en latin, mais il n'y avait pas de chaire de latin. Il arrivait toutefois que le professeur de grec lût et commentât un auteur latin.
Les imprimeurs genevois ont produit, du temps de la Réforme, un grand nombre de textes d'auteurs classiques latins, notamment dans le domaine du droit et de l'histoire de la langue, par exemple l'édition très savante des Auctores Latinae linguae de Denys Godefroy (1549-1622), un grand in-8° de 1.200 pages qui date de 1585. On le voit: ce n'est pas d'hier que les Genevois se passionnent pour l'histoire des langues et pour la linguistique: cela dure depuis plus de quatre siècles!
Au XIXe siècle, c'est le latin qui prime dans les écoles secondaires; la connaissance du latin est exigée pour l'accès aux études de médecine, de lettres et de droit. Trois générations de la famille Oltramare ont assuré, de 1874 à 1947, [p. 82] l'enseignement de cette langue et de sa littérature à l'Université: André (1822-1897), son fils Paul (1854-1920) et son petit-fils André (1884-1947), qui fut aussi conseiller d'Etat et chef du Département de l'instruction publique. L'édition d'une partie de l'oeuvre de Sénèque par Paul Oltramare et la thèse d'André Oltramare sur Les Origines de la diatribe romaine (1926) sont des livres qui ont fait date. L'enseignement très rigoureux des Oltramare a formé pendant trois quarts de siècle les maîtres de latin du collège!
Impressionné par le renouveau et l'émancipation des études latines en France, André Oltramare a été un des fondateurs du Groupe romand de la Société des études latines (depuis quelques années, Groupe romand des études grecques et latines) qui a resserré les liens entre les latinistes (et, désormais, aussi les hellénistes) des cantons suisses d'expression française.
La situation du latin s'est très sensiblement modifiée. Il n'est plus indispensable d'être titulaire d'une maturité latine pour s'immatriculer en droit et en médecine. L'Eglise romaine s'est convertie aux langues vulgaires. Il en résulte que les professeurs de latin des Universités sont moins chargés de tâches scolaires ou parascolaires, consistant à former des maîtres de latin pour les écoles et collèges, et qu'ils ont plus de temps pour s'adonner à des travaux scientifiques. D'où un renouveau des études latines qui s'est marqué, à Genève, en 1985, pour ne citer qu'un exemple, par la tenue d'un colloque international à l'occasion du mille six-centième anniversaire de la polémique entre Symmaque (que Jacques Lect avait édité à Genève en 1587!) et saint Jérôme, dernier épisode majeur de la longue résistance que le paganisme intellectuel et philosophique a opposée au christianisme, sans parvenir à en empêcher le triomphe. 

Les langues orientales

Une des quatre chaires de l'Académie, lors de sa fondation par Calvin et Bèze, était la chaire d'hébreu.
L'enseignement de cette langue a été complété, dès le XVIe siècle, par celui d'autres langues orientales: chaldéen, syriaque, araméen, arabe et, plus tard, par celui du sanscrit. Le plus souvent, l'enseignement de ces langues avait le caractère d'un enseignement de service destiné aux étudiants en théologie, ou, pour le sanscrit, d'un enseignement d'appoint pour les hellénistes et les latinistes qu'on devait initier à la grammaire comparée des langues indo-européennes. [p. 83]
Jean Humbert (1792-1851) devait, au début du XIXe siècle, donner un certain lustre à l'enseignement des langues orientales, mais il faut attendre les travaux d'Edouard Naville (1844-1926), éditeur du Livre des Morts égyptien (Das Aegyptische Todtenbuch), qui a paru en 1886 sous les auspices de l'Académie de Berlin, un ouvrage qui a fait date, ainsi que ceux d'Alfred Perceval Boissier (1867-1952), assyriologue, et de Max van Berchem (1863-1921), pionnier de l'épigraphie arabe, pour que Genève contribue de manière notable à l'étude des langues et des civilisations de l'Orient. Actuellement, l'Université possède une unité d'enseignement d'égyptologie, une chaire de copte, une chaire d'assyriologie, un Centre d'études sur le Proche-Orient ancien (CEPOA), une unité d'arabe et de civilisation islamique. Une très importante bibliothèque islamique a été constituée ces dernières années dans une annexe de la Mosquée de Genève et il existe un Centre d'études arméniennes, installé dans de nouveaux bâtiments construits près de l'église Saint-Hagop, à Troinex.

[p. 84]

Les littératures modernes 

Les littératures modernes ne sont devenues objet des sciences humaines qu'assez récemment. Les écoles et les universités ont longtemps enseigné la grammaire, la rhétorique, l'esthétique; sous l'appellation de "Belles Lettres", elles interprétaient les auteurs classiques, grecs et latins. Il en allait ainsi à Genève. La chaire qu'a occupée pendant quinze ans Rodolphe Töpffer (1799-1846) était la chaire de "Belles-Lettres", qui comportait, notamment, l'enseignement du grec et de la rhétorique. Les littératures modernes n'apparaissent au programme qu'en 1840. Le plus célèbre des professeurs de cette discipline, au siècle dernier, est sans contredit Henri-Frédéric Amiel (1821-1881), dont la célébrité, toutefois, se fonde non pas sur son enseignement, qui passe pour avoir été ennuyeux, mais sur son Journal intime, dont quelques fragments ont été édités successivement, peu après sa mort, par Edmond Scherer, puis par Bernard Bouvier. Une édition complète, en douze volumes, de quelque 1.250 pages chacun, est en cours de publication (sept volumes parus à fin 1988).
Le Bourguignon Albert Thibaudet, de Tournus (1874-1936), succéda en 1925 à Bernard Bouvier, qui avait été un remarquable professeur de langue et littérature françaises. Pendant une vingtaine d'années, Thibaudet a donné un enseignement prestigieux; son activité de critique littéraire et d'historien de la littérature est impressionnante; mais elle ne concerne qu'occasionnellement Genève, où il donnait très régulièrement ses cours (ceux qu'il improvisait en puisant dans son invraisemblable mémoire étaient souvent les meilleurs!), mais où il ne s'est jamais vraiment établi.
Marcel Raymond (1897-1981), successeur de Thibaudet en 1936, a fait de Genève le siège d'une école originale d'histoire littéraire, école qui a attiré et attire encore, en grand nombre, des étudiants étrangers. Entouré de disciples qu'il avait en partie formés, en partie attirés par le rayonnement de sa pensée — parmi eux Jean Rousset (né en 1910) et Jean Starobinski (né en 1920) — Marcel Raymond a fait de ce qui est aujourd'hui la section de langue et de littérature françaises modernes de l'Université tout autre chose qu'une école provinciale vivant dans l'aura de Paris. Son oeuvre compte quelques livres qui ont eu un grand retentissement. C'est le cas, notamment, de sa thèse sur L'Influence de Ronsard (1927) et de son grand essai intitulé De Baudelaire au surréalisme (1933).
Marcel Raymond s'est intéressé tout spécialement à Rousseau. Il a contribué à lancer l'édition de ses oeuvres [p. 85] complètes dans la "Bibliothèque de la Pléiade" (quatre volumes parus de 1959 à 1969; le cinquième est encore – 1988 – en préparation), qui a été élaborée à Genève. (On se souviendra, à ce propos, du fait que les études sur Rousseau sont depuis longtemps en honneur à Genève et que la Société Jean-Jacques Rousseau y publie depuis 1905 les Annales Jean-Jacques Rousseau, dont 40 volumes — souvent des gros volumes! — ont paru).
Signalons encore qu'Albert Béguin, qui a joui d'une grande notoriété comme professeur à Bâle et comme publiciste, a fait ses études à Genève où il a présenté, en 1937, une thèse intitulée L'Âme romantique et le rêve. Essai sur le romantisme allemand et la poésie française, qui est d'une richesse et d'une originalité exceptionnelles, et qui est caractéristique des activités genevoises en matière d'histoire littéraire: Genève est en effet très proche du monde germanique, avec lequel elle entretient depuis le Moyen Age d'étroites relations. On s'y intéresse donc tout naturellement à la littérature allemande et aux échanges entre cette littérature et la littérature française, sujet qui a beaucoup occupé Amiel. Bernard Bouvier, dont il a déjà été question, avait passé plusieurs années à Weimar et à Berlin; avant d'occuper la chaire de langue et littérature françaises, il avait donné à l'Université un enseignement de littérature allemande. Marcel Raymond et, après lui, Albert Béguin, ont été professeurs à Bâle. [p. 86]
La philologie romane, centrée sur le français médiéval, a sa place légitime dans les enseignements de la Faculté des lettres, où elle a notamment été illustrée par Ernest Muret (1861-1940), qui a fait faire à la toponymie du domaine français des progrès décisifs.
L'Université n'a pas le monopole des travaux relatifs à la langue et à la littérature françaises. Il serait injuste de ne pas signaler ici que c'est un maître au collège, François Ruchon, qui a redécouvert le grand poète Jean de Sponde (XVIe siècle) et qui a donné, dans la Bibliothèque de la Pléiade, la première édition critique des oeuvres du publiciste français Henri Rochefort.
Il y a lieu, enfin, de rappeler que la "Librairie Droz", fondée à Paris par une Neuchâteloise, Eugénie Droz (1893-1976), dont les travaux d'érudition sont remarquables, s'est établie à Genève après la dernière guerre. Cette maison d'édition contribue très largement à associer le nom de Genève à l'étude de la littérature française. Elle publie un périodique, la Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, qui en est à sa 48e année, une série de monographies, les Travaux d'Humanisme et Renaissance (230 volumes parus à fin 1988) et des Textes français (366 volumes parus à fin 1988). La qualité et le nombre de ces publications valent à cette maison d'édition genevoise un rayonnement mondial. 

es littératures étrangères

L'Université a créé, au cours des ans, des chaires pour l'enseignement des langues vivantes et des littératures étrangères. L'allemand a eu la priorité (1873), précédé toutefois par la littérature comparée, chaire dont les premiers titulaires ont été Marc Monnier (1829-1885), dès 1872, et Edouard Rod (1857-1910), l'un et l'autre plus connus comme écrivains que comme professeurs.
La création, en 1923, de la Société genevoise d'études allemandes par Gottfried Bohnenblust, titulaire de la chaire de langue et littérature allemandes, a permis de dépasser le cadre universitaire. Tout ce que la Suisse allemande, l'Allemagne et l'Autriche comptent comme savants, critiques et écrivains de renom a affronté le public genevois dans la Salle des Abeilles de l'Athénée.
Actuellement, la Faculté des lettres a des départements de langue et littérature allemandes, anglaises (et américaines!), romanes (avec des enseignements étoffés d'italien et d'espagnol et une place pour le rhéto-romanche); elle assure en [p. 87] outre des enseignements de grec moderne, d'arabe, de russe, de chinois et de japonais, qui embrassent les langues, les littératures, les civilisations dont elles sont l'expression. La Société genevoise d'études italiennes bénéficie de la tradition plusieurs fois séculaire des relations culturelles de Genève avec la Péninsule. 

L'Extrême-Orient 

L'introduction récente de l'enseignement du chinois et du japonais dans les Universités de Zurich et de Genève s'est faite de manière coordonnée. Elle répond à une préoccupation qu'on peut formuler ainsi: il n'est plus possible de comprendre le monde actuel, sur lequel pèsent le poids démographique de la Chine et le poids économique du Japon, sans connaître les langues, les littératures et la civilisation de ces deux pays. Se contenter à leur sujet des informations, le plus souvent superficielles et de seconde main, que diffusent les médias ne saurait suffire. Il faut que, dans un pays comme la Suisse, il y ait des hommes et des femmes qui fassent l'effort d'apprendre le chinois et le japonais, première étape, indispensable, pour comprendre la nature profonde des civilisations qui s'expriment dans ces langues.
Il n'est pas sans intérêt de rappeler à ce propos qu'au siècle dernier, il y a eu une imprimerie chinoise à Genève, créée par François Auguste Turrettini (1845-1908), dit Tur-rettini le Chinois, qui l'a utilisée pour l'édition de deux revues dont la vie a été brève, et qu'avec les collections Baur, qui ont publié un très remarquable catalogue (neuf volumes in-folio), Genève dispose depuis 1964 d'un contact direct avec les arts de la Chine et du Japon, que l'Université met à profit dans ses enseignements. 

La linguistique

Les origines indo-européennes ou les Aryas primitifs d'Adolphe Pictet, fils de Charles Pictet de Rochemont (deux volumes, Genève et Paris 1859 et 1863), ont marqué une étape importante de l'étude comparée des langues indo-européennes. L'ouvrage est aujourd'hui dépassé. S'il mérite qu'on le signale, c'est qu'il a été l'oeuvre d'un pionnier à bien des égards génial (dans divers domaines, y compris celui des fusées balistiques!). [p. 88]
Avec Ferdinand de Saussure (1857-1913), Genève a inscrit son nom en lettres d'or sur le fronton de la grammaire comparée et de la linguistique générale. Une grande partie de la linguistique moderne, voire du structuralisme, découle de ses intuitions géniales et de ses analyses pénétrantes des faits de langage. Son Cours de linguistique générale, rédigé après sa mort, sur la base des notes qu'ils avaient prises, par quelques-uns de ses élèves, a eu dès sa parution (1916) un immense écho, qui n'a fait que s'amplifier jusqu'à nos jours. Il a été traduit dans un grand nombre de langues, y compris, récemment, le russe, le turc et le japonais!
Inventeur d'une méthode, voire créateur d'une science, Saussure est à l'origine de ce qu'on a coutume d'appeler l'école genevoise de linguistique, école illustrée, à la seconde génération, par deux de ses disciples, Charles Bally et Albert Séchehaye. A la différence de son maître, Charles Bally a beaucoup écrit. Il s'est intéressé notamment à la stylistique et à la linguistique françaises (Traité de stylistique française, plusieurs fois réimprimé dès 1909; Linguistique générale et linguistique française, 1932, 2e édition 1944) et à la sociologie du langage (Le Langage et la Vie, 1913; La Crise du français, 1931). Bally avait, dans sa jeunesse, enseigné le grec au Collège; à l'Université, il donnait des cours de sanscrit et d'accentuation grecque, dont il a tiré un remarquable Manuel d'accentuation grecque (1944). La veuve de Charles Bally a laissé ses biens à la Société académique, qui dispose ainsi de ressources fort appréciables pour encourager les études de linguistique et de stylistique à l'Université.
Albert Séchehaye (1870-1946) a développé sur plus d'un point ce qui était en germe dans la pensée de Ferdinand de Saussure. Henri Frei (1899-1980), successeur de Bally, est l'auteur d'une Grammaire des fautes qui a eu un très large écho. Avec Robert Godel (1902-1984), la linguistique saussurienne a poursuivi son développement à Genève jusqu'à une époque toute récente.
La Société genevoise de linguistique, fondée en 1940, édite les Cahiers Ferdinand de Saussure, périodique d'un très haut niveau scientifique qui contribue aux progrès de la linguistique dans le monde, et dont 42 livraisons avaient paru à fin 1988.
L'Université donne aujourd'hui des enseignements très étoffés de linguistique générale, orientés surtout vers la sémiologie, ainsi que de linguistique et de stylistique françaises; mais on ne saurait plus guère parler à leur propos d'une école genevoise de linguistique: tout excellents qu'ils sont, ces enseignements s'inscrivent dans les tendances modernes de la linguistique telle qu'on la développe partout dans le monde. [p. 89]

La lexicographie

On l'a vu, au XVIe siècle, Genève a produit, avec le Thesaurus Graecae Linguae d'Henri Estienne (1572), le plus imposant des dictionnaires qui ait paru jusqu'alors. On y a conçu et imprimé plusieurs autres dictionnaires grecs ou multilingues, et cela jusqu'au XVIIIe siècle.
Au XIXe siècle, Genève s'est interrogée sur son propre parler, qu'il s'agisse du patois ou du français. Les travaux de Jean Humbert, auteur d'un Glossaire genevois, ouvrage posthume qui a paru en 1852, n'ont rien perdu de leur intérêt. Preuve en soit la réimpression récente (1983) de ce glossaire. Humbert avait accumulé un matériel lexicographique considérable qu'il a remis à Ernest Littré. Celui-ci, dans la préface de son fameux Dictionnaire de la langue franfaise, qui est demeuré pendant un siècle l'ouvrage de référence de tous ceux qui se piquaient d'écrire correctement, s'exprime en ces termes sur les travaux de Jean Humbert: "Dans le temps où j'amassais mes provisions, M. Humbert, de Genève, connu par différents travaux et entre autres par son Glossaire du parler genevois, me remit une riche collection d'exemples, pris en grande partie aux tragiques français et à quelques sermonnaires. Depuis, cet estimable savant est mort; mais le témoignage que je lui aurais rendu vivant je suis encore plus empressé de le rendre à sa mémoire..." (préface du tome 1er du Dictionnaire, 1885, p. XXXVIII).
La lexicographie continue à intéresser les Genevois dont nous avons vu (p. 81) que, dès le XVIe siècle, ils ont été très sensibles à tout ce qui concerne les langues. Preuve en soit le Dictionnaire de poétique et de rhétorique d'Henri Morier (né en 1910), qui a paru en 1961, puis enrichi et revu, en 1975, en 1981 et en 1988. 

Histoire et sciences historiques

Les Genevois, qui ont l'esprit de détail et auxquels manque souvent le don de la synthèse, ont beaucoup travaillé et beaucoup écrit sur leur propre histoire. Il existe des centaines, voire des milliers de monographies. Les Registres du Conseil ont été publiés, pour la période 1409-1536, par Victor van Berchem et Emile Rivoire. Les Registres de la Compagnie des pasteurs sont en cours de publication (8 volumes parus), de même que la Correspondance de Théodore de Bèze (12 volumes parus). Les 51 volumes in-octavo et les [p. 90]
10 volumes in-4° des Mélanges et Documents de la Société d'Histoire et d'Archéologie et son Bulletin annuel, qui paraît depuis 1892, contiennent des textes, des commentaires, des études, des informations à foison: les volumes parus sous le titre d'Histoire de Genève au XXe siècle ne sont que des ouvrages collectifs, utiles, certes, mais décevants parce que les chapitres en sont disparates. Ce ne sont ni des oeuvres de synthèse, ni des monuments littéraires! (On trouvera de plus amples renseignements sur Genève et ses historiens dans le tome IV de cette Encyclopédie, pages 37-45).
Trois historiens genevois se sont élevés au-dessus des vallons et des bocages de l'érudition locale et ont su embrasser de leur regard de vastes horizons.
Charles Léonard Simonde de Sismondi (1733-1842), qui est un des Genevois les plus remarquables de tous les temps, a écrit une Histoire des Français en 24 volumes (Paris, 1821-1838), une Histoire des républiques italiennes au Moyen Age en 16 volumes (1807-1818) et plusieurs autres ouvrages qui représentent autant de contributions novatrices et de tout premier ordre à l'histoire de l'Europe, de sa civilisation et de ses institutions.
L'Histoire de la Suisse (Lausanne, 1943) de William Martin (1888-1934), qui fut rédacteur de politique étrangère au Journal de Genève avant d'occuper la chaire d'histoire (de langue française) de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich, reste le plus impressionnant tableau synthétique du destin de la Confédération, des origines à l'époque contemporaine, qu'on ait jamais écrit.
Cinq siècles de sécurité collective (Genève, 1945) de William Rappard (1883-1958) trace à travers cette histoire un sillon lumineux et met en évidence une de ses spécificités, à savoir le rôle des institutions militaires et le principe de la sécurité collective dans le devenir de la Confédération.
Ce sont là deux maîtres-livres dont les mérites doivent être attribués aux talents et à l'esprit de synthèse de leurs auteurs bien plus qu'à une "école genevoise d'histoire", qui n'existe que dans le secteur de l'érudition locale et qui a longtemps bénéficié de l'appui éclairé et du dévouement de Paul-Edmond Martin (1883-1969), archiviste d'Etat et professeur à l'Université.
Revenons à l'histoire locale. Si plusieurs de nos grands hommes, tels Jacques Lect et le Général Dufour, n'ont jamais fait l'objet de biographies exhaustives, l'histoire économique a pris son essor grâce aux recherches commencées par Antony Babel (1888-1979), recherches que poursuivent ses élèves; l'histoire de l'urbanisme, qui présente un très grand intérêt, dépassant le cadre proprement local, en raison [p. 91] des deux grands programmes du XVIIIe siècle (ceinture d'hôtels particuliers, de la maison Gallatin, sur la Corraterie, à la "Discipline" — actuellement prison désaffectée — de Saint-Antoine et création, au XIXe siècle, sous l'inspiration et le contrôle du Général Dufour, de la Corraterie, de la Rade et des quartiers qui occupent les espaces des anciennes fortifications), cette histoire de l'urbanisme fait depuis une vingtaine d'années l'objet d'une grande enquête, soutenue par le Fonds national suisse de la recherche scientifique, enquête qui a abouti à quelques publications et à l'établissement d'une documentation modèle, constituée par l'Ecole d'architecture.
Rappelons que sur Le Développement urbain de Genève, de l'époque celtique à nos jours, le livre de Louis Blondel (1885-1967), qui date de 1946, demeure indispensable, encore qu'il soit largement dépassé, pour la Vieille Ville, en raison des découvertes auxquelles ont conduit notamment les récentes fouilles de Saint-Pierre, de la Madeleine et de Saint-Gervais, ainsi que la construction de la gaine technique des Rues Basses.
L'Histoire monétaire de Genève depuis la Réforme a été écrite depuis longtemps par Eugène Demole (1850-1928), mais le monnayage médiéval reste à étudier. Il y a là une curieuse défaillance de l'érudition locale! 

Histoire de l'art 

Depuis un quart de siècle, la Faculté des lettres possède un important département d'histoire de l'art et de musicologie qui, pour l'histoire de l'art essentiellement, donne un enseignement très étoffé. C'est là une entreprise récente, qui s'inscrit dans l'effort que nous avons déjà signalé et qui tend à associer dans l'enseignement universitaire l'étude des langues et des littératures à celle des arts et des civilisations.
Comme c'est le cas pour la littérature, avec l'Histoire littéraire de Genève (3 vol., 1796), de Jean Sénebier (1742-1809) et avec la monographie Genève et ses poètes du XVe siècle à nos jours de Marc Monnier (1874), les Genevois ont commencé par porter leur attention sur les arts dans leur parvulissime république. Jean-Jacques Rigaud (1786-1854), qui a été premier syndic sous la Restauration, a composé un Recueil des renseignements sur la culture des Beaux-Arts à Genève (1849; 2e édition, Fick, Genève, 1876). Daniel Baud-Bovy (1870-1958) a consacré de belles monographies à plusieurs artistes dans les deux volumes de ses Peintres genevois (1903 [p. 92] et 1904); Waldemar Deonna a rassemblé une somme impressionnante d'informations dans un volume sur Les Arts à Genève des origines à la fin du XVIIIe siècle, paru en 1942 à l'occasion du bimillénaire de l'entrée de Genève dans l'histoire et formant le tome XX de la revue Genava. Nos Anciens et leurs oeuvres, annuaire aussi luxueux dans son illustration que dans sa typographie, a paru de 1901 à 1920. On le voit: tous ces ouvrages s'en tiennent pour l'essentiel à l'étude des arts à Genève.
La présence à Genève, dès 1941, des Editions Albert Skira (Skira était Tessinois, né à Genève) a eu pour conséquence que de très importants livres d'art et d'histoire de l'art, admirablement illustrés, ont paru et continuent à paraître à Genève. Bien que les auteurs de ces livres soient, pour la plupart, des étrangers, cette activité éditoriale, embrassant de très larges horizons, de Lascaux aux impressionnistes et aux "fauves", a eu un effet stimulant pour les Genevois.
Il existe depuis une trentaine d'années une importante Bibliothèque d'art et d'archéologie à la Promenade du Pin; les collections du Musée d'art et d'histoire, qui publie, par livraisons annuelles, sa revue Genava, depuis 1923, et de ses annexes, en particulier celle du Cabinet des estampes, mettent un très riche matériel à la disposition de qui veut entreprendre à Genève des recherches dans le domaine de l'histoire de l'art. Ce secteur des sciences humaines, auquel la presse voue une grande attention, est en plein développement. 

[p. 93]

Musicologie 

Jusqu'ici, l'Université ne s'est intéressée qu'avec réticence à la musicologie, dont elle n'a guère développé l'enseignement. Aussi cette discipline a-t-elle surtout été cultivée en dehors du monde académique. Les monographies de Guy de Pourtalès (1881-1941) sur Liszt, Chopin, Wagner, Berlioz, et les recueils iconographiques de Robert Bory (1891-1960) (notamment sur Mozart, Liszt et Wagner) représentent des contributions de valeur à l'histoire de la musique moderne en Europe.
Les apports les plus originaux de Genève à la musicologie pourraient bien être d'une part les travaux de Samuel Baud-Bovy (1906-1986) sur la chanson grecque et sur l'oeuvre musicale de Jean-Jacques Rousseau, d'autre part la création, en 1944, par Constantin Brailoiu (1893-1958), des Archives internationales de musique populaire, qui sont rattachées au Musée d'ethnographie et qui ont suscité de fécondes recherches d'ethnomusicologie. 

Archéologie

C'est à Genève qu'a été découverte, en 1833, et immédiatement identifiée par le Dr François-Isaac Mayor (1779-1854), la première gravure paléolithique. Il s'agit d'un "bâton de commandement" en bois de renne, sur lequel l'artiste a commencé à graver un animal qui semble bien être un oiseau. Cet objet a été trouvé dans l'abri magdalénien de Veyrier, au pied du Salève, sur territoire français, mais à quelques centaines de mètres de la frontière.
L'exploration archéologique de la ville de Genève et de son territoire a été, jusqu'à une époque récente, l'oeuvre d'amateurs, parfois éclairés. Louis Blondel (1885-1967) a eu le mérite de noter tout ce que les bouleversements du sol urbain faisaient apparaître. Il avait le titre d'archéologue cantonal, mais il ne disposait ni d'un service, ni d'un budget!
Signalons au passage qu'en relation avec l'établissement de la grande Histoire de Jules César, ordonnée par Napoléon III, le commandant baron Stoffel, officier d'artillerie français d'origine thurgovienne, a repéré, notamment à Avully, les retranchements construits sur l'ordre de César, en 58 avant J.-C., le long de la rive gauche du Rhône, pour dissuader les Helvètes de franchir le fleuve. [p. 94]
L'exploration archéologique de la Rade a consisté essentiellement à récolter les objets qui gisaient au fond de l'eau et qui ornent aujourd'hui les vitrines du Musée d'art et d'histoire, et à élucubrer des théories fantaisistes sur les Pierres du Niton, les druides et le culte de Neptune! Les premières fouilles sous Saint-Pierre sont l'oeuvre d'amateurs peu éclairés: ils ont détruit plus qu'ils n'ont découvert et ils n'ont pas su identifier ce qu'ils voyaient!
Depuis quelques années Genève dispose enfin d'un Service archéologique digne de son passé, service moderne, qui a un budget substantiel, du personnel, des compétences, un équipement scientifique à jour. Le mérite de sa création revient dans une large mesure à Marc-Rodolphe Sauter (1914-1983). Les découvertes de ces dernières années, à la suite de fouilles conduites en ville et à la campagne, ont complètement transformé nos connaissances sur le destin de Genève de l'époque de La Tène, au haut Moyen Age. L'exploration du sous-sol de la cathédrale et de ses abords a donné des résultats qui ont fait sensation. Il s'agit d'une des fouilles médiévales les plus importantes de la seconde moitié du XXe siècle. L'exploration, depuis 1987, d'une grande église du IVe siècle sous le temple de Saint-Gervais n'est guère moins sensationnelle.
Si l'archéologie locale a été longtemps décevante, les fouilles des Genevois en Egypte, en Grèce, en Orient, exécutées sous pavillon étranger, méritent l'attention.
A la fin du siècle dernier, Edouard Naville (1844-1926) a dégagé à Deir-el-Bahari un important sanctuaire de la XIe dynastie et le grand temple de la reine Hatshepsout. Il travaillait pour le compte de l'Egypt Exploration Fund. Paul Schazmann a été l'architecte des fouilles allemandes de Pergame et de Cos. Paul Collart (1902-1981) a participé à celles de l'Ecole française d'Athènes à Philippes, ville macédonienne dont il a écrit l'histoire. Philippes est connue, notamment, par la victoire d'Octave et d'Antoine sur les assassins de César et par une des épîtres de l'apôtre Paul.
Après la dernière guerre, l'Université de Genève a ouvert, sous son propre pavillon, plusieurs chantiers. En 1948, Victor Martin a exploré, avec l'aide de l'Institut français d'archéologie orientale au Caire, la forteresse romaine de Dionysias, à Quasr-Quarun, dans le Fayoum, où servait un officier romain de cavalerie dont les archives, quelque 80 papyrus conservés à Londres et à Genève, ont été publiées en 1962. Paul Collart a dégagé, à Palmyre, de 1954 à 1956, le grand sanctuaire de Baalshamin. Une mission genevoise a contribué au sauvetage des monuments de [p. 95] Nubie, sous le patronage de l'UNESCO, après qu'eut été décidée la malencontreuse construction du grand barrage d'Assouan.
Actuellement, l'Université de Genève a deux chantiers. Sur le site des Kellia, en bordure du désert, à 50 km au sud d'Alexandrie, elle explore (depuis 1964) un ensemble monastique copte d'une étendue considérable. Le désensablement d'une partie des quelque 1.500 bâtiments dans lesquels ont vécu, du IVe au VIIe siècle, des anachorètes et des moines, jette un jour nouveau sur les origines du monachisme chrétien. C'est, en effet, dans le désert d'Egypte et en Syrie qu'il est né. Saint Basile l'a répandu dans tout l'Orient et saint Benoît, en Occident.
A Kerma, au Soudan, depuis 1978, une autre mission dégage les restes d'une grande ville de la fin du IIIe et de la première moitié du IIe millénaire avant notre ère. Ainsi est démontrée pour la première fois l'éclosion, en ces temps reculés, d'une civilisation urbaine purement africaine, indépendante des civilisations de l'Orient méditerranéen, de l'Egypte, de la Mésopotamie et de l'Inde.
On mentionnera encore l'exploration par Eugène Pittard (1867-1962) des stations paléolithiques du Vallon des Rebières, en Dordogne, et les fouilles de Marc-R. Sauter en Valais, dont les résultats éclairent d'un jour très nouveau l'installation sur notre territoire des premiers cultivateurs à l'époque néolithique. L'Institut d'anthropologie de l'Université de Genève continue à collaborer très activement à l'exploration archéologique du Valais.
Ces activités hors du canton ont contribué au développement des collections archéologiques du Musée d'art et d'histoire et ont donné lieu à d'importantes publications. 

[p. 96]

La géographie et l'ethnographie

En 1578, paraissait à Genève L'Histoire d'un voyage fait en la Terre du Brésil autrement dit l'Amérique de Jean de Léry. Les ethnographes contemporains, Lévi-Strauss en tête, proclament les mérites exceptionnels de cet ouvrage, qu'ils considèrent comme un des premiers grands textes de l'ethnographie moderne. Jean de Léry, d'origine bourguignonne, a fait partie du groupe de quatorze calvinistes qui a quitté Genève en 1556, sur l'ordre de Calvin, à la demande de Villegagnon et sous le patronage de l'Amiral Coligny, pour se rendre dans la "France antarctique", colonie établie par Villegagnon sur une île de la baie de Guanabara (Rio de Janeiro). Chassé de l'île à la suite de querelles confessionnelles, Léry a vécu quelques mois chez les "sauvages", qu'il appelle Topinambous, et qui ne sont autres que les Tupinambas. De retour à Genève en 1559, il y a suivi les cours de l'Académie; puis il a été envoyé comme pasteur à Sancerre, dont il a vécu et relaté le siège, qui est un des épisodes les plus impitoyables des guerres de religion. Il a constaté que les "sauvages" du Brésil étaient plus humains et moins cruels que les Français. C'est très probablement la première apparition, dans la littérature française, du thème du "bon sauvage", qui a si fort séduit Montaigne et Rousseau.
Jean de Léry a fini ses jours à L'Isle, dans le Pays de Vaud, où il était pasteur. C'est là, très probablement, qu'il a rédigé le livre qui atteste qu'au Brésil, il a su observer les Indiens dont il était l'hôte. Il s'est enquis de leurs moeurs, de leurs croyances; il a enregistré leur vocabulaire, noté leur musique. Tout cela, il l'a fait avec une généreuse sympathie pour un peuple que les Européens méprisaient et brutalisaient, avec un don exceptionnel d'observation et une grande précision dans la notation des faits.
Au XIXe siècle, les voyageurs et explorateurs genevois se sont groupés au sein de la Société de géographie, qu'ils ont fondée en 1858. Cette société a commencé par publier un modeste bulletin; puis elle a lancé une revue, Le Globe, grâce à laquelle, par des échanges, elle a constitué une très riche bibliothèque.
Plusieurs de ces voyageurs et explorateurs, et de nombreux missionnaires, ont rapporté des continents lointains des objets de tout genre qui constituent les fonds des collections, fort riches, du Musée d'ethnographie, créé en 1922 par Eugène Pittard. Ce musée s'est rapidement développé (voir p. 222); il a accueilli la Société suisse des Américanistes qui publie depuis 1950 un Bulletin. Les collections [p. 97] Amoudruz, acquises en 1978, lui ont assuré un développement impressionnant dans le domaine de l'ethnographie et du folklore des Alpes. On s'étonnera dès lors que l'Université n'ait pas suivi, que l'enseignement de l'ethnographie y soit resté embryonnaire.
En géographie proprement dite, deux livres ont fait date: la Description des Alpes de Théodore Bourrit (1739-1818), parue en 1781 chez J.-P. Bonnant, à Genève, et le Voyage dans les Alpes d'Horace Bénédict de Saussure (1740-1799), en quatre volumes, qui ont été édités de 1779 à 1796, ce second ouvrage relevant des sciences exactes et naturelles davantage que des sciences humaines.
On rappellera en passant que la première carte moderne de la Suisse est l'oeuvre d'un Genevois: le Général Dufour.
Pour ce qui est de la géographie, l'Université s'est montrée ouverte, généreuse. La Faculté des sciences économiques et sociales a un Département de géographie qui dispense un enseignement très complet en géographie générale, politique, historique, économique, ainsi qu'en cartographie et en écologie humaine. La géographie régionale y a sa juste place.

[p. 98]

Sciences juridiques, politiques et sociales

Genève a créé, au XVIe siècle, un Etat qui n'avait nulle part son pareil dans le domaine français et qui se distinguait aussi bien des Etats corporatifs du monde germanique et néerlandais que des républiques italiennes. On ne s'étonnera donc pas de la place faite, dès les premières années d'existence de l'Académie, aux sciences juridiques et politiques.
Nous n'en parlerons, ici, que brièvement pour que le tableau que nous nous efforçons de brosser des activités genevoises dans le domaine des sciences humaines soit équilibré; on trouvera dans le tome IV de cette Encyclopédie, pages 189-196, des renseignements circonstanciés sur plusieurs savants et penseurs politiques que nous mentionnons, ici, de manière succincte.
Ami de Calvin, François Hotman (1524-1590), né à Paris, a notamment publié chez Jacob Stoer, en 1573, un manifeste politique intitulé Franco-Gallia, dans lequel il développe la thèse, alors révolutionnaire, de la souveraineté de la nation. Hotman a enseigné à deux reprises à l'Académie; il a vécu à Genève, par intermittence, de 1548 à 1589. Il n'a cessé de dénoncer les dangers de l'absolutisme, vers lequel la France tendait à grands pas, au point de proclamer que le tyrannicide pouvait être légitime.
Parisien lui aussi, Denys Godefroy (1549-1622) est venu à Genève pour y imprimer (chez le même Jacob Stoer, en 1583) son Corpus Juris civilis. Il y a classé, dans un ordre qui n'a plus été modifié, les textes juridiques rassemblés par l'empereur Justinien et ses successeurs (Codes, Pandectes, Digestes, Institutes, Novelles). Pendant son séjour à Genève, [p. 99] il a complété son Corpus par divers textes et commentaires relatifs au droit romain et byzantin. Godefroy a enseigné à l'Académie. Lorsque celle-ci dut suspendre ses cours, en raison de la crise financière des années quatre-vingts, il se rendit à Strasbourg, puis à Heidelberg. Bien qu'absent, il n'a cessé de s'intéresser au sort de Genève, dont il était bourgeois, à correspondre avec les magistrats, à les aider de ses conseils: son fils, Jacques (1587-1652), éminent jurisconsulte lui aussi, a enseigné le droit à l'Académie et il a joué un rôle en vue dans les affaires de la République, ce qui lui vaut d'être un des vingt-six Genevois qui se sont illustrés dans les sciences et dans les arts dont les médaillons ornent la Salle des Abeilles, à l'Athénée. Son édition du Code théodosien, parue à titre posthume en 1665, n'est pas remplacée de nos jours. Les Archives d'Etat conservent des matériaux qu'il avait assemblés pour une Histoire de Genève fort prometteuse qui aurait pu faire prendre un siècle d'avance à l'historiographie genevoise!
D'autres jurisconsultes éminents ont vécu et travaillé à Genève aux XVIe et XVIIe siècles. L'un d'eux, Jacques Lect (1556-1615), doit être mis en évidence. Il est en effet le premier Genevois de naissance (sa famille avait acquis la bourgeoisie au XVe siècle) à avoir brillé dans le domaine des sciences humaines et l'injuste oubli dans lequel il est tombé mériterait d'être levé par une biographie digne de ce qu'il a été comme juriste, helléniste, latiniste, poète et magistrat. Il est, avec Jean Sarasin, l'auteur du Citadin de Genève (1606), qui établit les droits de la République, en réponse au Cavalier de Savoye. Dans le Citadin, la science juridique est mise au service de l'Etat. Le texte atteste le très haut niveau des études de droit, voire de la science [p. 100] juridique à Genève aux XVIe et XVIIe siècles, ce qui a permis à la République de se structurer, de s'affermir, de se maintenir et de faire reconnaître internationalement ses droits.
Le XVIIIe siècle est marqué par trois ouvrages dont le succès a été considérable et, pour le troisième, durable. Jean-Jacques Burlamaqui (1694-1748), élève de Barbeyrac à Groningue, a contribué à libérer la science juridique de la tutelle trop exclusive du droit romain. Il a publié les Principes du droit naturel (Genève, 1747); les Principes du droit politique (Genève, 1751) ont paru après sa mort. Ces deux traités sont rapidement devenus des classiques. Ils n'ont, certes, ni la profondeur, ni l'originalité de ceux de Grotius, de Pufendorf, de Barbeyrac; mais ils ont propagé des idées nouvelles, qui y sont formulées avec une clarté, une efficacité rarement égalées.
Le troisième ouvrage, c'est le Contrat social (Paris et Amsterdam, 1762) de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), qui mérite de prendre place dans ce chapitre consacré aux sciences humaines. Le Contrat social ou principes de droit politique, ainsi que d'autres oeuvres de Rousseau (notamment son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes) ont en effet exercé une double influence sur la pensée politique d'une part et, de l'autre, sur les troubles qui ont conduit aux révolutions genevoise et française. L'observation du microcosme genevois a été, pour Rousseau, une des sources de sa pensée politique et l'on peut à bon droit le tenir pour héritier des idées propagées par les Hotman, les Godefroy et les Lect (encore qu'il ne paraisse pas avoir lu ces auteurs!)
Est-ce un hasard si Montesquieu a choisi de faire imprimer en 1748, à Genève, chez Barillot et fils, L'Esprit des Lois, qui est, avec le Contrat social, l'ouvrage scientifique qui a eu le plus d'influence sur le destin politique de la France et de l'Europe depuis le XVIIe siècle? Certainement pas. Une pensée aussi novatrice que celle de Montesquieu ne pouvait être mieux diffusée que d'un lieu où, malgré l'étroitesse d'esprit d'une partie de l'oligarchie régnante, l'expression des idées demeurait relativement libre.
L'Ecole de droit fondée par Théodore de Bèze dans le cadre de l'Académie a connu des hauts et des bas. Jamais, cependant, la flamme ne s'est éteinte. Cette école s'est signalée, dès le XVIIIe siècle, par ses contacts avec l'Angleterre et avec l'Allemagne, ce qui a rendu son enseignement plus ouvert, moins dogmatique que celui des universités françaises. Que Charles-Frédéric Necker (1686-1762), venu de Prusse, ait été dès 1725 chargé d'un enseignement [p. 101] de droit allemand à l'Académie, enseignement qu'il a donné pendant trente sept ans, soit jusqu'en 1762, atteste une ouverture d'esprit qu'on ne trouvait nulle part ailleurs sur le Continent. C'est dans ce monde intellectuel ouvert sur l'Allemagne et sur l'Angleterre que s'est formé Jacques Necker, petit-fils de Charles-Frédéric, qui devait tenter de réformer les structures du Royaume de France: Germaine, la fille de Jacques, n'a-t-elle pas écrit un livre intitulé De l'Allemagne? Genève, au XVIIIe siècle, devenait cosmopolite, ses institutions, en premier lieu l'Académie et ses enseignements de droit, en tiraient un large profit!
L'influence de l'Angleterre sur la pensée politique genevoise a été considérable. Il suffit, pour s'en convaincre, de feuilleter les premières livraisons de la Bibliothèque britannique, qui a commencé à paraître en 1795 et qui est devenue, dès 1815, la Bibliothèque universelle; de se souvenir que c'est Etienne Dumont (1759-1829) qui a donné forme à la pensée géniale, mais souvent incohérente de Bentham; de songer aussi au rôle du Gabinetto fondé en 1819, à Florence, par le Genevois Jean-Pierre Vieusseux (1779-1863), dans lequel, à la veille du Risorgimento, les Italiens, lecteurs de l'Antologia du même Vieusseux, pouvaient trouver les manifestes et les périodiques dans lesquels s'exprimait la pensée libérale britannique.
A Genève, à la même époque, quatre noms s'imposent: Pellegrino Rossi (1787-1848); Charles-Léonard Simonde de Sismondi (1773-1842); François Bellot (1776-1836); Etienne Dumont (1759-1829). Ces hommes ont dispensé à l'Académie des enseignements de premier ordre. Ils ont été les têtes pensantes de l'opposition libérale sous le régime quelque peu paternaliste de la Restauration. Ils ont marqué les institutions de leur empreinte.
Les Annales de législation et de jurisprudence, publiées dès 1820 par Bellot et Rossi, avec l'appui constant et éclairé d'Etienne Dumont et de Sismondi, et devenues en 1822 les Annales de législation et d'économie politique, ont eu dans toute l'Europe (dont le français était alors la langue de culture!) un tel écho que les chancelleries des pays de la Sainte-Alliance ont obtenu, en 1823, que la publication en soit suspendue!
Sismondi a publié en 1819 ses Nouveaux principes d'économie politique. On a redécouvert et reconnu récemment l'importance et l'originalité de cet ouvrage. Sismondi y critique avec modération et fermeté les thèses des théoriciens britanniques du libéralisme; il proclame qu'un correctif est nécessaire, que l'Etat peut et doit intervenir pour des raisons sociales. [p. 102]
Sismondi, qui a enseigné à l'Académie la philosophie (1809-1820), puis, à titre honorifique, l'histoire (1820-1835), partageait son temps entre Peccia, près de Pise, où sa famille possédait un domaine, et Genève. Ses travaux sur la société toscane, en particulier sur sa paysannerie, et sur l'histoire italienne, sont des travaux de pionnier, comme l'est, d'ailleurs, sa Statistique du Département du Léman, restée manuscrite et publiée en 1971 par la Société d'histoire et d'archéologie.
Sur Bellot législateur et sur la carrière étonnante de Pellegrino Rossi, on se reportera au tome IV de la présente Encyclopédie, pages 193-194.
On le voit, depuis le XVIe siècle, Genève a accueilli et agrégé à sa haute école des étrangers éminents; elle leur a conféré sa bourgeoisie; en retour, ces hommes l'ont servie et honorée; ils ont contribué à l'empêcher de se replier sur ses problèmes locaux; ils l'ont forcée à se dépasser, dans les sciences comme dans les arts, à donner pour recevoir. C'est ainsi que Genève a pu jouer un rôle non négligeable dans le monde. Elle a suscité des vocations universelles. Albert de Gallatin, né à la rue des Granges, n'est-il pas un des rédacteurs de la Constitution des Etats-Unis? Henry Dunant n'a-t-il pas puisé dans la tradition de son milieu social les idées qu'il a propagées avec le succès qu'on sait?
Depuis plus d'un siècle, la Faculté de droit dispense un enseignement de haute qualité; mais l'époque est révolue où l'apport de Genève à l'évolution des idées juridiques en Europe et dans le monde se distinguait par son originalité. Le droit fédéral, qui a été élaboré à partir de 1848, n'a été que peu influencé par les jurisconsultes genevois, à l'exception de l'action qu'ont exercée Alfred Martin (1847-1927) sur l'élaboration du Code Civil, Alfred Gautier (1858-1920) et Paul Logoz (1888-1973) sur celle du Code Pénal, Paul Carry (1892-1977) sur le développement du droit des obligations.
Parmi les particularités de la Faculté de droit, il convient de signaler l'enseignement, devenu traditionnel, du droit allemand, et la présence d'un groupe appréciable d'Allemands dans le corps estudiantin, ainsi que la création, en 1965, d'un enseignement de droit humanitaire, lié à l'existence des Conventions de Genève et aux activités internationales de la Croix-Rouge; l'Institut Henry Dunant, fondé à la même époque, mais en dehors de l'Université, travaille dans le même domaine.
Les sciences politiques ont, elles, connu un développement original grâce surtout à la puissante personnalité de [p. 103] William Rappard (1883-1958), qui a laissé une oeuvre écrite immense. Son influence a été considérable, son action décisive. Profitant de la présence à Genève de la Société des Nations, du Bureau international du travail et d'autres institutions, il a créé, en 1928, avec Paul Mantoux, et animé — avec quelle ferveur! — l'Institut universitaire de hautes études internationales, qui a joui d'un très grand prestige qu'il s'efforce de reconquérir. L'étude des relations internationales est aujourd'hui une des préoccupations majeures de la science politique à Genève.
Nous avons vu l'importance des travaux de Rappard historien; relevons encore la valeur de son livre intitulé L'Individu et l'Etat (1936) et de ses publications concernant l'économie politique, les finances publiques et l'économie tout court.
Les sciences sociales ont très vite acquis droit de cité. Faisant oeuvre de pionnier, l'Université leur a accordé, dès 1915, leur autonomie, en créant une Faculté des sciences économiques et sociales (dont Rappard a été, dès l'origine, et jusqu'à sa retraite, en 1955, le coryphée), les libérant ainsi de la tutelle des lettres et du droit, qui pesait à l'époque un peu partout sur elles. C'est dans une large mesure au titulaire de la chaire de philosophie, Adrien Naville (1845-1930), fils d'Ernest Naville, que l'on doit cette émancipation précoce des sciences sociales.
La nouvelle Faculté a développé des enseignements divers, les uns théoriques, les autres pratiques; elle a introduit relativement tôt celui de l'économétrie. Elle collabore, notamment, avec l'Institut de Management International (à l'origine Centre d'études industrielles) auquel la lie une convention. Cet institut de droit privé est un centre de formation scientifique avancée pour des personne qui ont un grade universitaire et une expérience pratique. 

Psychologie et sciences de l'éducation

Emile ou de l'éducation de Jean-Jacques Rousseau, qui a paru à La Haye et à Paris en 1762 (et qui a été brûlé à Genève la même année!) est une pierre milliaire sur la longue route qui va de l'éducation antique à la pédagogie moderne; beaucoup plus qu'une oeuvre littéraire, c'est un traité qui appartient au domaine des sciences humaines, et c'est à ce titre qu'il a exercé une influence considérable et durable. Quand, cent cinquante ans plus tard, les Genevois ont créé, en 1912, un institut spécialisé dans l'étude de la pédagogie, ils l'ont mis sous le vocable du "Citoyen de [p. 104] Genève". L'Institut Jean-Jacques Rousseau est à l'origine de l'Ecole de psychologie et des sciences de l'éducation qui a été constituée, au sein de l'Université, en 1964, et qui a obtenu en 1974 le rang de Faculté.
Un ouvrage fort original, qui a ouvert à la psychologie des horizons nouveaux, a paru à Genève en 1900: il est intitulé Des Indes à la Planète Mars. Etude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie. L'auteur en est Théodore Flournoy (1854-1920), professeur de psychologie à la Faculté des sciences. Le successeur de Flournoy, Edouard Claparède (1873-1940), est une des grandes figures de l'histoire de la psychologie et des sciences de l'éducation à l'époque moderne. Trois de ses livres sont devenus des classiques: L'Association des idées (1904), Psychologie de l'enfant et pédagogie expérimentale (1909) et L'Education fonctionnelle (1921). Il a été un ardent propagandiste de l'"Ecole active". [p. 105]
Son successeur, qui fut d'abord son collègue, Jean Piaget (1896-1980), est un des savants les plus considérables de ce siècle. Formé à l'école des sciences naturelles, adepte de la méthode expérimentale en psychologie, il a ouvert à la connaissance de l'homme de nouvelles voies. Le titre de ses premiers grands livres révèle leur contenu: Le Langage et la pensée chez l'enfant (1923); Le Jugement et le raisonnement chez l'enfant (1925); La Représentation du monde chez l'enfant (1926); La Naissance de l'intelligence (1947). Pendant la dernière année de sa vie, il a voué l'essentiel de ses forces au Centre international d'épistémologie génétique, qu'il a créé à Genève en 1955; les colloques organisés par ce Centre, auxquels ont participé des savants des cinq parties du monde, ont abouti à la publication de 42 volumes! Il existe des traductions des oeuvres de Piaget (plus de cinquante livres et un demi-millier d'articles) dans près de trente langues. Il a inspiré les travaux d'un grand nombre de disciples, qu'il a associés à ses recherches et à ses publications. La Fondation "Archives Jean Piaget", à laquelle il a fait don de son héritage scientifique, est, en fait, un institut qui prolonge, dans un esprit critique, par des colloques, des séminaires et des publications, son enseignement et ses recherches. On y collectionne et conserve les livres et articles savants — de 500 à 1000 par an — qui se rapportent à son oeuvre, à sa méthode, aux recherches de ses élèves.
Les travaux de Claparède, de Piaget et de leurs très nombreux disciples et collaborateurs, dont la plus remarquable est Bärbel Inhelder (née en 1913), ont eu, depuis un demi-siècle, une grande influence sur l'enseignement public à tous les niveaux.
Cet enseignement a subi une véritable mutation; il est naturel que cela ait provoqué des tensions dans la République, des enthousiasmes et des rejets! On se bornera à constater, ici, qu'on se trouve en présence d'un cas type de transformation de la société par l'impact de la science; à rappeler aussi que l'école genevoise a été à bien des égards le laboratoire de Claparède, de Piaget, de leurs collègues et collaborateurs.
Que le Bureau international de l'éducation, créé par Jean Piaget, et rattaché plus tard à l'UNESCO, ait son siège à Genève atteste l'importance mondiale des activités genevoises dans le domaine de la pédagogie.

[p. 106]

En guise de conclusion 

Les étudiants inscrits dans les facultés et instituts où se donnent les enseignements et où se font les recherches qui relèvent des sciences humaines représentent plus de soixante-dix pour cent de l'effectif (en 1987, 8.088 sur 11.465); ces facultés et instituts ont donc la charge de former la plus grande partie des cadres universitaires de la cité.
L'importance des sciences humaines découle aussi — et surtout — de ce qu'il est plus que jamais nécessaire de comprendre qui est l'homme, ce qu'est la société.
Nécessaire parce que les technologies, filles de la science, donnent à l'homme un pouvoir démesuré sur l'Univers et sur ses semblables. N'est-il pas en passe de changer la face de la Terre et, qui sait, de la rendre un jour pour lui inhabitable. Il capte la force des fleuves, des mers, des vents, et il la soumet à ses caprices; il libère les énergies captives dans la matière et les met à son service; il explore le cosmos et rêve de l'utiliser pour satisfaire ses besoins. L'homme qui réalise tout cela, qui est-il? A quelles motivations obéit-il? D'où tire-t-il son esprit inventif, son audace, sa puissance? Certes, psychologues et sociologues ont leurs réponses. Mais il importe aussi d'écouter la voix des millénaires, de se familiariser avec les expressions successives du génie humain, d'observer le comportement de l'homme au gré des événements de l'histoire et des situations auxquelles il a été successivement confronté.
Tout cela, c'est l'objet des sciences humaines. Après avoir passé en revue ce que Genève a apporté à leur développement, on formulera le voeu que l'avenir soit digne du passé, et que l'accent soit mis sur les disciplines formatrices et fondamentales.

O. R.
haut
[p. 107]

Les mathématiques


L'enseignement des mathématiques a été introduit à l'Académie de Calvin en 1724. Le Conseil de celle-ci s'étant trouvé en présence de deux candidats également prometteurs confia la charge conjointement à Jean-Louis Calandrini (1703-1758) et à Gabriel Cramer (1704-1752). Compte tenu de leur jeune âge, ils devaient alternativement voyager pour parfaire leurs connaissances, celui restant à Genève assumant en entier l'enseignement d'algèbre, géométrie, astronomie et mécanique et recevant seul, pendant ce temps, la rétribution (1200 francs l'an, plus 19 coupes de blé). Ce mode de formation, semblable à celui d'un apprenti acquérant son métier auprès de maîtres reconnus, était alors usuel. Ainsi Cramer séjourna chez Jean Bernoulli à Bâle: "Il resta cinq mois pour profiter de ma conversation" (lettre de Bernoulli à J. J. Scheuchzer). Après un passage en Angleterre, puis à Paris, sa réputation se trouva bien vite largement établie. Calandrini s'étant tourné vers la philosophie, Cramer occupa bientôt seul la chaire de mathématiques.
Le nom de Cramer est connu des étudiants d'aujourd'hui par la règle qui porte son nom et qui donne la solution d'un système d'équations algébriques linéaire, résolvant ce qu'on appelait alors joliment le problème de l'évanouissement des inconnues. Curieusement, cette règle n'apparaît que sous forme d'un modeste appendice dans l'Introduction à l'analyse des lignes courbes algébriques, traité publié en 1750 et qui fut pendant plus d'un siècle un ouvrage de référence apprécié. Les successeurs de Cramer, de sa mort en 1752 jusqu'au début du XIXe siècle, n'ont pas laissé dans les mathématiques d'aujourd'hui une trace aussi clairement reconnaissable. Citons Jean-Robert Argand (1768-1822) qui, dans un travail de 1806, donne la représentation géométrique des nombres complexes dont l'utilité ne fut que lentement reconnue. C'est elle qui confère notamment aux nombres complexes un rôle essentiel dans des domaines d'application aussi divers que la cristallographie ou la théorie des machines électriques. Mentionnons également les travaux de Simon l'Huillier (1750-1840). Dans un mémoire de 1784 primé par l'Académie de Berlin, il tente de clarifier la notion d'infini: "L'infini est un gouffre où se perdent nos pensées". Cela le situe parmi les premiers de ceux qui, tout au long du XIXe siècle, combleront peu à peu le gouffre d'une manière qui a profondément influencé les mathématiques d'aujourd'hui. [p. 108]
L'Huillier, ainsi que son successeur Jean-Jacques Schaub (1773-1825), furent les maîtres du jeune Charles-François Sturm (1803-1855). La fondation en 1795 de l'Ecole Polytechnique, l'introduction peu après de plusieurs enseignements de mathématiques à la Sorbonne faisaient de Paris, en ce début de siècle, le centre principal de l'activité mathématique. Sturm y séjourne une première fois comme précepteur d'un petit-fils de Mme de Staël. Il entre là en contact avec les plus grands savants du temps. Dès 1825, il est établi à Paris de manière permanente. D'abord assistant d'Ampère, il deviendra finalement professeur à l'Ecole Polytechnique et à la Sorbonne, et malgré l'attachement qu'il conservait à notre cité, c'est en vain que de Genève on essayera de le faire revenir à l'Académie.
Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, le rôle des universités allemandes, celle de Gôttingen en particulier, dans le développement des mathématiques devient prééminent. Weierstrass montre qu'il existe des fonctions continues non différentiables (on trouve dans les meilleurs ouvrages du début du siècle, où les exigences de rigueur étaient moindres, des "démonstrations" de la différentiabilité de toute fonction continue). Or, à Genève, Charles Cellérier (1818-1889) avait dans ses tiroirs un mémoire donnant une telle fonction, qu'il avait apparemment découverte sans avoir eu connaissance des travaux contemporains en la matière. Cette contribution fut publiée après sa mort par son ami Charles Cailler. De telles fonctions constituent aujourd'hui, dans certains domaines des mathématiques, la règle et non l'exception.

L'avancement des mathématiques au XIXe siècle 

L'avancement des mathématiques au XIXe siècle va de pair avec la création de véritables centres d'enseignement avancé résultant d'une volonté politique issue de la Révolution. Simultanément apparaissent les premiers périodiques spécialisés permettant une diffusion rapide des développements nouveaux, alors que des bibliothèques consacrées à la discipline sont fondées. Enseignant à notre Université dès 1895, Henri Fehr (1870-1954) y installe, en 1897, la Bibliothèque mathématique et lance peu après, avec Ch. Laisant, la revue L'Enseignement mathématique, à laquelle il consacrera pendant un demi-siècle beaucoup de son énergie. Grâce à ce noyau de bibliothèque et aux échanges [p. 109: image / p. 110] rendus possible par la publication de L'Enseignement mathématique, la Bibliothèque mathématique constitue aujourd'hui un instrument de travail de qualité qu'il reste encore possible de maintenir à jour dans les domaines principaux, malgré les coûts élevés des ouvrages et revues de mathématiques.
Elèves de Fehr, Dmitri Mirimanoff (1861-1947) et Rolin Wavre (1896-1951) professèrent pendant quelques années simultanément. Au premier, l'on doit quelques notes pertinentes qui eurent une influence sur la toute jeune théorie des ensembles. Esprit éclectique, ami de jeunesse de Jean Piaget, R. Wavre s'intéressa aussi bien à la mécanique céleste qu'à la philosophie. Il présida à l'organisation, durant les années 1933-1935, des Conférences internationales des sciences mathématiques au retentissement considérable, rendues possibles par la générosité d'un mécène anonyme.
Dans l'après-guerre, l'enseignement de l'analyse fut assuré durant une quinzaine d'années par Jean Karamata, connu pour ses travaux sur la croissance des fonctions. L'on rencontrait alors souvent, aussi, dans la modeste pièce occupée par la Bibliothèque mathématique, au dernier étage du bâtiment des Bastions, Balthasar van der Pol. Directeur de 1949 à 1956 du Comité consultatif international des radio-communications, installé à la villa Bartholoni (aujourd'hui Musée de l'histoire des sciences), il avait en particulier étudié une équation différentielle non-linéaire décrivant le fonctionnement d'une triode, à laquelle son nom reste attaché. 

L'époque contemporaine 

Revenons un peu en arrière. En 1936, le Conseil d'Etat nommait Georges de Rham professeur de mathématiques et cette date marque véritablement le début de l'époque con-temporaine pour les mathématiques à Genève. Alors âgé de 33 ans, il était déjà mondialement connu par sa thèse qui contient des théorèmes formant le point de départ pour l'étude des liens entre la topologie et l'analyse sur les variétés différentiables. La « cohomologie de de Rham» sert de support indispensable à de nombreux domaines mathé-matiques étudiés de nos jours. Chercheur à l'aise dans un large éventail de sujets, Georges de Rham consacra égale-ment beaucoup de son temps à l'enseignement. Ses cours avancés sur les matières les plus variées, d'une clarté tou-jours exemplaire, ont grandement contribué à l'essor des [p. 111] mathématiques romandes, dont bon nombre des représentants actuels sont ses anciens élèves. Parallèlement, le "séminaire de Rham" se développait peu à peu, jusqu'à constituer un point de départ pour la création du Troisième Cycle romand de mathématiques.
Avec l'explosion des connaissances, la formation de jeunes mathématiciens de niveau international n'est possible que dans un groupe réunissant plusieurs spécialistes d'orientations voisines. Cela est d'ailleurs vrai pour d'autres disciplines scientifiques aussi. L'Université de Genève occupe une place reconnue dans le domaine fondamental où géométrie et algèbre se rejoignent, sans pour autant négliger les autres secteurs principaux ni les mathématiques appliquées. Il est d'ailleurs impossible de dissocier celles-ci des mathématiques pures qui débouchent souvent, peut-être après un long délai, sur des applications aussi importantes qu'inattendues. Ainsi la formulation de la théorie de la relativité a nécessité le recours aux connaissances de géométrie différentielle élaborées dans un contexte tout autre. De même, la chimie et la physique d'aujourd'hui font un usage essentiel de résultats de théiorie des groupes, notion étudiée par Evariste Galois (1811-1832) en rapport avec des problèmes d'algèbre. Des outils mathématiques sophistiqués interviennent actuellement dans l'étude des configurations moléculaires, en épidémiologie ou dans le domaine de l'analyse d'images (satellites, tomographie, etc.), pour ne citer que quelques exemples. 

J.-P. I.
haut
[p. 112]

La physique à Genève


L'histoire des sciences exactes à Genève commence à la Renaissance, dès la fondation de l'Académie par Calvin. En effet, Jean Tagaut (mort en 1560), y enseigna, dès 1558, l'arithmétique, la géométrie d'Euclide, l'astronomie et la géographie. Par la suite, ce sont des professeurs de philosophie, notamment Esaïe Colladon (1562-1611) et Daniel Puérari (1621-1692) qui pendant deux siècles enseignaient la physique à l'Académie de Genève, plus précisémént la physique d'Aristote. Le but de cet enseignement n'était pas tellement la poursuite de la science pour elle-même, mais plutôt la préparation des pasteurs aux controverses philosophiques.
Proche de la philosophie et de la théologie aux XVIe et XVIIe siècles, la physique s'en détachera peu à peu, mais les physiciens ont toujours gardé un intérêt très grand pour les questions philosophiques. C'est ainsi que l'un des principaux instigateurs du développement considérable qu'a connu la physique à Genève au cours des années soixante et soixante-dix, Joseph-Marie Jauch, a consacré un de ses derniers ouvrages (Are Quanta real, écrit sur le modèle du fameux dialogue de Galilée) aux problèmes extrêmement ardus que la mécanique quantique pose à la philosophie de la connaissance. 

La physique prend droit de cité à Genève 

C'est à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle que la physique prend réellement droit de cité à l'Académie. D'abord grâce à Jean-Robert Chouet (1642-1731), qui fit en particulier des expériences sur le baromètre, sa variation avec l'altitude, le siphon et l'aimant, à Etienne Jalabert (1658-1723) et enfin à Jean-Louis Calandrini (1703-1758) et Gabriel Cramer (1704-1752) qui donnaient leurs cours et voyageaient à tour de rôle; enfin, grâce à Horace-Bénédict de Saussure (1740-1799) qui, connu surtout pour son ascension au Mont-Blanc, inventa l'hygromètre et fut le premier à effectuer des observations à haute altitude.
Les siècles suivants verront une alternance d'heures glorieuses et de périodes effacées. Daniel Colladon (1802-1893), qui n'enseigna jamais à l'Académie, pressentit la loi de l'induction électromagnétique et manqua de peu sa confirmation expérimentale, cinq ans avant Faraday. Il fit aussi, avec Charles-François Sturm (1803-1855), des mesures de la vitesse du son dans l'eau. [p. 113]
Esprit curieux et universel, Raoul Pictet (1846-1929) fut le premier à liquéfier l'oxygène, en 1877. A cette époque, on savait déjà liquéfier la plupart des gaz, mais un certain nombre, dont l'oxygène, l'hydrogène et le méthane, étaient nommés "gaz permanents", car ils résistaient aux méthodes utilisées par Faraday pour la liquéfaction. R. Pictet est très représentatif du caractère de la physique à Genève dans les siècles passés. Elle fut pratiquée souvent par des esprits très ouverts, proches de la vocation internationale de la ville, proches également des applications industrielles de la physique. En fait, R. Pictet, qui avait connu une carrière assez extraordinaire en Egypte avant de retourner à Genève, fut le premier à avoir été nommé professeur de physique industrielle à la Faculté des sciences. Cette tradition est encore vivante aujourd'hui, avec la création du CEPIG (Colloque Ecole de physique — Industrie genevoise), du GAP (Groupe de physique appliquée) et du CUEPE (Centre universitaire d'étude des problèmes de l'énergie), toutes grandies à l'ombre de la physique. Dans un tout autre domaine, Charles-Eugène Guye (1866-1942) fut le premier à confirmer expérimentalement la variation de la masse avec la vitesse prévue par la théorie de la relativité d'Einstein. Joseph-Marie Jauch (1914-1974), professeur de physique théorique à l'Université de Genève de 1960 à 1974, fut un des théoriciens connus de la première moitié du XXe siècle. Son livre Electrons and Photons est un classique de la physique théorique. Quant à Ernest Stuckelberg (1906-1984), il est peut-être, de tous les physiciens ayant travaillé et étudié à Genève, celui auquel on peut le mieux donner le qualificatif de génie. Il a fait, en même temps que Feynman et Schwinger, des découvertes fondamentales en électro-dynamique quantique et il a été le premier à étudier le groupe de renormalisation, un des outils les plus féconds de la physique théorique moderne. 

Les nouvelles orientations 

A Genève comme ailleurs, la physique a connu, ces dernières années, un développement considérable. De discipline unique, elle s'est ramifiée en de nombreuses sous-disciplines: physique nucléaire, physique des hautes énergies, physique de la matière condensée, physique atomique et beaucoup d'autres, elles-mêmes subdivisées encore en d'innombrables domaines. Enseigner la physique est ainsi devenu l'affaire d'un grand nombre de spécialistes différents. [p. 114]
Si l'on considère la physique telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui à Genève, on peut y voir quatre grandes orientations: la physique des particules élémentaires, qui, avec le CERN (Conseil européen pour la recherche nucléaire), domine la science genevoise, la physique de la matière condensée, la physique mathématique et l'astrophysique. La dernière nommée est traitée dans le chapitre consacré à l'astronomie. 

La physique des particules élémentaires

La physique des particules élémentaires, appelée aussi physique des hautes énergies, a pour but la recherche des constituants ultimes de la matière et des forces fondamentales qui les lient. L'idée de base est très simple: on précipite des particules à grande vitesse les unes sur les autres, le choc les "casse" et en étudiant les "débris", on peut déduire leur structure. Pour casser les particules, il faut les accélérer à grande vitesse, c'est le rôle des accélérateurs à particules du CERN, dont le fameux LEP, tunnel circulaire de 27 km de longueur qui sera terminé en 1989. Le CERN a, au cours d'une trentaine d'années d'existence, contribué de façon essentielle à la physique des particules et a fait progresser considérablement la connaissance des trois principales forces fondamentales: la force "électromagnétique" qui conditionne tous les phénomènes électriques et magnétiques, la force "forte" qui agit sur les particules à l'intérieur du noyau de l'atome et la force "faible" de la désintégration radioactive, beaucoup moins puissante que la force électromagnétique, mais apparentée à elle par des liens très profonds. Il existe dans la nature une quatrième force, la force "gravitationnelle", comparativement infime à l'échelle des particules isolées, et peut-être encore d'autres forces recherchées très activement aujourd'hui.
Les particules qui constituent la matière peuvent être classées d'après la manière dont elles subissent les forces. Celles qui sont soumises à la force forte sont appelées "hadrons", celles qui ne la subissent pas sont appelées "leptons"; les recherches effectuées ces dernières années ont révélé que la multitude des hadrons est constituée à son tour d'entités plus petites appelées "quarks". Ces quarks sont maintenus ensemble par des "vecteurs" de force appelés "gluons". La théorie qui émerge de ces nouvelles découvertes et qui décrit les interactions entre les quarks et les gluons est appelée "chromodynamique quantique". Aucun quark n'a certes été isolé à l'extérieur d'un hadron, [p. 115] mais leur existence n'est guère mise en doute et on a de sérieuses raisons de penser qu'il en existe au moins cinq types. Les différentes combinaisons possibles seraient à l'origine de la multiplicité des hadrons.
Le CERN met à la disposition des physiciens européens une gamme de grands accélérateurs et systèmes de détection pour la recherche en physique des particules. Les expériences poursuivies par cet équipement, ainsi que l'amélioration des connaissances théoriques, ont apporté une contribution essentielle à la compréhension de cette branche importante de la recherche fondamentale.
A titre d'exemple, une série d'expériences portant sur la particule appelée "muon", ainsi que des calculs théoriques poussés, ont confirmé, avec une très grande précision, le bien-fondé de la théorie de l'électromagnétisme.
Dans le cadre de l'étude de l'interaction forte, des expériences effectuées au CERN ont permis de recueillir une abondance d'informations détaillées sur le comportement des hadrons. Maintes particules nouvelles ont été identifiées et leurs propriétés mesurées. Des recherches menées dans la gamme d'énergies que les anneaux de stockage à intersections sont seuls à couvrir ont révélé de nouveaux aspects de la structure du proton. [p. 116: image / p. 117]
Des expériences avec des faisceaux de leptons du type neutrino ont constitué une source très féconde de renseignements sur la force faible. Un nouveau mode selon lequel cette force peut agir (le mode à courant neutre) a été découvert au CERN. Il a de nombreuses répercussions dans toute une série de domaines, qui vont de la physique atomique à la théorie de l'évolution stellaire, et fournit un appui solide aux théoriciens qui cherchent à bâtir une théorie unifiée des forces électromagnétique et faible.
Très récemment enfin le CERN fut le premier laboratoire à faire entrer en collision des faisceaux de matière — protons — avec des faisceaux d'antimatière — antiprotons — à très hautes énergies. C'est cet équipement qui a permis au CERN de repérer pour la première fois les nouvelles particules W+, W- et Z° recherchées depuis longtemps: "les bosons intermédiaires", découverte essentielle pour les théories d'unification des forces électromagnétiques et faibles. Aujourd'hui les théoriciens travaillent d'arrache-pied à la mise au point de théories d'unification des quatre forces et le LEP pourrait jouer un rôle déterminant dans la validation de ces théories.
C'est évidemment sur les accélérateurs du CERN que travaillent le plus souvent les chercheurs du Département de physique nucléaire et corpusculaire de l'Université de Genève, qui ont au cours des années réalisé des expériences importantes sur (entre autres) les hypérons chargés et sur les états excités de certains hadrons-résonnances. D'autres recherches sont conduites en collaboration avec l'Institut Paul Scherrer. 

La physique de la matière condensée

La deuxième grande orientation de la physique à Genève est la physique de la matière condensée, étudiée surtout à l'Université. Cette physique considère les propriétés des solides et des liquides, formés d'un nombre très grand de particules en interaction. Pour tirer une image des sciences humaines, on pourrait dire que la physique des particules correspond à la psychologie des personnes individuelles, alors que la physique de la matière condensée correspond à la sociologie. Et de même qu'un groupement nombreux de personnes se comporte parfois de manière difficile à expliquer (stabilité politique dans certains pays, instabilité totale dans d'autres, émeutes, etc.), des propriétés surprenantes apparaissent lorsqu'un grand nombre de particules sont en [p. 118] interaction. Citons par exemple la supraconductivité (disparition totale de la résistance électrique de certains matériaux à basse température) qui a fait l'objet de développements récents (prix Nobel de physique 1987 à K. Alex Muller, né en 1927, et J. Georg Bednorz, né en 1950) et l'effet Josephson (courant sans résistance à travers une couche d'isolant, courant alternatif à haute fréquence causé par quelques millivolts de potentiel). Le Département de physique de la matière condensée de l'Université de Genève et une partie du Département de physique théorique étudient ces phénomènes et bien d'autres, tels que la résonance magnétique nucléaire, les phénomènes de surfaces ou l'annihilation des positrons dans les métaux. Il faut souligner ici que, souvent, ce genre de recherches n'est pas très éloigné des applications pratiques.
Les découvertes récentes dans le domaine de la supra-conductivité qui pourraient amener à des progrès importants dans les techniques de transport, d'informatique et de stockage de l'énergie, en sont un exemple particulièrement frappant.
D'autres recherches ont des applications médicales: ainsi une caméra à positrons du même type que celles utilisées pour les expériences dans les métaux est actuellement mise au point à l'Hôpital cantonal universitaire de Genève, en collaboration avec le CERN, pour faire de la tomographie par émission. L'imagerie par RMN (résonance magnétique nucléaire) est en train de devenir un outil très important dans le domaine du diagnostic médical. Par ailleurs, un microscope à effet tunnel est appliqué à l'étude des implants métalliques utilisés en chirurgie. 

Le Département de physique théorique 

Le Département de physique théorique de l'Université de Genève enfin, fondé par le professeur Jauch, a des vocations très diverses: physique mathématique d'abord, selon l'impulsion de son fondateur, avec des succès remarquables dans l'axiomatique de la théorie quantique et l'analyse des trajectoires chaotiques, mais également dans la théorie de la mécanique statistique, proche de la matière condensée et la théorie quantique des champs, qui est la théorie des particules et de leurs interactions. [p. 119]

Quel est l'avenir de la physique?

Quel est l'avenir de la physique? Depuis vingt-cinq siècle, la physique tire son inspiration de quelques paradigmes fondamentaux simples, la notion du discontinu et d'atomicité (particules élémentaires), la notion du continu (champs), le réductionnisme (réduction des systèmes complexes aux propriétés des composants) et l'extraordinaire et mystérieux pouvoir des mathématiques d'"expliquer" le monde réel. Jusqu'à quand ces méthodes seront-elles encore fructueuses? Certaines interrogations récentes dans la description des phénomènes en théorie des champs, ou même pour celle de la mécanique classique (distinction entre trajectoire chaotique et régulière) font penser que ces concepts fondamentaux n'ont pas encore, et de loin, livré toutes leurs richesses.

B.G.
haut
[p. 120]

L'astronomie


L'Observatoire et l'astronomie d'aujourd'hui 

Deux phénomènes exceptionnels ont pu être observés en 1986 et en 1987. Le premier concerne la rencontre entre la sonde Giotto lancée par l'Agence Spatiale Européenne (ESA) et la comète de Halley, le second est la brusque apparition d'une étoile très brillante (que nous appelons "supernova"), visible même à l'oeil nu, dans une galaxie voisine de la nôtre, le "Grand Nuage de Magellan". Ces deux phénomènes intéressent particulièrement les scientifiques de l'Observatoire de Genève.
En effet, en installant des sondes, détecteurs et compteurs à quelques centaines de kilomètres de la comète de Halley, on peut étudier les propriétés d'une matière venue d'une région de l'espace située bien au-delà du système solaire, d'une région qui appartient déjà à l'espace interstellaire. Or, c'est principalement pour connaître les propriétés physiques de la poussière et des molécules interstellaires que l'Observatoire de Genève, à Sauverny, a construit, dans ses ateliers et laboratoires, des photomètres stellaires, des télescopes, des nacelles stratosphériques s'élevant à 40 kilomètres d'altitude et équipées d'instruments astronomiques spécialisés. L'étude de cette poussière interstellaire, abondante dans la Voie Lactée et particulièrement dans la direction du centre de la Galaxie (centre situé à 30.000 années lumière de notre globe, autour duquel le Soleil fait un tour en 200 millions d'années), a conduit à installer un télescope au Chili, dans l'hémisphère sud. Là, contrairement au ciel genevois, le centre de la Galaxie est haut sur l'horizon et permet l'utilisation des techniques les plus variées pour son exploration. Ce télescope genevois a été installé en 1975 sur le site même de l'Organisation européenne pour un observatoire dans l'hémisphère sud (ESO). Afin d'avoir officiellement accès aux grands télescopes de cette organisation, à la demande instante des astronomes genevois, la Suisse est enfin devenue membre d'ESO en 1982. Grâce à cela, les astronomes genevois ont pu participer pleinement à l'étude du deuxième phénomène cité, la supernova du "Grand Nuage de Magellan".
Le "Grand Nuage de Magellan" est la galaxie la plus proche de la nôtre. Cette galaxie se présente dans le ciel sud comme une tache blanchâtre produite par l'accumulation de 10 milliards d'étoiles situées à 150.000 années de lumière de la terre. A titre de comparaison, notre propre Galaxie réunit 150 milliards d'étoiles, dont le Soleil, concentrées dans cette grande bande laiteuse qui traverse notre ciel, la [p. 121: image / p. 122] Voie Lactée. Lorsqu'une étoile passe par le stade de "supernova", elle devient brusquement 10 à 100 millions de fois plus lumineuse. Un tel phénomène est assez fréquent dans notre Galaxie, mais on peut très rarement l'observer dans de bonnes conditions. Les astronomes attendaient donc, avec une grande impatience, un tel événement depuis 1604 (date de l'apparition d'une supernova observée par Képler). L'importance scientifique de la supernova de février 1987 a été à la mesure de leur impatience. En se produisant sur la galaxie la plus proche de nous, donc de distance bien connue, elle a permis de calculer avec précision les énergies dispersées. De plus, en analysant son rayonnement traversant un espace intergalactique, on a pu détecter les traces des nuages de gaz qui se déplacent entre les galaxies. Enfin, les événements produits durant cette prodigieuse explosion ont été suffisamment intenses pour être analysés par les satellites astronomiques européens, américains, soviétiques et japonais. La Suisse, une fois encore sur l'initiative des scientifiques de l'Observatoire, a participé activement dès 1960 à la création de l'ESA. Durant vingt-cinq ans, cette organisation a rendu possibles des mesures photométriques et spectroscopiques dans l'espace, conduisant aussi bien à améliorer la connaissance des lois d'absorption des rayonnements par le milieu interstellaire qu'à analyser la structure et l'état évolutif des étoiles très chaudes.
On voit que la recherche astronomique, à notre époque, ne peut s'accomplir que si les groupes de chercheurs disposent de puissants moyens techniques qui ne peuvent être réunis que dans le cadre d'une coopération internationale. 

Que se passe-t-il dans un observatoire moderne ? 

Aujourd'hui, un observatoire est d'abord un lieu de réflexion, généralement très éloigné des télescopes, où se développent les travaux théoriques et expérimentaux qui conduisent à l'établissement des programmes d'observations. A titre d'exemple, on peut citer la réalisation de modèles mathématiques et physiques permettant de calculer et de prévoir l'évolution, au cours du temps, d'étoiles de grande masse (plus de 20 fois celle du Soleil). Ces modèles sont actuellement utilisés pour essayer de comprendre les mécanismes physiques très complexes qui aboutissent à [p. 123] l'explosion des étoiles, comme celle de la supernova de 1987. Ces modèles, après avoir été confrontés avec les résultats des observations, permettent d'établir l'âge de divers systèmes stellaires: 60 millions d'années pour l'amas des Pléiades, que chacun peut aisément voir à l'oeil nu; 400 millions d'années pour l'amas des Hyades, encore plus facile à voir et à repérer. Ces modèles s'appliquent à des systèmes stellaires dont l'âge va de l'ordre du million d'années à plus de 10 milliards d'années.
L'expérience montre que les étoiles naissent et meurent. La supernova 1987 est une étoile en train de mourir tragiquement. D'autres naissent. Leur naissance a lieu dans certaines régions privilégiées des galaxies, riches en matière interstellaire, régions visibles sous forme de grandes taches noires dans la Voie Lactée. D'où un intérêt évident pour l'étude de la poussière interstellaire et pour les nuages moléculaires. Gaz et poussières en s'effondrant vont donner naissance à des étoiles. Là encore les théoriciens de l'Observatoire ont créé des modèles physico-mathématiques pour simuler les mécanismes de l'effondrement. Ces modèles ont eu beaucoup de succès dans la communauté internationale et, vu leur réalisme, permettent de développer une nouvelle théorie de formation de la Lune à partir de la collision de deux planètes. Selon un des modèles, une masse percutante entrerait en collision avec la Terre primitive à une vitesse de 11 km/sec. Après 11 minutes, un jet de roches vaporisé s'échapperait à grande vitesse, ce qui conduirait, en 24 heures, après une série d'incidents dramatiques, mais calculés, à la formation d'une Lune primitive. De nombreuses expériences dans le monde tentent de réunir les faits d'observation qui confirment ou infirment ce modèle. Pour le moment, cette tentative théorique, qui s'appuie techniquement sur d'énormes moyens informatiques, représente un réel progrès sur les anciennes théories.
Les étoiles constituent généralement des systèmes, couples, amas, galaxies. Ces systèmes sont soumis aux lois de la gravitation. Les mouvements des étoiles nous informent donc sur la distribution des masses de matière et sur l'évolution des divers systèmes au cours du temps. Par exemple, un amas stellaire comme celui des Pléiades va progressivement se disperser et en quelques centaines de millions d'années se dissoudre parmi des milliards d'étoiles de la Galaxie. Des modèles mathématiques sont développés à l'Observatoire pour décrire et prévoir les orbites des étoiles et expliquer les formes variées et complexes des dizaines de millions de galaxies détectées par les puissants télescopes équipés de récepteurs ultra-sensibles. [p. 124]
Les modèles théoriques capables de simuler les phénomènes réels exigent que l'Observatoire dispose non seulement d'un centre de calcul important servi par d'habiles informaticiens, mais, vu la complexité des phénomènes étudiés, qu'il ait accès aux moyens de calcul les plus puissants qui existent en Suisse et dans le monde. Cependant, un modèle ne s'impose que si l'on peut tester sa validité à partir d'observations. Or, en astronomie (en dehors de la Lune et de quelques planètes proches), il n'est pas possible d'aller sur place pour analyser une étoile, une galaxie, un nuage de matière interstellaire. Il faut donc, pour chaque test, créer et développer une instrumentation originale. C'est ainsi que depuis la fin des années cinquante l'Observatoire construit et perfectionne des photomètres avec lesquels sont analysés les différents rayonnements émis par les étoiles et les effets de l'absorption interstellaire. De même, les spécialistes de l'Observatoire ont imaginé et mis au point des instruments qui mesurent avec une précision remarquable les vitesses de fuite ou de rapprochement des astres, donnant ainsi la possibilité de calculer leurs trajectoires. Enfin, l'on envoie, plusieurs fois par an, à 40 kilo-mètres d'altitude, de véritables petits observatoires stratosphériques pour analyser les rayonnements stellaires absorbés par l'atmosphère terrestre et en même temps sa composition chimique et l'évolution de sa pollution. Tous ces appareils sont imaginés, calculés, dessinés, réalisés dans les ateliers de Sauverny, par les ingénieurs, physiciens techniciens, mécaniciens, électroniciens de l'Observatoire. Ces équipements très délicats, généralement uniques, extrêmement sensibles, sont attachés à des télescopes conçus spécialement pour les programmes à réaliser. C'est ainsi qu'ont été développés les télescopes et les stations astronomiques du Jungfraujoch (1959), du Gornergrat (1966), de Haute-Provence (1960), de la Silla, au Chili (1975). Enfin, sachant qu'il s'écoule généralement dix ans entre la conception d'une expérience et la première exploitation de ses résultats, les membres de l'équipe réunie à Sauverny participent aux études de grands projets internationaux, soit en réalisant des observations astronomiques préparatoires (par exemple en mesurant 50.000 étoiles qui seront analysées par le satellite Hipparcos, lequel sera probablement lancé en 1989 et dont les premiers résultats arriveront en 1992), soit en déléguant des experts à des séances de travail (par exemple pour le projet ESO, d'une batterie de quatre télescopes, chacun de huit mètres de diamètre), soit enfin en participant sur le plan international à des études prospectives (par exemple, rapport sur la recherche spatiale en l'an 2000).

[p. 125]

Les débuts de l'Observatoire de Genève 

L'activité de l'observatoire moderne qui vient d'être décrite a été préparée au cours d'une longue évolution par les créateurs et les animateurs de l'Observatoire de Genève. Celui-ci était situé sur la promenade de l'Observatoire devant le Musée d'art et d'histoire. Il était composé d'un corps principal surmonté de deux coupoles. Construit en 1830, sous la direction du futur général Dufour, alors ingénieur cantonal, il a été agrandi en 1870 par l'adjonction d'une façade et d'une coupole indépendante contenant une puissante lunette astronomique, l'équatorial Plantamour. Cet ensemble et quelques annexes ont été malheureusement démolis lors du transfert des activités à Sauverny en 1966. L'Observatoire de 1830 succédait à un autre observatoire construit, en 1772, par Jacques-André Mallet (1740-1790), en partie à ses frais. 

L'Observatoire au service de l'économie 

L'Observatoire de 1950, comme la plupart des observatoires du monde créés à la fin du XVIIIe siècle, avait un grand nombre d'activités de service qui limitaient sérieusement le temps que les astronomes pouvaient consacrer à la recherche. Ainsi, depuis 1842, l'Observatoire dirigeait un concours annuel et un contrôle des chronomètres déposés par les industries genevoises, suisses et étrangères. Cette fonction, dont l'importance économique était évidente jusqu'en 1968, imposait la détermination, plusieurs fois par jour, de l'heure exacte, le contrôle de l'horloge parlante, la détermination astronomique de l'heure, le contrôle des horloges astronomiques, l'enregistrement des signaux horaires, le développement technique des horloges à quartz et l'amélioration des techniques d'examen des chronomètres. Dès 1817, interrompues seulement en 1966 par le déplacement de l'Observatoire, se sont ajoutées les observations météorologiques faites plusieurs fois par jour, à Genève, au Grand Saint-Bernard et dans quelques stations réparties dans le Canton. Ces séries d'observations météorologiques, remarquablement homogènes, constituent, aujourd'hui encore, un document de base pour l'étude de l'évolution du climat.

[p. 126]

La genèse de l'astrophysique moderne 

Le professeur Georges Tiercy (1886-1955), directeur de 1928 à 1955, avait compris, dès 1928, l'importance de l'astrophysique. Il l'a d'abord exprimé par ses travaux théoriques sur les atmosphères stellaires, puis en encourageant des recherches spectroscopiques et photométriques conduites par Paul Rossier, qui deviendra plus tard professeur de géométrie à l'Université. G. Tiercy avait aussi compris que la recherche astrophysique exige que de grands télescopes soient installés dans des sites bénéficiant d'un ciel dégagé et très transparent. C'est ainsi que Genève a été à l'origine des premières expériences astronomiques au Jungfraujoch dès 1922, recherches conduites d'abord par Emile Schaer et Paul Rossier. Emile Schaer était connu comme astronome opticien et il réalisa, dès 1911, des téléscopes remarquables pour l'époque, ayant un grand diamètre et une très courte focale. Les miroirs de ces téléscopes ont été en activité jusqu'en 1970 environ. Malheureusement la guerre de 1939-1945 a interrompu les efforts de G. Tiercy visant à tansformer progressivement un observatoire à vocation chronométrique et météorologique en un centre de recherche en astrophysique. 

Travaux du XIXe siècle 

Avant 1928 et durant tout le XIXe siècle, sous les directions successives de Jaques-André Mallet de 1772 à 1790, de Marc-August Pictet de 1790 à 1819, d'Alfred Gautier de 1819 à 1839, d'Emile Plantamour de 1839 à 1882, d'Emile Gautier de 1882 à 1889, de Raoul Gautier de 1889 à 1928, l'Observatoire a été engagé dans des travaux systématiques, caractéristiques de l'astronomie du XIXe siècle. En plus du contrôle des montres, de la détermination astronomique de l'heure, des observations météorologiques, l'Observatoire avait la charge de contrôler le niveau du lac, d'enregistrer les tremblements de terre, de mesurer les différences de longitude et de latitude entre Genève, Munich, Neuchâtel et d'autres stations suisses et étrangères. Enfin, on utilisait le plus possible les instruments astronomiques pour mesurer les positions des planètes, des comètes et des nombreuses étoiles qui doivent servir de référence pour les travaux chronométriques et géodésiques. Le XIXe siècle, pour l'astronomie, est le siècle des mesures fondamentales. C'est grâce au travail ingrat des astronomes de ce siècle que la [p. 127] génération actuelle peut construire ses magnifiques théories sur la formation des étoiles et de l'Univers. Au XIXe siècle, les astronomes étaient d'abord des mathématiciens; à la fin du XXe siècle ils sont d'abord des physiciens. Sur le plan théorique, le XIXe siècle est dominé par la mécanique céleste qui atteint son apogée, dans l'imagerie populaire, avec la prévision, par Le Verrier, en 1846, des positions d'une nouvelle planète encore jamais vue, Neptune. Cette planète a été découverte par Galle, exactement à la position calculée.
Ce triomphe de la mécanique céleste a conduit les observatoires à calculer les orbites des planètes, des comètes, et à confectionner des tables permettant les prévisions à long terme des positions des astres. Modestement, Genève a été associée à ce grand moment de la mécanique céleste grâce à Emile Gautier qui avait été assistant de Le Verrier et à ce titre avait été chargé de vérifier les calculs qui ont amené à la découverte de Neptune.
Cependant, malgré l'immense importance prise par la mécanique céleste et l'astronomie de position au XIXe siècle, les astronomes genevois s'ouvrent aux problèmes qu'aborde l'astrophysique encore à ses débuts. C'est ainsi que sous la direction de Plantamour, E. Gautier participe aux observations de protubérances solaires dès 1860 et qu'il équipe l'équatorial de 102 mm (diamètre de la lentille) d'un spectroscope pour étudier les protubérances solaires sans avoir à attendre une éclipse totale. Emile Schaer construit de grands télescopes et des chambres photographiques à grand champ. Associé à Justin Pidoux, il introduit l'astro-photographie à l'Observatoire. C'est alors qu'il découvre la comète 1905b et, avec Pidoux, enregistre toute une série d'étoiles temporaires entre 1901 et 1920. Ces observations et ces mesures prennent une grande valeur avec le temps, phénomène caractéristique de la recherche astronomique. En effet, ces documents sont réexaminés aujourd'hui, presque un siècle plus tard, car c'est seulement maintenant que l'on dispose de modèles théoriques permettant de les comprendre. En plus, ils ont une valeur de test des théories modernes dont il a été question au début de cet article, car ces théories doivent expliquer correctement, qualitativement et quantitativement, non seulement les phénomènes d'aujourd'hui, mais aussi ceux du passé. 

M. G.
haut
[p. 128]

L'informatique à l'Université de Genève


Introduction 

L'évolution de l'informatique, à l'Université comme dans les entreprises, est déterminée avant tout par des progrès technologiques fulgurants, des facteurs économiques imprévisibles et une pénétration sans cesse accrue, dans tous les domaines, de l'activité humaine.
Dans les années soixante, seuls les scientifiques et les grandes administrations ont besoin d'ordinateurs pour leurs tâches répétitives telles que les grands calculs, le traitement de centaines de milliers de photos astronomiques ou de collisions de particules élémentaires ou encore l'envoi et le recouvrement des bordereaux d'impôts, les salaires et la facturation des grandes entreprises.
La décennie suivante voit l'installation des terminaux aux guichets des banques et des agences de voyages, ainsi que sur les places de travail des gestionnaires comme des scientifiques. Pour ces derniers, il s'agit avant tout d'assurer un accès aux ressources en temps partagé pour éviter les longues attentes dues au "traitement par lots". L'utilisateur doit avoir de bonnes notions de programmation, même si de nombreux outils se développent pour faciliter les tâches élémentaires.
Dès les années quatre-vingts, toutes les prévisions sur l'évolution de l'informatique sont bouleversées par l'arrivée simultanée des micro-ordinateurs et de la télématique. Chercheurs et secrétaires découvrent à la fois la convivialité de la bureautique et les frustrations liées à l'hétérogénéité des systèmes. S'il est très facile d'"entrer" un texte sur son ordinateur personnel, il est beaucoup moins simple d'y intégrer des tables et des graphiques produits sur un gros ordinateur.
Ce que les membres de la communauté universitaire attendent aujourd'hui de l'informatique, c'est un instrument commode pour remplir leurs tâches courantes, du traitement des informations à la préparation de documents, en passant par les calculs complexes, le traitement d'image ou encore des analyses très poussées où l'intelligence artificielle commence à jouer un rôle. Leur station de travail devient de plus en plus une fenêtre ouverte sur le monde grâce au courrier électronique qui permet d'échanger rapidement informations, résultats et programmes avec des collègues éloignés.
Un rapide retour en arrière montre comment l'Université s'est adaptée à ces changements et comment les pouvoirs publics lui ont donné les moyens de rester un lieu de recherche de pointe. Il montre aussi combien l'évolution [p. 129] actuelle était difficile à prévoir, tout comme il est impossible de deviner ce que nous réserve le proche avenir, où l'augmentation de la puissance des stations de travail, les nouveaux modes de communication et les développements de logiciels évolués laissent présager une nouvelle révolution industrielle. 

Les premiers pas

Il aura fallu seize ans entre la mise au point du premier ordinateur en 1946 et l'installation d'une telle machine à l'Observatoire en 1962. Celui-ci est alors situé à la rue Charles-Galland et 6zo, symbole de la technologie pour l'époque, doit s'accomoder des planchers grinçants et pas très plats du vieux bâtiment.
Le seul moyen de programmer la machine, c'est de la nourrir de bandes-papier laborieusement perforées et corri-gées plus laborieusement encore lorsque le programme comporte des erreurs. Tous les résultats sortent sur une machine à écrire qui, lorsque tout va vraiment bien, tape jusqu'à dix caractères par seconde, en faisant trembler les meubles à chaque retour de chariot. [p. 130]
Malgré les sévères limitations dues aux entrées-sorties, astronomes, économistes et physiciens s'initient au langage de programmation FORTRAN, tandis que s'organisent des cours de mathématiques appliquées conduisant à un certificat de calcul numérique.
Il apparaît bien vite à ceux qui fréquentent le CERN, déjà richement doté en ordinateurs, qu'un tel enseignement doit s'étendre et que l'IBM-1620 mérite une périphérie mieux adaptée à un nombre accru d'utilisateurs. En 1965, elle sort par la fenêtre de son logis à l'Observatoire pour s'installer dans les baraques derrière l'Ecole de physique. Pendant ce temps, l'Observatoire, qui avait lui aussi déménagé, se dotait d'une nouvelle IBM-1620, tandis que les physiciens travaillant au CERN se servaient là-bas de machines de plus en plus évoluées, notamment pour les expériences en temps réel, où la calculatrice fait partie intégrante de l'appareillage dont elle augmente énormément les possibilités. 

IBM-1620

IBM-1620

CDC-3800

IBM-1620

La première "grosse machine" 

Le CERN et les Genevois qui y travaillent vont intervenir de manière très significative dans le développement informatique de l'Université et de l'administration cantonale. En 1967, il s'avère qu'une machine CDC-3800, très puissante pour l'époque, pourrait être transférée du CERN à l'Université à des conditions avantageuses. Les entrées et les sorties sont cent fois plus rapides que sur l'IBM-1620 et la puissance de calcul mille fois supérieure pour certains problèmes.
Les besoins de l'Université ont grandi. De nombreux groupes de recherche réclament des moyens de plus en plus importants, surtout dans les domaines de la physique, de l'astronomie et de l'économétrie, mais on voit apparaître aussi la chimie, la médecine, les sciences de la terre, l'anthropologie, les sciences sociales et la psychologie. Les cours de programmation accueillent les étudiants du certificat de calcul numérique et nombre d'auditeurs, parmi lesquels on remarque des chercheurs et des professeurs.
L'Université pourrait tirer parti d'une telle machine, mais un vif débat s'engage pour savoir si elle en aura les moyens. Le rectorat de l'époque a d'autres priorités et ne pense pas que l'Université puisse assumer les frais d'exploitation au cas où l'Etat financerait l'achat. Une autre possibilité se fait jour: c'est le gouvernement cantonal qui prendra en charge [p. 131] l'ensemble des dépenses, en regroupant sur la même installation les utilisateurs universitaires et ceux de sa propre administration. De nouvelles controverses apparaissent: une machine venant du CERN n'a-t-elle pas une orientation trop scientifique? Pour démontrer qu'il n'en est rien, on organisera le dépouillement des élections aux Chambres fédérales de l'automne 1967 sur la machine qui se trouve au CERN. Depuis lors, elles se sont toujours déroulées sur les ordinateurs de l'Université. Finalement, grâce à un acte de foi des organes politiques du Canton, la CDC-3800 vient à l'Université dans un local situé au deuxième sous-sol de l'Aile Jura, bien mal adapté à l'installation d'une machine et interdisant toute extension future. Pour des raisons financières, l'Université a renoncé à son autonomie en matière de décisions informatiques et les dépenses associées ne figurent pas dans son budget; elles dépendent de la Commission Interdépartementale de l'Informatique (CIDI). 

Formation et recherches interdisciplinaires

Ces détails pratiques ne freinent en rien l'enthousiasme des étudiants et des chercheurs. La Faculté des sciences fait oeuvre de pionnier en Suisse en offrant, dès 1971, un programme d'études complet conduisant au diplôme d'informaticien et au doctorat. La Faculté des sciences économiques et sociales introduit, à l'automne 1973, une option informatique dans sa licence ès sciences commerciales et industrielles, répondant ainsi à la demande pressante de l'industrie, du commerce et des administrations.
Il serait fastidieux de dresser une liste de tous les projets de recherche qui ont été développés sur cette machine. Citons cependant la base de données sur le néolithique développée par le Département d'anthropologie, le dépouillement de l'enquête sur les frontaliers pour le Département de géographie, les travaux sur la détention préventive effectués pour une étude de sociologie du droit et l'établissement d'une concordance complète de l'oeuvre de Rousseau. Ces exemples montrent qu'un ordinateur puissant est apte à d'autres tâches que la résolution de problèmes numériques. L'informatique est alors un important facteur d'interdisciplinarité. Les chercheurs venant d'horizons différents trouvent un langage commun pour confier leurs problèmes à la machine. Les heures d'attente dues au traitement par lots permettent de nouer de solides amitiés qui débouchent parfois sur des collaborations inattendues, auxquelles [p. 132] quelles l'Institut Interfacultaire de Calcul Electronique (LICE) s'associe chaque fois qu'il le peut.
C'est à cette époque également que l'administration de l'Université s'informatise, mettant au point des procédures sûres et robustes, qui vont survivre plus de quinze ans à une demande sans cesse en augmentation. 

UNIVAC-1108

Machines de "troisième génération"

Malgré toute sa puissance, la CDC-3800 présente un grave défaut. Son architecture ne permet pas le travail simultané de plusieurs utilisateurs. Un appel d'offres est lancé en 1975 en vue d'installer un nouvel ordinateur dans le bâtiment d'UNI II qui se termine. Un crédit par trop limité conduit à une solution qui ne peut satisfaire qu'une partie des besoins exprimés par les chercheurs et ce sont les informaticiens eux-mêmes qui développent le système de terminaux reliés à l'UNIVAC-1108. Celle-ci est remplacée en 1980, par une 1100/6o plus puissante, mais tout de même sous-dimensionnée.
Les chercheurs à qui l'on avait conseillé de "se débrouiller" avec leurs besoins de calcul l'ont fait de deux manières: soit en mettant sur pied de petits centres de calcul, soit en faisant appel à des ressources extérieures telles que celles de l'Hôpital, du CERN, des Ecoles polytechniques fédérales ou à de puissantes machines situées à l'étranger. C'est ainsi qu'on trouve une assez grande variété de matériels dans les Facultés des sciences, de médecine et de psychologie et des sciences de l'éducation. Les structures évoluent aussi. En 1976, NICE devient le Centre Universitaire d'Informatique (CUI), regroupant professeurs et chercheurs des unités d'informatique des Facultés des sciences économiques et sociales, médecine et sciences. La même année, l'ISSCO, Institut pour les recherches sémantiques et cognitives de la Fondation Dalle Molle, lui est rattaché administrativement; ses travaux le conduiront à participer au projet européen de traduction automatique EUROTRA. Le directeur du CUI est responsable de la gestion des équipements du centre de calcul, ce qui oriente la recherche en informatique vers des applications pratiques répondant à des besoins immédiats. 

Evolution des recherches en informatique

La "portabilité" des programmes et des données d'une machine à l'autre est une préoccupation majeure. Elle s'est [p. 133] appliquée au langage INFOL, destiné aux non-informaticiens désirant gérer eux-mêmes leurs informations. Développé sur la CDC-3800, il permettra de passer sans difficulté d'une machine à une autre. D'autres travaux portent sur la conception de bases de données et le développement de logiciels appliqués aux besoins des sciences économiques et des sciences sociales.
De nombreux développements sont liés à un projet soutenu par le Fonds national suisse de la recherche scientifique sur le thème des communications homme-machine. La surface d'un écran à plasma, rendue sensible à la présence d'un doigt grâce à un ensemble de rayons infra-rouges pulsés, permet de réaliser un éditeur de texte hautement interactif, un système de génération de programmes, une machine à dessiner sur laquelle de nombreux artistes se sont essayés avec d'excellents résultats et enfin un moyen d'identification basé sur la reconnaissance des signatures saisies en temps réel.
Dans la même veine et grâce à une collaboration avec l'Université de Californie, à Irvine, l'Enseignement Assisté par Ordinateur (EAO) se développe; la contribution genevoise porte surtout sur l'adaptation de modules d'enseignement à un environnement multi-lingue. Il est à remarquer que les recherches de l'ISSCO sur la traduction automatique et la compréhension des langues naturelles ont exercé une profonde influence sur ces travaux.
Avec son potentiel de transformation du monde du travail, le micro-ordinateur a forcé le CUI à adapter ses recherches et son enseignement. Une nouvelle dimension a été apportée par les petits systèmes aux problèmes d'aide à la décision, de planification et de contrôle budgétaire. 

Nouveau plan informatique

Le nombre des étudiants a très fortement augmenté. En Sciences économiques et sociales, plus de cinq cents étudiants de première année suivent le cours d'informatique. En Sciences, presque tous les étudiants reçoivent une initiation, mais les informaticiens bénéficient d'un enseignement spécialisé dès la première année.
Il a fallu faire face avec les "moyens du bord" à cet afflux de demandes nouvelles. Le CUI et la Faculté des sciences ont acquis des machines VAX, de Digital, particulièrement bien adaptées aux travaux interactifs, ainsi que d'un nombre important de micro-ordinateurs. Mais une université est mal servie par une juxtaposition d'instruments ne communiquant pas entre eux. [p. 134]
Fidèle à l'engagement pris en 1975, l'Université décida de remettre son informatique en question en confiant un mandat d'étude à un expert extérieur, le professeur V. Zakharov. Ses conclusions furent adoptées par le rectorat en juillet 1984. Elles préconisent l'établissement d'un réseau reliant les 86 bâtiments de l'Université, le remplacement de l'ordinateur central par un ensemble de "serveurs" et l'acquisition de postes de travail. L'investissement en capital fut estimé à 17,25 millions pour une réalisation prévue en trois ans. En juin 1985, le Grand Conseil accepte d'inscrire cette somme dans les crédits de grands travaux.
Ces objectifs sont aujourd'hui atteints. A partir de quelque deux cents terminaux, cinq cents ordinateurs personnels et une centaine de stations de travail, les membres de la communauté académique peuvent avoir accès à une grande diversité de ressources qui comprennent une IBM-3090, des VAX-8700, 8300 et 780, un CRAY situé à Lausanne, et à une messagerie électronique s'ouvrant sur le monde entier grâce aux passerelles vers EARN et Telepac.
Ces ressources sont gérées par les Services informatiques nouvellement créés. Le CUI, désormais centre d'enseignement et de recherches, dispose de nouveaux locaux situés à la rue du Lac. Libéré de ses tâches de gestion d'équipements, il se tourne vers la recherche de pointe avec une énergie nouvelle: analyse de formes et d'images, systèmes [p. 135] experts, programmation orientée objets, intelligence artificielle et systèmes d'aide à la décision, environnement de programmation, bases de données et bureautique constituent ses points forts dans un domaine où l'innovation technologique va s'accélérant. 

Importance d'une formation de haut niveau en informatique 

Il est trop tôt pour mesurer l'impact de toutes ces aides à l'intelligence humaine sur les différentes disciplines scientifiques. Les sciences exactes tirent profit d'une puissance de traitement quasi illimitée pour leurs calculs, alors que les sciences humaines cherchent à s'adapter à un monde riche de promesses, mais trop nouveau pour qu'on mesure la portée des transformations qui s'instaurent.
Pour faciliter ces mutations, qui touchent également une partie importante de la population et particulièrement les travailleurs du secteur tertiaire, il est nécessaire de disposer de spécialistes rompus aux techniques de pointe, à même de participer à la conception des systèmes, ainsi qu'à leur adaptation aux besoins des utilisateurs.
Il en va de même pour les industries nouvelles, fortement informatisées, qui se développent de manière réjouissante sur le territoire du Canton. Elles se disputent les trop rares informaticiens avec de nombreuses compagnies nationales et internationales spécialisées dans ce domaine. La demande est considérable et dépassera pour de nombreuses années ce que le réservoir local peut fournir.
L'Université est consciente de ce défi et fait de son mieux pour répondre aux demandes qui s'expriment en son sein et à l'extérieur. Seuls, un enseignement et des recherches de qualité peuvent préparer les responsables de l'informatique de demain. Faire des prévisions sur les possiblités et les limitations de l'informatique du futur est un exercice périlleux, car la technologie fait des bonds dans des directions imprévues qui défient les extrapolations.
Les problèmes qui se posent sont des problèmes de société. L'introduction de l'informatique dans tous les secteurs de l'Université devrait favoriser une symbiose entre l'homme et l'ordinateur, et conduire vers un nouvel humanisme, écartant le spectre de l'esclavage envers les machines qu'ont pu faire craindre des systèmes mal conçus ou mal maîtrisés. 

B. L.
haut
[p. 136: image / p. 137]

Les sciences de la terre


Les précurseurs

Les premiers "géologues" genevois sont des naturalistes attirés par l'observation des Alpes: Jean-André De Luc (1727-1817) est connu pour la polémique qu'il engagea avec Horace-Bénédict de Saussure sur les origines de la terre, dans laquelle il cherchait à concilier la géologie et la Genèse. C'est lui qui a créé les termes de "géologie" et de "molasse", passés désormais dans le langage courant.
Horace-Bénédict de Saussure (1740-1799) ouvre l'ère de l'exploration systématique des montagnes. Il traverse quatorze fois la chaîne entière des Alpes. Sa grande intelligence le conduit à élargir ses connaissances à la France, à l'Italie et à la Grande-Bretagne. Il est un observateur méticuleux, doublé d'un collectionneur infatigable. Au cours de ses excursions alpines, il observe les plissements, la nature des roches, les terrains cristallins et leurs minéraux, les calcaires et leurs fossiles. Quatre volumes des Voyages dans les Alpes précédé d'un essai sur l'histoire naturelle des environs de Genève consignent ses observations et établissent les fondements d'une théorie sur la formation des chaînes de montagnes, théorie qui, hélas, ne fut jamais formulée.
La géologie proprement dite prend une impulsion nouvelle avec Alphonse Favre (1815-1890), qui laisse une somme considérable d'observations, d'autant plus valables aujourd'hui que de nombreux gisements ont disparu ou sont épuisés. Infatigable explorateur de terrain, il parcourt en stratigraphe la Savoie, le Valais et le Piémont, dont il publie une carte géologique en 1862. Son intérêt se porte également sur les dépôts quaternaires (Carte du phénomène erratique en 1884) et sur le canton de Genève. La valeur de ses travaux lui vaut le titre de membre correspondant de la Société géologique de Londres et de l'Institut de France. 

La géologie

Les grandes théories sur la structure des Alpes sont l'oeuvre d'Emile Argand (1879-1935) et de Hans Schardt (1858-1931). Elles furent à la base des travaux et de l'enseignement de l'école Collet-Paréjas
Léon-William Collet (1880-1957) s'est fait connaître par un livre sur Les Dépôts marins, fruit d'une croisière en milieu océanique sur le navire "Challenger". Par la suite, il publie un ouvrage sur Les Lacs et leurs sédiments, utilisant le bateau-laboratoire de la Société académique. Il entreprend surtout [p. 138] l'étude géologique et la cartographie de diverses régions alpines: Hautes-Alpes calcaires franco-suisses, massif de la Jungfrau et du Lötschental, Préalpes. La publication de son livre The Structure of the Alps lui assure une renommée internationale et marque sa carrière de géologue alpin.
Edouard Paréjas (1888-1960), fidèle et remarquable collaborateur de L.-W. Collet, puis "patron" à son tour, publie des travaux géologiques sur la Suisse, la Turquie, le Canada, la Corse, en tectonique, puis en stratigraphie. On lui doit l'introduction de l'étude des roches sédimentaires sous le microscope, innovation dont on connaît le prodigieux développement ultérieur.
Augustin Lombard, né en 1905, a succédé à E. Paréjas en 1958. Suivant une tradition désormais bien tracée, la sédimentologie des roches anciennes, son programme portait surtout sur les formations détritiques (flysch des Voirons, du Niesen) et la molasse régionale. Les sédiments récents sont étudiés par Jean-Pierre Vernet, qui fonde en 1980 l'Institut Forel de limnogéologie, basé à Versoix, pour l'étude des sédiments lacustres. Quant à Jean Charollais, qui succède à Augustin Lombard en 1981, il va développer la sédimentologie des roches calcaires anciennes après avoir étudié les dépôts actuels des Bahamas. 

La minéralogie

Avec Louis Duparc (1866-1932), la recherche prend un tour pratique: la minéralogie s'apparente à la chimie minérale qui conduit à la géologie minière. Son tempérament de chercheur et sa grande érudition en font un maître incontesté. Il développe les méthodes du savant russe Tevgraf Stepanovitch Fedoroff pour la détermination optique des minéraux sous le microscope. Plusieurs voyages dans l'Oural font de lui un spécialiste du platine et de ses gisements, non seulement en Russie, mais dans le monde entier. Les gisements de cuivre de l'ex-Congo belge font également l'objet de ses recherches. Il crée à Genève une école de prospection où seront formés de nombreux prospecteurs, dont la réputation gagnera la France, la Belgique et plusieurs pays africains. Seule en Suisse, l'Université de Genève délivre un diplôme d'ingénieur-géologue (autrefois ingénieur-prospecteur).
Un des élèves de L. Duparc, André Amstutz (1901-1961) suit la direction de prospection minérale (or) et propose des variantes dans l'interprétation des plis penniques (chevauchement de plaques). [p. 139]
Marcel Gysin (1891-1974) succède à L. Duparc et suit la même ligne de travaux, perfectionnant les méthodes d'application du microscope polarisant. Puis Marc Vuagnat, né en 1922, étend ses connaissances en minéralogie et en pétrographie, en se spécialisant dans l'étude des "roches vertes" ou ophiolites d'origine volcanique, dont il est l'un des grands connaisseurs. Elles ont été mises en place à travers des cassures de l'écorce terrestre qui séparent les grandes plaques continentales et marines. Le sujet est d'ac-tualité. 

La paléontologie

La paléontologie a toujours occupé une large place dans les sciences à Genève. Aux précurseurs cités plus haut, il faut ajouter François-Jules Pictet (1809-1872), connu pour sa découverte de poissons fossiles aux Voirons. Il publie un traité de paléontologie en quatre volumes en 1841. Ses riches collections de fossiles sont déposées au Muséum d'histoire naturelle de Genève, avec celles de Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829). Perceval de Loriol (1829-1908) accroît encore ce trésor par ses récoltes au Jura, au Salève et aux Voirons, qui font l'objet d'ouvrages classiques, notamment sur les Echinodermes (oursins).

[p. 140]

La géologie appliquée

Introduite par Louis Duparc et Marcel Gysin, cette branche prend une grande importance dans la prospection du pétrole, des minéraux, et dans l'hydro-géologie et le génie civil.
Alphonse Favre, par des observations patientes du niveau des puits, parvient à décrire la circulation des nappes souterraines du Canton. Henri Lagotala (1899-1954) est un des premiers prospecteurs du pétrole en Suisse romande, non sans avoir longtemps séjourné au Congo français. Edouard Poldini (1896-1967) inaugure un enseignement de géophysique. Il est appelé comme expert dans le monde entier. L'application de ses théories au territoire genevois conduit à la découverte d'un nouveau sillon aquifère (Montfleury-Cointrin).
Les nappes phréatiques du canton de Genève ont été décrites dans le premier volume de cette Encyclopédie, pages 34-36, par M. Gad Amberger, géologue cantonal.
Le relief particulier de la "cuvette genevoise" et la proximité des Alpes ont fait que de bonne heure les naturalistes genevois se sont intéressés aux sciences de la terre. De plus, l'apport d'idées de savants étrangers a continuellement enrichi le patrimoine genevois. Tous ces éléments ont concouru à la vitalité et au développement des sciences de la terre à Genève. Un obstacle insidieux les menace, c'est l'envahissement par l'administration et la paperasse. Souhaitons qu'elles s'en défendent avec clairvoyance et succès. 

A.L.
haut
[p. 141]

La biologie à Genève

 
Les sciences de la vie comprennent la zoologie, la botanique et l'anthropologie. Elles ont eu des adeptes à Genève au XVIe siècle déjà. Mais, dès le XVIIIe siècle, les connaissances se sont considérablement diversifiées et étendues, suscitant un nombre toujours plus grand de chercheurs. 

Les précurseurs

Il convient de citer pour commencer Jean Bauhin, entre 1568 et 1570, et Dominique Chabrey (1610-1669), qui publia l'Historia plantarum écrite par son aîné. Ils furent tous deux médecins. Au XVIIIe siècle, quelques noms s'imposent d'emblée: Abraham Trembley (1710-1784), qui découvrit les principes remarquables de la régénération de l'hydre d'eau douce. Charles Bonnet (1720-1793), son cousin, se consacra plus particulièrement à l'étude des insectes. Il découvrit notamment la parthénogenèse chez les pucerons à l'âge de 20 ans. Jean Sénebier (1742-1809), pasteur et bibliothécaire, montra, à la suite de Priestley, l'absorption de l'anhydride carbonique et le rejet d'oxygène par les parties vertes de plantes exposées à la lumière. François Huber (1750-1831) passionné par les travaux de Réaumur, Trembley et Bonnet, et bien qu'étant aveugle, étudia la biologie des abeilles grâce à la collaboration de François Burnens. Son fils, Pierre Huber (1777-1840), au tournant du siècle, porta son intérêt sur la vie des fourmis. Nicolas-Théodore de Saussure (1767-1845), dans ses Recherches chimiques sur la végétation, montra l'importance du carbone tiré de l'anhydride carbonique, ainsi que de l'eau dans la photosynthèse, comme aussi celle de l'approvisionnement des plantes en minéraux. Cet ouvrage, d'une belle rigueur intellectuelle, eut un grand retentissement et valut à son auteur d'être nommé membre correspondant de l'Institut.
Au début du XIXe siècle, l'impulsion fut donnée par Louis Jurine (1751-1819), chirurgien et zoologiste. Il se fit connaître surtout par ses travaux sur les crustacés d'eau douce et par l'Histoire des poissons du Léman. Pour sa part, Jean-Pierre Vaucher (1763-1841), professeur de théologie à l'Académie, consacra une grande partie de son temps à la botanique. Il s'intéressa aux processus de la reproduction chez les algues, les prêles, décrivit les plantes parasites que sont les Orobanches et acheva, peu avant sa mort, un traité en 4 volumes: l'Histoire physiologique des plantes d'Europe.
La biologie prit ensuite un essor encore plus marqué grâce à trois catégories de chercheurs. Celle des professeurs à l'Académie, puis de la Faculté des sciences (créée en 1824); [p. 142] celle des naturalistes attachés au Musée académique (1820) et au Conservatoire botanique (1824) décrit plus loin (page 224), et enfin, celle des savants de terrain ou de cabinet qui étaient indépendants. 

La botanique 

Avec Augustin-Pyramus de Candolle (1778-1841) commence une période brillante pour la botanique. Dès sa nomination en 1816, après ses études à Paris et son enseignement à Montpellier, il déploya une activité remarquable. Il demanda et obtint la création d'un jardin botanique aux Bastions. Par son enseignement, il attira à Genève de nombreux élèves et développa un grand intérêt pour la botanique chez ses concitoyens. Il entreprit un travail immense qui consistait à décrire la totalité des espèces végétales et publia les huit premiers tomes du Prodromus systematis regni vegetabilis. Son fils Alphonse (1806-1893) poursuivit, avec plusieurs collaborateurs, la publication qui comprend dix-sept volumes.
A.-P. de Candolle décrivit 6.350 espèces nouvelles. Il recevait des spécimens du monde entier qui lui venaient soit de ses collègues, soit des personnes qu'il envoyait en mission. Cela l'amena à constituer une collection et une bibliothèque très importantes. Il contribua au développement des sociétés savantes de Genève: la Société de physique et d'histoire naturelle, la Société des arts et la Société de lecture lui doivent beaucoup.
Alphonse de Candolle reprit la chaire de son père pendant un certain temps, puis se consacra entièrement à ses recherches personnelles. Il s'intéressa, en outre, à la géographie botanique, à la nomenclature végétale et à l'histoire des sciences. Il développa considérablement l'herbier et la bibliothèque, aidé par Jean Müller (1828-1896) qui devint par la suite professeur de botanique.
A la Faculté des sciences, on fit appel en 1854 à Marc Thury (1822-1905), qui enseigna la botanique pendant près de cinquante ans. D'esprit très ouvert, il fut à l'origine de la Société genevoise d'instruments de physique. Il créa un laboratoire où il pratiquait des travaux d'organographie, de morphologie et de physiologie végétales, tout en faisant des recherches sur des appareils servant à ses expériences. Parmi ses nombreux élèves, citons Michel Tswett qui inventa la chromatographie, technique largement répandue et perfectionnée aujourd'hui pour séparer les constituants de solutions chimiques complexes. [p. 143]
Robert Chodat (1865-1934), pharmacien de formation, apporta, dès l'âge de 25 ans, une grande contribution à la biologie. Intéressé par de nombreux domaines allant de la cytologie à l'algologie, de la systématique aux problèmes des fermentations, il fut aussi un voyageur et se rendit notamment au Paraguay pour y récolter la flore. En 1915, il devint directeur du Jardin et de la Station de botanique alpine la Linnaea. Son fils, Fernand Chodat (1900-1974), aidé par Rodolphe Cortési (1894-1967), prit la relève, en particulier en microbiologie, en physiologie et en botanique expérimentale. Mentionnons aussi les travaux de Jacques Brun (1826-1908), qui bien qu'enseignant la botanique médicale et la pharmacologie, fit des mémoires, célèbres encore de nos jours, sur les Diatomées, algues microscopiques de nos rivières et lacs.
Parmi les botanistes indépendants, il faut mentionner Casimir de Candolle (1836-1918). Il poursuivit l'oeuvre de son père et de son grand-père. Il publia plusieurs mémoires descriptifs, contribua au Prodromus et fit aussi des travaux d'anatomie et de physiologie.
Pierre-Edmond Boissier (1810-1885) et son gendre William Barbey (1842-1914) n'appartenaient pas non plus à une institution officielle. Grands voyageurs et collectionneurs, ils rapportèrent de nombreuses récoltes qui furent à l'origine du très riche Herbier Boissier. Des publications comme le Voyage dans le Midi de l'Espagne, Flora Orientes et le Bulletin de l'herbier Boissier témoignent de cette activité féconde.
De nos jours, l'enseignement et la recherche botaniques sont groupés dans le Centre de botanique comprenant le Département de botanique et biologie végétales, ainsi que les Conservatoire et Jardin botaniques, selon une convention passée entre la Ville, l'Etat et l'Université de Genève. On y trouve les laboratoires de botanique systématique, de physiologie végétale, de bioénergétique, de microbiologie générale et de biologie moléculaire des plantes. 

La zoologie 

La biologie animale fut développée considérablement grâce aux travaux de François-Jules Pictet (1809-1872). Il commença à s'intéresser aux insectes, auxquels il consacra une étude réputée. L'enseignement dont il était chargé étant très étendu, il rédigea un Traité de Paléontologie qui devait servir à apporter les connaissances de base dans ce domaine. Cela le conduisit à entreprendre ensuite de nombreux travaux [p. 144: image / p. 145] sur la faune fossile de la Suisse. Parmi ses élèves, mentionnons le plus prometteur, Edouard Claparède I (1832-1871). Pendant sa courte existence, il se rendit célèbre par une carrière brillante. Son travail sur les Infusoires fut couronné par le prix de l'Académie des Sciences. Chercheur indépendant, Henri de Saussure (1829-1904) se consacra surtout à l'étude des guêpes. Après son voyage fructueux de deux ans au Mexique, il contribua au développement scientifique de Genève. Victor Fatio (1838-1908) s'acquit une notoriété méritée par la publication de la Faune des Vertébrés de la Suisse en six volumes. Il faut encore signaler Eugène Penard (1855-1954) connu dans le monde entier pour ses admirables monographies sur les protozoaires.
A la Faculté des sciences, Carl Vogt (1817-1895) qui enseignait déjà la géologie depuis 1852, aborda par ses recherches tous les problèmes de la zoologie et de l'anatomie comparée. Ardent propagateur de la théorie évolutive de Darwin, il acquit une autorité grandissante grâce à ses facultés d'orateur et d'organisateur. Hermann Fol (1845-1892), professeur d'embryogénie et de tératologie, se fit connaître par ses travaux sur la fécondation, notamment sur la pénétration du spermatozoïde dans l'oeuf d'oursin et de l'étoile de mer qu'il fut le premier à observer, ainsi que par son célèbre mémoire sur le Quadrille des centres, c'est-à-dire les mouvements des centrosomes pendant la formation des cellules reproductrices. Emile Yung (1854-1918) succéda à C. Vogt et s'intéressa surtout à des recherches de physiologie comparée: fonctions du système nerveux des crustacés et des mollusques, effets des lumières colorées sur le développement, etc. Il mourut en fonctions et on fit appel, pour lui succéder, à Emile Guyénot (1885-1963), médecin et biologiste français qui orienta ses recherches et celles de ses élèves vers la biologie expérimentale. Ses travaux sur la régénération, notamment sur les territoires organoformatifs, sont restés célèbres. Parmi ses collaborateurs, le professeur Kitty Ponse (1897-1982) développa l'endocrinologie.
L'enseignement et la recherche zoologiques actuels sont regroupés dans le Centre de zoologie dès 1979 par une convention signée entre la Ville, l'Etat et l'Université de Genève. Pour sa part, le Département de zoologie et biologie animales se concentre sur l'anatomie et la physiologie comparées, la biologie des protistes, la différenciation cellulaire.

[p. 146]

L'anthropologie 

Les recherches anthropologiques furent développées sous l'impulsion d'Eugène Pittard (1867-1962), puis de Marc Sauter (1914-1983). L'anthropologie physique et la préhistoire basées sur des méthodes de plus en plus perfectionnées se développèrent harmonieusement. Il existe depuis peu un Centre d'anthropologie où sont associés le Musée d'ethnographie et le Département d'anthropologie, par une convention entre la Ville, l'Etat et l'Université de Genève. 

Les orientations actuelles de la biologie 

Les sciences biologiques sont devenues de plus en plus diversifiées et il est difficile, par conséquent, de donner une image détaillée des recherches actuellement entreprises à Genève, d'autant plus que des changements interviennent rapidement. Elles portent par exemple sur le développement et le fonctionnement des plantes supérieures et des micro-organismes. Des travaux sont aussi exécutés en systématique végétale, en floristique locale ou tropicale, en phytogéographie. D'autres recherches sont entreprises sur le développement animal, la régulation cellulaire, la neuro-physiologie, la systématique animale. Pour ce faire, on a de plus en plus recours aux sciences voisines comme la biochimie, l'informatique ou la biophysique. La préhistoire en sites terrestres et lacustres, la paléoanthropologie, l'écologie humaine ou la génétique des populations sont l'objet d'autres travaux encore.
L'enseignement est dispensé à environ 900 étudiants en biologie, médecine, pharmacie, chimie, biochimie, sciences de la Terre et autres. Il est assuré par une centaine de professeurs, chargés de cours et collaborateurs de l'enseignement. Il faut encore observer que la biologie a des prolongements dans un plus large public représenté par les sociétés spécialisées. La Société de physique et d'histoire naturelle de Genève, fondée en 1790, compte de nombreux biologistes de la communauté scientifique genevoise. Ajoutons la Société botanique de Genève, fondée en 1875, la Société entomologique dès 1905, la Société zoologique dès 1906.

J. N.
haut
[p. 147]

La biochimie


La biochimie, comme l'informatique ou la physique nucléaire, est une science qui se crée. Une science sans histoire, ou presque. Science fondamentale d'abord, qui ouvre de nouvelles interprétations de la vie, révèle le cheminement de ses réussites et sa fragilité. Qui définit sa dépendance de notre héritage génétique, la réalité "moléculaire" de notre substance et de son fonctionnement naturel, de son dysfonctionnement aussi. Science d'application ensuite: les premiers biochimistes des pays anglophones affichaient cette prétention dès le début des années trente. Ils voulaient que leur activité fût reconnue comme une profession à part entière et qu'on instituât, pour l'exercer, un enseignement universitaire spécifique. Deux domaines d'application ont très tôt été imaginés: l'un en chimie pharmaceutique et l'autre en chimie industrielle. Ambitieuses l'une et l'autre, ces prétentions furent bien souvent taxées d'utopies. Aujourd'hui, elles sont vraiment entrées dans les faits. 

Heurs et malheurs de la biochimie en Suisse 

L'aventure de la biochimie fut ici bien différente et infiniment précautionneuse. Son lent itinéraire fut d'abord l'adoption réticente d'une idée nouvelle, avant d'éclore tardivement comme une activité organisée et dynamique. Recherche et développement: le climat des années cinquante était, en Suisse, à la célébration. Enviée, sa chimie était la première. Le temps n'était pas à la remise en question.
La méfiance et parfois l'ostracisme dont la biochimie a fait l'objet en Suisse, bien plus longtemps qu'ailleurs, a d'autres raisons plus subtiles que la suprématie conquérante de la chimie. Dans les esprits, la résistance au changement, gage de stabilité, a sans doute joué un rôle. Le danger d'une concurrence professionnelle aussi: l'intruse risquait bien de menacer quelques rentes de situation. 

Qu'est-ce que la biochimie? 

Le mot biochimie a été utilisé pour la première fois en 1903, dans un article publié par Carl Neuberg révélant l'existence, dans toute cellule vivante, d'un sucre phosphorylé inconnu, le fructose-6-phosphate, au départ de la voie métabolique de la glycolyse. On est fondé à distinguer deux [p. 148] périodes bien distinctes dans le développement de la chimie biologique/biochimie depuis le début du siècle:
- La première, qui a duré assez exactement jusqu'au "Congrès de Vienne" (des biochimistes) en été 1958, a été marquée par l'identification des "métabolites" présents dans les cellules vivantes. Cette période préparatoire, chimie descriptive du domaine vivant, mérite bien l'appellation de "chimie biologique" qu'on lui attribua d'abord. Primauté, dans l'esprit et l'exercice de la recherche, des principes de la chimie organique classique, mais transposés.
- Davantage que d'une révolution technologique, la seconde période est née d'une profonde mutation des concepts. Dès le début des années cinquante, on s'est défait des contraintes idéologiques ou même philosophiques attribuées jusqu'alors au tissu vivant, en alléguant que les grosses molécules "biologiques", protéines et acides nucléiques, n'entraient pas dans les catégories courantes de la chimie organique et devaient obéir à d'autres lois que celles qui gouvernent la matière inanimée. Après l'éclatante percée conceptuelle et technologique de 1955-1958, tout devenait possible, et aucune parcelle du vivant n'échappait à l'expérimentation. Devenues isolables, sans perdre pour autant identité ni propriétés natives, ces protéines, tout comme les acides nucléiques étudiés dans la même foulée, sont devenues les objets de recherches fructueuses. Contrairement aux métabolites, ces macromolécules sont les acteurs des processus de la vie, et la "biochimie" a véritablement commencé lorsqu'on a pu décrire les fonctions biologiques qu'elles exercent en usant des mêmes assemblages d'atomes, des mêmes réactions électroniques et des mêmes forces physiques que celles qui régissent la matière inerte. Autre découverte essentielle: ces macromolécules sont "informatives", ce qui va les doter d'une forme individuelle et originale, et les pourvoir d'une "fonction biologique" déterminée. Cette seconde période, c'est réellement l'avènement de la biochimie telle que nous la concevons aujourd'hui. 

La biochimie à Genève 

Contrairement à ce qui s'est passé ailleurs en Suisse, la particularité de Genève est d'avoir pratiqué et enseigné sporadiquement d'abord, puis régulièrement à partir de l'installation de Théodore Posternak (1903-1982), la "chimie biologique" en Faculté des sciences. Les autres universités [p. 149: image / p. 150] ​suisses avaient bien introduit des cours s'y rapportant, mais dans les études de médecine uniquement. C'était, dans la partie alémanique, la Medkinische Chemie comme à Berne, ou la Physiologische Chemie comme à Zurich. En France, la biochimie était passée, elle aussi, dans le giron de l'enseignement et de la recherche médicales. Dérivations qui n'avaient guère l'estime de nos chimistes organiciens: "La chimie physiologique", commentait Théo Posternak dans le texte publié pour le centenaire de notre Ecole, "utilisait des techniques rudimentaires et peu précises, ce qui explique la condescendance, voire le mépris dont elle était l'objet de la part des chimistes purs". En Allemagne, la chimie avait tout uniment résorbé le noyau formé à Tübingen par Hoppe-Seyler. Ainsi, du haut en bas de son cours, le Rhin avait emporté pour longtemps les prémisses séculaires de Friedrich Miescher. Le pouvoir redouté d'une "force vitale" immanente à toute substance cellulaire aurait-il encore exercé ses maléfices? Dualité manichéenne: ces macromolécules actives, ces "êtres de chair" comme les appelle André Lwoff, non sans une pointe de vérité, seraient-elles le lieu de confluence de l'immatériel et du charnel?
Pour nos générations d'étudiants en sciences, il fallait donc, pour s'instruire dans la nouvelle discipline — à moins d'habiter Genève — être candidat médecin, avoir passé par un baccalauréat classique (mais en aucun cas scientifique), et savoir parler latin... 

Les prémisses

N'est-il pas surprenant de découvrir qu'à Genève, en 1899 déjà, sept ans avant l'apparition des premiers foyers de la science nouvelle dans les pays anglophones, l'Ecole de chimie a créé un enseignement de chimie biologique, en y désignant comme professeur ordinaire Amé Pictet (1857- 1937), charge qu'il occupa pendant 34 ans. Au vrai, la désignation exacte était: "chimie biologique, toxicologique et pharmacologique", dans l'ordre, selon une de ces associations hybrides dont cette Ecole semble avoir cultivé l'originalité. Amé Pictet s'est surtout illustré par ses synthèses d'alcaloïdes et ses travaux sur la distillation de la houille et n'a consacré que peu d'années de sa longue carrière à l'enseignement et à la pratique de la "chimie biologique". Etranges visions parfois, au gré de la science actuelle, tel cet article sur "La distillation sous vide de l'ovalbumine". Quel lien son auteur pouvait-il bien subordorer [p. 151] entre un fossile tellurique et une protéine d'oeuf de poule? Quintessence alchimique ou réminiscence de Paracelse? Il reste cependant que s'affichait déjà, en marge de la chimie classique dominante, une autre chimie, qui s'adressait à l'être vivant plutôt qu'à ses composants inanimés.
Mais la véritable démonstration de la "pré-science" genevoise, c'est le successeur de Pictet qui nous la fournit, Kurt Meyer (1883-1952), nommé en 1932 à la chaire de chimie organique. Quelle part extraordinaire il a prise dans l'avènement urbigène et mondial de la chimie biologique! Quelle étonnante ouverture d'esprit, chez cet héritier de la science germanique, sur la nature et les propriétés des macromolécules biologiques, protéines, enzymes, cellulose et amidon, à une époque où la plupart de ces polymères faisaient l'objet d'évocations plutôt confuses et hermétiques. En 1942 déjà parut la première édition de son traité Natural and Synthetic High-Polymers. Quelle modernité dans l'approche descriptive et quelles fulgurances dans l'anticipation des rapports entre structure et fonction biologique! Tel chapitre sur le collagène, par exemple, à une époque où l'on ne manipulait que de la gélatine, n'aurait pas déparé l'unité des ouvrages clés parus treize ans plus tard sur la chimie des protéines, notamment The Proteins de Neurath et Bailey — le premier auteur est docteur h.c. de notre Université —, publié en 1955 et qui réunit les contributions des meilleurs biochimistes anglophones sur le sujet. Mais subsidiairement, le texte de Kurt Meyer incorpore des principes curieusement anachroniques, de son temps déjà: ainsi, celui de l'état colloïdal auquel son collègue, le professeur Antoine van der Wyk, semble l'avoir rallié, bien que ces notions aient été alors contredites outre-Atlantique par Linus Pauling et les biophysiciens John Edsall et Jeffries Wyman. Pour eux, l'architecture des protéines devait uniquement s'ordonner selon les seules propriétés géométriques et électroniques des aminoacides constitutifs. On sait aujourd'hui que ce sont eux qui étaient dans le vrai. 

Une étape décisive 

La seconde étape, capitale pour l'instauration de la biochimie moderne à l'Ecole genevoise de chimie, celle du tournant décisif vers le macromoléculaire informatif et les fonctions biologiques qu'il engendre, s'opéra au début des années soixante par des voies et des détours inattendus. Elle eut lieu durant le professorat de Théo Posternak, au [p. 152] moment où fut instauré parallèlement en Faculté des sciences, le Département de biologie moléculaire, rattaché à la section de biologie. Les deux disciplines sont un peu consanguines. Elles poursuivent la même quête: déchiffrer et comprendre les phénomènes fondamentaux de la vie. Car la richesse des formes vivantes, la diversité des êtres et des existences, s'impriment sur une étonnante unicité des structures et des fonctions de base: c'est là justement ce que les deux voies de recherche s'attachent à découvrir. Mais la biochimie a pris davantage appui sur l'analyse constitutive et conformationnelle des protéines et des acides nucléiques, sur les mécanismes d'action des enzymes et sur la connaissance des interactions antigènes-anticorps. Et aussi, sur une approche conceptuelle et technologique empruntée bien davantage à la chimie classique.
Dans la conception que Théo Posternak professait de la chimie biologique prévalaient les idées de son temps: étude des métabolites, des vitamines et hormones et de leurs rôles respectifs dans les grandes voies du métabolisme. Ses recherches les plus illustres et ses synthèses des premiers nucléotides cycliques, faites en colllaboration avec le pharmacologiste américain Earl Sutherland, confirment bien ces dispositions. Synthéticien et analyste, il était peu concerné par l'étude des macromolécules, et l'esprit d'ardente curiosité qu'avait insufflé son prédécesseur à l'exploration des enzymes et des protéines fibrillaires s'est essoufflé. Est très significatif à ce titre, le commentaire de Théo Posternak au terme de sa carrière dans le Cahier du centenaire de l'Ecole de chimie (1979): "Ce qu'on demande aujourd'hui au synthéticien, c'est moins de confirmer une structure, que les méthodes instrumentales permettent d'établir en grande partie d'une manière rigoureuse, que de rendre plus accessibles des substances d'intérêt biologique présentes dans la nature à l'état de traces".
Mais il reconnaissait aussi la progression "à une vitesse extraordinaire" de la biochimie à partir de 1950 et il prit une part prépondérante à son instauration à notre Ecole. Avec une lucidité sans faille, il a préparé le terrain et organisé son développement, mais sans cesser de décerner son ignorabimus à trop d'adeptes n'ayant pas subi, en cours d'études, l'éliminatoire des sciences exactes. Imprécation pascalienne, qui trahissait une profonde dévotion à la cause de la rigueur en recherche scientifique et le souci de ne jamais voir la vérité déguisée par des schémas outrageusement simplificateurs ou par concession au triomphalisme à la mode. Cette disposition d'esprit de Posternak semble difficilement compréhensible de nos jours aux volées d'étudiants [p. 153] biochimistes qui ne l'ont pas connu. Sujet au raccourci, aujourd'hui paradigme d'efficacité, ils rechignent davantage au cheminement exigeant de la stricte analyse logique, taxée de figure de style. Adopter, plutôt que se convaincre! 

L'ère des fondations

L'impulsion est venue surtout de l'Institut de Physique, dans un contexte assez singulier. Collaborateur du professeur Jean Weigle et occupé dès 1965 à améliorer les lentilles du prototype d'un microscope électronique que la firme zurichoise Trüb & Tàuber venait de lancer sur le marché, Edouard Kellenberger, physicien de son état, passa de l'instrument à l'objet qui lui servait à le tester: il se "focalisa" sur les bactéries et leurs virus. C'est ainsi que sortirent de son laboratoire les premières microphotos d'un bactériophage qui firent sensation à l'époque. Le virage de la biogénétique était pris. Edouard Kellenberger avait aussi l'art de transfuser autour de lui un enthousiasme communicatif pour les recherches auxquelles il s'intéressait. Il avait la conviction que la biologie moléculaire, épaulée par une biochimie des macromolécules et par la biophysique (domaine dont il est devenu professeur titulaire à notre faculté en 1961), pourraient ensemble susciter à Genève une ère fertile en succès scientifiques et être à l'origine, à plus long terme, de nouvelles activités industrielles. Il obtint à ce projet l'accord des biologistes et l'acquiescement des chimistes Posternak et Cherbuliez. Et au moment où Edouard Kellenberger retournait à Bâle pour participer à la création d'un nouvel Institut d'immunologie, son projet genevois se concrétisait ici, entre 1965 et 1966. Trois ans plus tard, un plan d'études était créé à la Section de chimie de l'Université de Genève, conduisant à un diplôme de biochimiste; un "Département de biochimie" autonome et de plein droit voyait le jour à cette occasion.
Cette initiative eut un effet d'entraînement certain sur les autres universités helvétiques. Sous l'égide du Fonds National, Kellenberger organisait déjà régulièrement à Berne, à partir de 1965, des rassemblements interdisciplinaires où tous ceux qui oeuvraient dans le domaine des macromolécules venaient à tour de rôle exposer leurs plans de recherches et soumettre leurs travaux à la critique commune. Entreprise novatrice, ô combien! Car on ne se connaissait guère, d'un bout de la Suisse à l'autre, ni d'une discipline à une autre. Il nous reste de ces confrontations le souvenir — [p. 154] et le regret — d'une effervescence intellectuelle, d'une émulation et d'un enrichissement personnel rarement égalés. Les autres universités suisses devaient, l'une après l'autre, instituer des diplômes en biochimie pour étudiants non médecins et créer des instituts en Facultés des sciences. L'Ecole polytechnique fédérale en fit autant. En 1963, une Société suisse de Biochimie était fondée, d'abord dans le giron zurichois, puis national en 1965, qui vint enfin répondre aux pressantes sollicitations d'adhésion réitérées depuis des lustres par le président - liégeois - de l'Union internationale de Biochimie.
La lente percolation des idées a fini par exorciser la malice des temps!

J.-P. B.
haut
[p. 155]

La biologie moléculaire à Genève


La biologie moléculaire est une discipline nouvelle. Ses acteurs ne peuvent apporter sur elle qu'un témoignage personnel. L'auteur de ce chapitre est le professeur Alfred Tissières, qui en assume la responsabilité. Il remercie le professeur Edouard Kellenberger pour les renseignements précieux qu'il lui a fournis sur les débuts de la biologie moléculaire à Genève, les professeurs Valentin Bonifas, Lucien Caro et Richard Epstein, ainsi que les Drs Michel Goldschmidt-Clermont et Pierre Spierer pour leur aide et leurs suggestions. 

Un concept nouveau

Les origines de la biologie moléculaire à Genève se situent vers la fin des années quarante et le début des années cinquante à l'Institut de physique de l'Université. A cette époque s'ébauchait dans quelques laboratoires dans le monde, comme au Cavendish laboratory of physics à Cambridge, au California Institute of Technology et à l'Institut Pasteur à Paris, un concept issu de deux voies expérimentales distinctes: d'une part, à partir des analyses structurales par diffraction des rayons X, on réalisait que la connaissance des structures moléculaires des composés biologiques, tels que les protéines et les acides nucléiques 1, était nécessaire pour comprendre leur fonction; il apparaissait, d'autre part, que le développement de la génétique moléculaire sur les bactéries et leurs bactériophages (virus bactériens) livrerait les principes essentiels au fonctionnement du matériel génétique: comment le génome 2 d'une cellule se duplique lors de la division cellulaire, propriété fondamentale des organismes vivants, et comment les gènes portés par les acides nucléiques s'expriment dans la cellule. C'était en quelque sorte la naissance de la biologie moléculaire. 

Les débuts à Genève 

A Genève au même moment un petit groupe de physiciens s'intéressait à l'information que peut donner la microscopie électronique, alors à ses débuts, dans l'examen de diverses structures biologiques. Jean Weigle était le professeur et directeur de l'Institut de physique de l'Université. Edouard Kellenberger, son assistant, développait les méthodes nécessaires à l'examen des spécimens biologiques [p. 156] et avec l'aide de Bonifas, actuellement professeur de microbiologie à l'Université de Lausanne, il fut initié à la bactériologie. Puis, sous l'impulsion enthousiaste de Weigle, il commença à observer au microscope électronique les noyaux bactériens qui venaient d'être découverts, ainsi que la structure et la multiplication des bactériophages. C'était une période fascinante où tout était découverte et Kellenberger fut rapidement reconnu comme l'autorité en ces domaines avec des images spectaculaires de coupes bactériennes, de chromosomes bactériens et de bactériophages. 

L'apport des Etats-Unis et de Jean Weigle 

Après la guerre, Weigle se rendit fréquemment aux Etats-Unis afin de renouer le contact avec ses amis physiciens. C'est alors que son intérêt nouveau pour la biologie l'amena tout naturellement à rendre visite à Max Delbrück au California Institute of Technology (Caltech). Delbrück, physicien converti à la biologie depuis déjà plusieurs années, animait à Caltech un groupe de recherche très dynamique sur la physiologie et la génétique des bactériophages. Weigle s'enthousiasma pour les recherches en cours dans ce laboratoire et c'est ainsi qu'en 1949, il s'installa à Pasadena et initia ses recherches sur le bactériophage lambda 3.
Presque chaque année jusque - vers le début des années soixante, Weigle revenait à Genève pour retrouver ses amis biophysiciens et poursuivre sa collaboration avec Grete Kellenberger sur la recombinaison génétique. Avec elle et Matthew Meselson, alors à Caltech, ils furent les premiers à démontrer que la recombinaison implique l'échange physique entre molécules d'ADN 1. Parmi les différents laboratoires travaillant sur les phages aux Etats-Unis, on peut dire que sous l'égide de Delbrück, l'information sur les derniers résultats circulait rapidement, et Weigle apportait aux chercheurs genevois cette information précieuse. Pourtant des ennuis cardiaques le forcèrent par la suite à éviter les voyages et à mener une vie aussi tranquille que possible. Il ne revint à Genève que rarement et mourut à Pasadena en 1968. Il eut dans le domaine des phages et en génétique moléculaire un rayonnement tout à fait particulier, caractérisé par une démarche scientifique très personnelle, empreinte d'intelligence et d'élégance.

[p. 157: image / p. 158]

Un prix Nobel 

Werner Arber vint se joindre aux biophysiciens genevois en 1953 et fut ainsi le premier assistant de Kellenberger. Il se mit tout d'abord à la microscopie électronique, puis à la génétique moléculaire. Bertani et Weigle avaient décrit à Caltech, en 1953, le phénomène de restriction et de modification contrôlé par l'hôte: avec certaines souches de colibacille, lorsqu'un phage s'adsorbe sur une bactérie dans laquelle il ne s'est pas précédemment développé, l'infection est abortive. Toutefois les phages produits par une petite fraction de cellules infectées acquièrent la capacité de pousser sans restriction sur la même souche. Encouragé par Weigle et Kellenberger, Arber s'intéressa à ce phénomène et dans une série de travaux remarquables, au cours des dix années qui suivirent, il contribua de façon déterminante à élucider le mécanisme de restriction et de modification contrôlé par l'hôte. Ces études l'ont conduit à la découverte des enzymes de restriction 4, une découverte qui allait être d'une importance capitale pour le génie génétique 5. Pour ces travaux, il reçut, avec deux chercheurs américains, le prix Nobel de médecine en 1978. 

Le département de biologie moléculaire se met en place 

Kellenberger pour sa part poursuivait ses recherches sur le contrôle génétique de la multiplication du phage T4 et abordait ses études de pionnier de la morphogenèse de ce virus bactérien.
Alfred Tissières se trouvait en 1962 à l'Institut Pasteur, à Paris, avant de se rendre à Cambridge où il avait accepté un poste au laboratoire de biologie moléculaire du Medical Research Council. C'est alors que Kellenberger lui suggéra de venir à Genève. Il trouvait la qualité du laboratoire de biophysique genevois très attirante. C'était à cette époque, en Suisse, le seul travaillant sur des problèmes de biologie moléculaire et il retrouvait au sein de ce petit groupe, qui comptait plusieurs boursiers des Etats-Unis et d'ailleurs, le même enthousiasme, le même élan qu'il avait rencontré à Harvard, à Cambridge et à Pasteur. Il décida donc de renoncer à Cambridge et d'accepter l'offre de Genève.
Il arrivait à Genève au printemps 1964 et quelques mois plus tard son groupe emménageait dans d'excellents laboratoires d'un bâtiment nommé Sciences I, à côté des physiciens. [p. 159] Plus d'une demi-douzaine de chercheurs, principalement des boursiers, mais aussi quelques assistants rémunérés par l'Etat de Genève, se joignaient au groupe venant de Harvard, de Stanford et même, du Japon. Ainsi, aux travaux de microscopie électronique et de génétique moléculaire de Kellenberger et de son équipe (laboratoire de biophysique) s'ajoutaient des chercheurs travaillant également sur le colibacille, mais sur les problèmes biochimiques de la biosynthèse des protéines 2, et sur la transcription, c'est-à-dire la synthèse d'ARN messager à partir d'ADN (laboratoire de biochimie génétique).
A la fin des années soixante, Kellenberger et Arber décidaient de se joindre au Biozentrum de l'Université de Bâle, nouvellement mis sur pied avec des moyens permettant une croissance en biophysique, alors que dans le cadre genevois cela ne paraissait guère possible. Richard Epstein, de l'équipe de Kellenberger, prit l'option de rester à Genève. Sur la base d'un plan de développement présenté aux autorités universitaires, la création d'un département de biologie moléculaire, principalement axé sur la recherche de pointe et l'enseignement avancé, était décidée en 1969. 

Recherches sur les microorganismes

Jusque vers la fin des années soixante et le début des années soixante-dix, l'effort principal en génétique moléculaire et en biochimie génétique avait porté sur l'étude des bactéries et de leurs bactériophages. En effet ces organismes ont fourni et continuent à fournir des modèles pour l'étude de questions centrales en biologie, comme la réplication de l'ADN et les mécanismes de régulation des gènes. L'intérêt du groupe du professeur Caro pour les microorganismes s'est porté sur la réplication de l'ADN des chromosomes bactériens et des plasmides, et sur la génétique de la levure, alors que le professeur Epstein a travaillé sur la régulation de l'expression des gènes du bactériophage T4.
Pendant plusieurs années, les professeurs Jeffrey Miller et Harvey Eisen ont fait partie de notre département, le premier travaillant sur l'organisation et le fonctionnement du génome chez le colibacille, le deuxième principalement sur le bactériophage lambda.

[p. 160]

Etude des organismes supérieurs 

Pourtant l'intérêt, en partie tout au moins, était en train de changer. Les virus des cellules animales ouvraient des perspectives nouvelles. Certains gènes d'organismes supérieurs avaient été isolés et l'on commençait à imaginer que le génie génétique conduirait à développer une nouvelle génétique moléculaire pouvant s'adapter aux génomes extraordinairement complexes des organismes supérieurs, y compris à celui de l'homme. Le plus souvent l'impression des biologistes était que de nombreux problèmes chez les organismes supérieurs, par exemple chez les mammifères, avaient au cours de l'évolution trouvé des solutions radicalement différentes de celles observées chez les micro-organismes. Toutefois, force est de constater aujourd'hui que, dans bien des cas, les mécanismes les plus fondamentaux ont été conservés de façon surprenante au cours de l'évolution des organismes les plus rudimentaires jusqu'à l'homme.
Quoiqu'il en soit au début des années soixante-dix, les membres du département choisissaient d'élargir les recherches aux organismes supérieurs, tout en maintenant une part importante des travaux sur les micro-organismes. C'est ainsi que Roger Weil se joignit à eux, afin de poursuivre ses recherches sur des virus oncogènes (causant des tumeurs), et que le groupe du professeur Spahr s'orienta sur l'étude de divers virus animaux, des rétrovirus en particulier. L'ARN de ces virus est transcrit par l'enzyme transcriptase reverse en ADN qui s'intègre aux chromosomes de la cellule hôte, la "transformant". L'intégration aux chromosomes d'éléments génétiques nouveaux par ce moyen semble avoir en biologie un rôle tout à fait général. Quant à Tissières, il allait passer une année sabbatique à Caltech, en 1973, afin de se reconvertir dans l'étude de la mouche Drosophile. Il s'avère en effet que c'est l'organisme de choix si l'on désire allier à la génétique formelle, très avancée chez Drosophile, la génétique moléculaire dérivée du génie génétique 5. Il en résulte que le génome de la drosophile, parmi ceux des organismes supérieurs, est aujourd'hui le mieux connu. Des techniques spécifiques à la mouche ont contribué à cet état de choses, comme par exemple la transformation qui permet de réintroduire dans le génome des gènes spécifiques éventuellement modifiés in vitro. On pense que ces gènes "de stress" servent à protéger l'organisme dans des conditions de survie très précaires.
Comment un organisme complexe se développe-t-il à partir d'une seule cellule, l'oeuf, pour devenir un adulte avec ses formes propres, ses organes et ses tissus différenciés? [p. 161: image / p. 162] Ce problème du développement est sans doute l'un des plus fascinants de la biologie. C'est chez la mouche que les études du développement et de son programme génétique sont les plus prometteuses et l'on a de bonnes raisons de penser que les grands principes qui régissent la construction de cet insecte sont semblables à ceux qui gèrent la construction d'organismes plus évolués, comme les mammiferes et l'homme en particulier. 

Structure et fonctions des chromosomes 

Depuis quelques années, trois nouveaux professeurs se sont ajoutés au département. Tout d'abord Ulrich Laemmli, en 1980, qui fut nommé conjointement aux départements de biochimie et de biologie moléculaire. Il étudie la structure très complexe des chromosomes et du noyau cellulaire afin de comprendre la relation entre structure et fonction au cours de l'expression des gènes. Dans chaque chromosome, une molécule géante d'ADN, un long filament porteur de l'information génétique, est empaqueté avec de nombreuses protéines. Certaines de ces protéines devraient spécifiquement interagir avec l'ADN pour enclencher ou réprimer des gènes, contrôlant leur expression selon des programmes bien précis. Pour aborder ces problèmes, des systèmes expérimentaux originaux ont été développés. Le modèle qui est à l'étude propose que l'ADN soit sous forme de boucles (voir figure p. 161) retenues à leur base par des protéines structurales, des enzymes capables d'ouvrir certains domaines d'ADN, les préparant à être exprimés en ARN messagers.

[p. 163]


Comment deux gènes, codant respectivement pour l'a2 U-globuline et l'albumine, sont-ils intensément exprimés dans le foie, alors qu'ils sont inactifs dans la plupart des autres tissus? L'enzyme ARN polymérase est responsable de la première étape de l'expression des gènes: elle transcrit les gènes en ARN messagers. L'information génétique portée par ces ARN messagers est alors utilisée pour synthétiser les protéines spécifiques correspondantes. Des séquences d'ADN appelées "promoteurs" précèdent le gène. Ces promoteurs jouant un rôle primordial dans le contrôle de l'expression ou de l'activation des gènes: des protéines de contrôle, appelées facteurs de transcription, se lient aux promoteurs, ainsi qu'à l'ARN polymérase, guidant cette enzyme afin qu'elle reconnaisse le début du gène à transcrire. Lorsque des gènes sont exprimés spécifiquement dans certains tissus seulement, les promoteurs de ces gènes sont composés d'un certain nombre d'éléments de séquence d'ADN, de l'ordre de 25 nucléotides, sur lesquels des facteurs de transcription, eux-mêmes tissus-spécifiques, se lient spécifiquement. Certains de ces facteurs, tout au moins, présents seulement dans les cellules, dans lesquelles le gène est exprimé, se lient à ces éléments d'ADN. Ces facteurs sont par conséquent d'excellents candidats pour contrôler, dans un tissu donné, l'expression d'un gène.
Le schéma ci-dessus résume notre analyse structurale de deux promoteurs de gènes spécifiquement exprimés dans le foie. Dans le cas du promoteur du gène de l'albumine, tous les facteurs de transcription ont pu être identifiés. Parmi les facteurs indiqués, HNF-1 n'est trouvé que dans les noyaux des cellules de foie, NF-1 et EBP sont fortement enrichis dans les noyaux de foie et NF-Y est présent dans tous les tissus. Comme indiqué dans le schéma, deux des facteurs identifiés reconnaissent des séquences régulatrices dans les promoteurs des deux gènes. Les chiffres dans le schéma représentent les distances en nucléotides sur l'ADN, à partir du début (+ ) de la transcription du gène. 


Analyse moléculaire de la photosynthèse

Puis Jean-David Rochaix est nommé, en 1981, aux deux départements de biologie moléculaire et de biologie végétale. Cette double affiliation reflète ses travaux qui appliquent les nouvelles méthodes du génie génétique à l'étude de la photosynthèse chez une algue verte unicellulaire, chlamydomonas. Dans les cellules des plantes et des algues en particulier, fonctionnent de petites centrales à énergie solaire: les chloroplastes. C'est là que se déroule la photosynthèse, captage d'énergie lumineuse et production de combustible chimique utilisable par la cellule: des sucres et de l'oxygène sont fabriqués à partir de gaz carbonique et d'eau. C'est un processus fondamental qui alimente pratiquement toute la vie sur notre planète, soit directement, soit par les chaînes alimentaires. Le groupe du professeur Rochaix étudie la photosynthèse et la manière dont la direction de la centrale solaire (le génome du chloroplaste) en coordonne l'activité avec la cellule où elle est implantée et ses instances dirigeantes (le génome nucléaire). 

Expression des gènes dans les tissus différenciés 

Ueli Schibler fait partie du département depuis 1984. Son groupe travaille sur des problèmes qui se posent au cours de la différenciation cellulaire, lorsque pendant le développement s'ébauchent des tissus, des organes différents. Dans les tissus différenciés, le programme d'expression des gènes diffère d'un tissu à un autre. Quels sont les mécanismes qui font qu'un gène est exprimé dans un tissu alors que dans un autre tissu ce gène est inactif? Les signaux régulateurs sur de tels gènes (promoteurs) ont été étudiés et les résultats montrent qu'il peut y avoir dans le même gène plusieurs signaux, réglant l'activité des gènes. Des protéines régulatrices présentes dans les tissus dans lesquels ces gènes sont activés — mais absentes dans des tissus qui n'expriment pas ces gènes — se lient aux signaux régulateurs sur l'ADN pour activer ces gènes. Des extraits cellulaires provenant de tissus dans lesquels ces gènes sont actifs reproduisent fidèlement in vitro la régulation des gènes observée dans les tissus. L'interaction des protéines régulatrices avec les signaux sur l'ADN peut être ainsi étudiée.

[p. 164]

Un laboratoire en symbiose avec l'extérieur 

Pendant les vingt dernières années, une cinquantaine de boursiers, jeunes chercheurs et hôtes en congé sabbatique, ont séjourné dans les laboratoires du département de biologie moléculaire pendant des périodes de quelques mois à plusieurs années. Nous eûmes ainsi le plaisir d'accueillir James D. Watson, qui passa plusieurs mois dans le laboratoire en 1966. Beaucoup de ces visiteurs scientifiques, souvent en poursuivant des travaux commencés à Genève, sont aujourd'hui des biologistes de grand renom. Pour n'en citer que quelques-uns, Bruce Alberts, au département de biophysique et de biochimie à la Medical School de l'Université de Californie, à San Francisco, Raymond Gesteland, au département de biologie moléculaire de l'Université de l'Utah, à Salt Lake City, et Jerry M. Adatzns et Suzanne Cory au Walter and Eliza Hall Institute of Medical Research, au Royal Hospital, à Melbourne.
Depuis plusieurs années les techniques de génétique moléculaire sont devenues très utiles pour aborder toute une série de problèmes en biologie et biochimie ainsi qu'en médecine fondamentale. C'est ainsi qu'en dehors du département de biologie moléculaire, en section de biologie, au département de biochimie et en divers secteurs de la Faculté de médecine, on trouve aujourd'hui des biologistes moléculaires. C'est une évolution naturelle et souhaitable qui sans doute s'intensifiera à l'avenir.

A. T.
haut
[p. 165]

La recherche à la Faculté de médecine


Ce texte a été conçu en 1982, dans une perspective historique. Plutôt que de dresser un inventaire des travaux en cours, les auteurs ont choisi d'évoquer les principaux aspects de la recherche médicale à Genève, de suivre son évolution et de relever ses lignes de force. Ils ont renoncé à y introduire les orientations nouvelles et les développements les plus récents. 

Précurseurs

Un médecin, s'il n'est pas chercheur, n'est pas un médecin. Pour établir un diagnostic, il faut être observateur, imaginatif, logique, curieux, opiniâtre, critique, en un mot chercheur. Poser un diagnostic, prescrire un traitement requièrent, en effet, du médecin une démarche qui ne diffère pas essentiellement de celle du chercheur. Cependant, c'est principalement sur la recherche expérimentale au laboratoire que nous mettrons l'accent.
Cette recherche prit son essor vers le milieu du XIXe siècle, en Europe tout d'abord. La récente découverte de l'anesthésie permit d'étudier chez l'animal le fonctionnement de l'organisme, ouvrant ainsi le domaine de la physiologie. On se mit à rechercher systématiquement les corrélations entre les symptômes observés chez les malades et les altérations de leurs tissus et organes; cette nouvelle discipline, c'est l'anatomie pathologique, dont un médecin genevois, Théophile Bonet (1620-1698), avait été l'un des plus illustres précurseurs.
Dans le passé, plusieurs médecins genevois se firent un nom en travaillant dans des domaines autres que la médecine. Ainsi Gaspard De la Rive (1770-1834) devint professeur de chimie et consacra ses forces au développement de la Faculté des sciences et à la réorganisation des études scientifiques. Il avait aménagé dans sa propriété de Presinge un laboratoire où il avait réuni des instruments de précision de fabrication genevoise et étrangère. Davy et Faraday, Arago et Ampère venaient de Londres et de Paris travailler avec des savants genevois dans ce véritable centre international d'expérimentation. René-Edouard Claparède (1832- 1871) s'illustra en zoologie. Plus récemment, Théodore Flournoy (1854-1920) jeta les fondements de la psychologie genevoise en créant, à la Faculté des sciences, un laboratoire de psychologie expérimentale. Edouard Claparède (1873-1940) lui succéda, s'orienta en outre vers la psychologie de l'enfant et la pédagogie expérimentale, et créa, avec P. Bovet, l'Institut Rousseau, qui fut à l'origine de l'actuelle Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation.

[p. 166]

Création de la Faculté de médecine 

La création de la Faculté de médecine en 1876, qui permit à l'Académie de s'ériger en Université, fut décidée à une époque où la transformation d'une médecine traditionnelle et empirique en discipline scientifique s'amorçait. Le terrain avait été bien préparé à Genève où plusieurs membres du corps médical avaient acquis, au cours du siècle, une réputation qui s'étendait bien au-delà des frontières de la République. Auparavant les médecins, issus la plupart de familles patriciennes et de la haute bourgeoisie où les sciences étaient à l'honneur, ne pouvaient obtenir leur formation universitaire qu'en se rendant à l'étranger, principalement à Edimbourg, Leyde, Montpellier et Paris. Les séjours à l'étranger, prônés à juste titre actuellement, étaient donc de règle avec des conséquences bénéfiques pour la médecine genevoise: élargissement de l'horizon humain et professionnel, contacts scientifiques et, bien souvent, acquisition d'une langue étrangère. 

Le médecin-chercheur 

D'un siècle à l'autre, la curiosité du médecin-chercheur demeure, mais que de changements dans sa vie quotidienne! Suivons-le en 1880. Levé de bon matin, il va visiter à leur domicile quelques patients avant de donner son cours dans l'amphithéâtre de cette Ecole de médecine que l'on vient de bâtir sur les bords de l'Arve, presque à la campagne. L'après-midi, consultation de malades à son cabinet puis visites à l'Hôpital. Le soir, après dîner, il prendra part à la réunion de la Société médicale de Genève, puis il rentrera et mettra la main à ce mémoire qu'il espère pouvoir publier bientôt. Chez lui, il y a des gens de maison, peut-être même un palefrenier pour s'occuper de son cheval et de sa voiture.
Le médecin-chercheur d'aujourd'hui se recrute dans un cadre social plus large qu'au début du siècle. Il est souvent un chercheur professionnel à plein temps. Son traitement est inscrit au budget de la Faculté, ses travaux sont soutenus par le Fonds national suisse de la recherche scientifique. Les méthodes qu'il emploie sont difficiles et ses appareils complexes. Pour les maîtriser, il lui a fallu se former pendant plusieurs années après l'obtention de son diplôme, souvent à l'étranger dans des centres spécialisés. Il lutte comme il peut pour se tenir au courant de l'avancement de [p. 167] la science, tant sont nombreuses les publications paraissant chaque semaine dans son domaine. Il travaille au Centre médical universitaire dans un groupe de recherche qui comprend un chimiste, un physicien ou un biologiste formés à la Faculté des sciences. Aujourd'hui, il traite sur un microprocesseur les données d'une longue expérience enregistrée la veille. A midi, il participera à un séminaire en s'alimentant frugalement d'un sandwich. Dans certains laboratoires de la Section de médecine fondamentale, il ne verra plus de malades; ses seuls contacts avec eux, il les aura vécus pendant les stages hospitaliers lors de ses études. 

Un équipement moderne 

Depuis 1980, le médecin-chercheur dispose de laboratoires adéquats. Les anciens bâtiments étaient devenus insuffisants et par leurs dimensions et par leur aménagement. Les chercheurs attachés aux départements cliniques de la Faculté travaillent aux Laboratoires d'investigation clinique du nouvel Hôpital et dans des locaux de certaines cliniques universitaires (gynécologie, ophtalmologie, psychiatrie); ceux de la Section de médecine fondamentale sont entrés au Centre médical universitaire, au voisinage de l'Hôpital; le bâtiment de la Fondation pour recherches médicales à la Roseraie héberge également des équipes de chercheurs. Ces nouveaux locaux se prêtent parfaitement à l'installation des équipements perfectionnés nécessaires au progrès de la recherche.
En physiologie, par exemple, l'enregistrement des phénomènes biologiques se faisait principalement par des moyens mécaniques et électromagnétiques jusqu'en 1925; les déformations étaient inévitables vu l'inertie des appareils. C'est alors que l'électronique a fait irruption, tout d'abord aux Etats-Unis, puis en Angleterre, pénétrant plus lentement sur le continent européen. Elle a permis d'amplifier, de visualiser sur l'écran d'oscilloscopes à rayons cathodiques et d'enregistrer fidèlement des phénomènes bioélectriques de faible intensité et souvent très brefs (quelques millionièmes de seconde). Grâce à cette instrumentation, l'excitation d'une cellule nerveuse peut être saisie directement sous forme d'une brève variation de la charge électrique de sa membrane, alors que précédemment on n'en détectait que des témoins indirects, telles la contraction d'un muscle ou la sécrétion d'une glande. [p. 168: image / p. 169]
Les autres sciences médicales ont connu des progrès analogues dans leurs méthodes et leurs instruments. L'arsenal des biochimistes, des biologistes moléculaires, ainsi que des techniques empruntées à la physique sont d'usage courant en recherche médicale. Certaines de ces innovations ont rapidement été adaptées aux besoins de la clinique. L'exploration de l'organisme est devenue plus aisée et les désagréments qu'elle impose au malade réduits ou supprimés grâce à l'introduction de méthodes d'investigation dites "non invasives". Les méthodes de diagnostic ont été ainsi améliorées de même que, par voie de conséquence, la précision des indications thérapeutiques.
Une partie importante des recherches faites dans les Départements de médecine fondamentale visent à accroître les connaissances et la compréhension du fonctionnement de l'organisme sans avoir pour objectif immédiat la prévention ou le traitement d'une maladie. Tôt ou tard, cependant, la plupart de ces acquisitions pourront déboucher sur des applications, souvent imprévisibles, à la médecine. Dans les départements cliniques, les recherches peuvent être de deux ordres. Les unes sont faites au laboratoire selon les mêmes méthodes que celles en usage en recherche dite fondamentale; toutefois, elles visent à résoudre des problèmes suscités en général par l'observation des malades et l'étude des maladies. D'autres investigations, tels l'évaluation de nouvelles thérapeutiques ou le développement de méthodes de diagnostic, requièrent la collaboration des malades. Elles doivent se conformer à des principes d'ordre moral dictés par le respect du malade et de sa dignité, sous le contrôle de Commissions d'éthique instituées à l'Hôpital, et qui se réfèrent aux directives élaborées par l'Académie suisse des sciences médicales.
Il serait vain et fastidieux de traiter ici de l'activité de tous les groupes de recherche de la Faculté. Nous avons préféré donner au lecteur un aperçu de quelques-uns des grands thèmes des recherches qui ont fait connaître la médecine genevoise dans le monde scientifique, présent ou passé.

Cardiologie

La Faculté de médecine de Genève a apporté de remarquables contributions à nos connaissances sur le muscle cardiaque. Les travaux de J.-L. Prevost II (1838-1927) et F. Battelli (1867-1941) au Laboratoire de physiologie, sur La Mort par les courants électriques, publiés en 1899 et 1900, [p. 170: image / p. 171] sont célèbres. Pour comprendre leur retentissement, il faut remonter à la deuxième moitié du XIXe siècle où les applications industrielles et domestiques de l'électricité étaient en plein essor. La nouvelle forme d'énergie entrait dans la vie quotidienne grâce au développement de générateurs industriels. Elle était source de force motrice, de lumière aussi car Edison venait d'inventer la lampe à incandescence. Mais les dangers de l'électricité étaient mal connus et les mesures de sécurité insuffisantes, aussi les accidents graves, même mortels, n'étaient pas rares.
En 1890, on décida, dans l'Etat de New York, d'employer l'électricité comme procédé d'exécution capitale des criminels. Les causes de la mort par électrocution faisaient l'objet d'hypothèses diverses: sidération du cerveau, arrêt de la respiration, arrêt cardiaque. C'est alors que Jean-Louis Prevost s'attaqua à ce problème avec un jeune physiologiste italien, formé en physique, qu'il avait appelé à Genève et qui allait devenir son gendre et son successeur, Frédéric Battelli. Ils soumirent des animaux de plusieurs espèces à des courants électriques de formes diverses dont ils décrivirent les effets sur le coeur et le système nerveux. C'est dans leurs publications que l'on trouve pour la première fois dans la littérature scientifique la description, sous le nom de "trémulations fibrillaires" (appelées aujourd'hui fibrillations), du mécanisme de la "paralysie" du coeur électrocuté. Dans cet état, les fibres musculaires des parois du coeur se contractent à une fréquence élevée et de manière désordonnée, donc inefficace. Lorsqu'il s'agit de fibrillations des ventricules, la mort s'ensuit rapidement, car le coeur ne peut plus chasser le sang dans les artères. La synchronisation des contractions est donc indispensable à l'efficacité de la pompe cardiaque. Certaines affections cardiaques, en particulier l'infarctus, favorisent l'apparition de fibrillations.
Deux observations du plus haut intérêt sont rapportées dans les mémoires de 1899 de Prevost et Battelli. La première, c'est qu'ils ont pu arrêter les trémulations fibrillaires provoquées par le courant et restaurer le rythme normal en appliquant un deuxième choc électrique, à plus haute tension cette fois-ci. Cette expérience est reconnue comme la première description d'une défibrillation électrique du coeur. La deuxième observation, c'est que, dans quelques cas, le coeur paralysé "a pu être réanimé par le massage fait à travers le thorax" (ceci, en fait, avait déjà été décrit en 1878). Il a fallu attendre près d'un demi-siècle pour que la première défibrillation électrique soit tentée chez l'homme par un chirurgien qui appliqua directement des électrodes [p. 172] sur le coeur au cours d'une opération thoracique. La défibrillation sur thorax fermé fut ensuite introduite, puis, en 1962, les caractéristiques optimales du choc défibrillant furent établies par un médecin américain qui connaissait bien les travaux de Prevost et Battelli. Massage externe du coeur et défibrillation sur thorax fermé sont aujourd'hui répandus dans le monde entier. Prevost et Battelli n'avaient cherché qu'à élucider les mécanismes de la mort par électrocution. Ils n'auront pas connu les développements bénéfiques et imprévus auxquels leurs travaux ont contribué.
C'est ensuite la Clinique médicale qui prit la relève de la recherche en cardiologie. Bard, brillant clinicien français qui rejoignit l'Alsace-Lorraine en 1919, étudia principalement le pouls veineux. Puis, Pierre Duchosal (1905-1988) et ses collaborateurs travaillèrent dans le domaine de l'auscultation cardiaque; ils développèrent la phonocardiographie ou enregistrement des bruits du coeur. En 1927, ils inventèrent le premier électrocardiographe à inscription directe (précédemment, l'enregistrement se faisait par des procédés photographiques). Cette création genevoise connut un grand succès. D'autres procédés d'inscription directe sont partout employés aujourd'hui. Dans cette ligne de création, à Genève, d'appareils nouveaux, il faut encore citer le didactophone qui permet l'auscultation collective du coeur et des poumons. Il est très utile dans l'enseignement de l'auscultation, chaque étudiant pouvant raccorder son stéthoscope à une prise individuelle placée sous son banc. Ces installations sont utilisées en Suisse et dans de nombreux autres pays. Actuellement, la Division de cardiologie (Département de médecine) travaille à améliorer les images du coeur obtenues après injection de substances opaques aux rayons X ou bien d'isotopes radioactifs. Ces techniques qui font appel à des procédés issus de la télévision, ainsi qu'aux ordinateurs permettent d'évaluer avec plus de précision le fonctionnement du coeur et l'irrigation sanguine du muscle cardiaque par les artères coronaires; elles contribuent ainsi au diagnostic et permettent de prendre des décisions thérapeutiques en meilleure connaissance de cause. 

Métabolisme et endocrinologie

Le terme de métabolisme désigne les transformations chimiques et énergétiques qui ont lieu dans tous les tissus de l'organisme. Elles sont soumises à des régulations précises et complexes qui concourent à maintenir la "fixité du [p. 173: image / p. 174] milieu intérieur" (Claude Bernard), de manière que les activités cellulaires se déroulent dans des conditions optimales. Les glandes endocrines jouent un rôle essentiel dans ces régulations par leurs sécrétions, les hormones, qu'elles déversent directement dans le sang. L'hyperfonction ou au contraire l'insuffisance de telle glande endocrine entraînent des maladies bien caractérisées qui ont retenu l'attention des chercheurs et les ont souvent mis sur la piste de traitements efficaces. 

La glande thyroïde 

La recherche endocrinologique est une tradition vivante et féconde de la médecine genevoise. Elle remonte à Jean-François Coindet (1774-1834), bien avant que ne soit créée la Faculté de médecine. A cette époque, de nombreuses personnes sont affligées d'un goitre dans notre pays. Coindet, frappé par les succès obtenus avec l'éponge calcinée et les cendres de varech dont on connaissait la richesse en iode, a l'idée d'administrer une solution de iodure de potassium à ses patients. Il constate, après une huitaine de jours, que les tumeurs goitreuses "se ramollissent; elles se fondent graduellement". Il publie, en 1820, les résultats obtenus chez 150 goitreux: "J'éprouvais une vive joie en pensant que, médecin suisse, j'avais découvert un remède propre à une maladie si fréquente et presque endémique dans mon pays." Coindet attire également l'attention sur les inconvénients de la thérapeutique iodée chez certains malades. Mais ce sera surtout Frédéric Rilliet (1814-1861) qui s'occupera des effets toxiques de l'iode. Il enverra, en 1859, un important mémoire sur ce sujet à l'Académie impériale de médecine de Paris. Le goitre endémique était dû au manque d'iode dans l'alimentation. Jean-Louis Prevost I (1790-1850) fut amené à préconiser, dès 1841, le traitement préventif par l'iode. Mais ce n'est qu'à partir de 1923 que ce déficit commença à être corrigé dans quelques cantons par l'adjonction de iodure au sel de cuisine; l'usage de ce sel ioduré se généralisa peu à peu à la Suisse entière.
Le goitre endémique est devenu rare en Suisse et le crétinisme goitreux a pratiquement disparu de nos régions alpestres. Un bel exemple de médecine préventive pour lequel il faut rendre hommage aux pionniers genevois.
Le goitre est non seulement disgracieux, mais il peut comprimer la trachée. Les chirurgiens s'y attaquèrent. Ils extirpaient tout d'abord entièrement la thyroïde. Ce fut l'un [p. 175] des très grands mérites de Jaques-Louis Reverdin (1842-1929), chirurgien-chef à l'Hôpital cantonal et professeur ordinaire de pathologie externe et de médecine opératoire dès la création de la Faculté, que d'avoir, le premier, fait des recherches systématiques sur les "Accidents consécutifs à l'ablation totale du goitre" (communication présentée en 1882, à la Société médicale de Genève). Il y décrit les manifestations de l'insuffisance thyroïdienne aiguë que l'on retrouvera, en 1883, dans son rapport au Deuxième Congrès français de chirurgie: Contribution à l'étude du myxœdème consécutif à l'extirpation totale ou partielle du corps thyroïde. A la suite de ces travaux, les chirurgiens suivirent les suggestions de Reverdin et conservèrent une partie du corps thyroïde lors de l'extirpation du goitre.
Les publications de Reverdin, celles de Kocher à Berne, engagent Moritz Schiff (1823-1897), premier titulaire de la chaire de physiologie à la Faculté de Genève, à examiner minutieusement les effets de l'ablation de la thyroïde sur des animaux. Voulant déterminer si la thyroïde déverse directement une substance dans le sang, il greffe la glande sur un animal dont il extirpe totalement la propre thyroïde: l'animal reste bien portant. Ces expériences d'extirpation et de greffe font de Schiff un pionnier de l'endocrinologie expérimentale. C'est ensuite Hector Cristiani (1862-1940) qui, avant d'être nommé professeur d'hygiène et de bactériologie, consacra une dizaine d'années à des recherches sur la greffe thyroïdienne; elles furent couronnées à plusieurs reprises par l'Académie des sciences et l'Académie de médecine de Paris.
L'intérêt pour la thyroïde a continué à se manifester à la Faculté. A la Clinique médicale, Maurice Roch (1878-1967) s'est beaucoup intéressé à la thérapeutique du goitre par l'iode. Actuellement, les recherches sur les hormones thyroïdiennes sont très actives à la Division d'endocrinologie du Département de médecine. 

Hormones surrénaliennes 

Le métabolisme du sel et celui de l'eau sont étroitement liés et constituent un autre sujet de recherches importantes où la Clinique thérapeutique avait acquis une grande expérience. En 1954, les chimistes bâlois qui avaient isolé les premiers milligrammes d'une nouvelle hormone de l'écorce des glandes surrénales, l'aldostérone, envoyèrent cette substance à Genève. C'est ainsi que sa première étude métabolique fut entreprise sous la direction de René S. Mach chez [p. 176: image / p. 177] un malade atteint d'une déficience surrénalienne. L'aldostérone est une hormone puissante qui agit sur le rein et favorise la rétention de sel et d'eau dans l'organisme. Sur la même lancée, on étudia chez l'homme la répartition de l'eau et du sel non seulement dans les conditions normales, mais aussi dans divers états pathologiques: déshydratations, maladies cardiaques ou rénales, hypertension artérielle, etc. On continue actuellement au Département de médecine à suivre la voie ouverte par ces recherches. C'est ainsi que les oedèmes d'origine variée sont maintenant mieux connus. On a mis au point les dosages sanguin et urinaire de l'aldostérone et d'autres substances impliquées dans sa formation et dans son action dans l'organisme, ce qui a permis l'analyse fine des mécanismes gouvernant les échanges d'eau et de sel chez les sujets normaux, ainsi que leurs altérations chez les cardiaques et les hypertendus: ces travaux ont eu d'heureuses conséquences thérapeutiques. 

Hormones sexuelles 

Chacun connaît les changements qui surviennent chez la fille et le garçon au moment de la puberté. Ils sont consécutifs à une augmentation de l'activité des glandes sexuelles, ovaires et testicules, stimulées par l'hypothalamus et l'hypophyse. Ce qui, en revanche, est beaucoup moins bien connu, ce sont les mécanismes déclenchant ces modifications neuroendocriniennes. La Division de biologie clinique de la croissance et de la reproduction, clinique de pédiatrie, se consacre à leur étude, vouant un intérêt particulier à une minuscule structure cérébrale, la glande pinéale, non parce que Descartes y localisait l'âme, mais à cause de ses fonctions endocriniennes. La glande pinéale sécrète la mélatonine qui, dans plusieurs espèces animales, détermine les changements de coloration de la peau qui devient plus foncée dans une ambiance sombre et plus claire sur un fond lumineux. La mélatonine paraît aussi contrôler, chez certains animaux, les glandes sexuelles à travers l'axe hypothalamo-hypophysaire. Mais les recherches à la clinique de pédiatrie ont montré que, chez l'homme, la période pubertaire n'est apparemment pas marquée par un changement dans la sécrétion de la mélatonine.
Pour agir sur ses tissus-cibles, une hormone doit se combiner avec une structure spécifique localisée dans la membrane cellulaire, le récepteur, qui va la "reconnaître" et déterminer la réponse de la cellule. Cela explique que les hormones, qui atteignent presque tous les tissus de l'organisme, [p. 178] n'exercent leur action que sur des cellules bien particulières. Le nombre des récepteurs à la mélatonine varie au cours de la journée, ce qui détermine des changements cycliques dans la sensibilité à cette substance. Il en va de même pour les récepteurs à la prolactine, une hormone hypophysaire qui détermine entre autres la production de lait par la glande mammaire. Le nombre des récepteurs à la prolactine s'accroît régulièrement au cours de la gestation, ainsi que l'a démontré un autre groupe de la clinique de pédiatrie qui explore également les mécanismes par lesquels la prolactine agit sur ces cellules-cibles. 

Diabète et obésité

Le diabète sucré, l'un des troubles endocriniens les plus répandus, est fréquemment associé à l'obésité chez l'adulte. Les chercheurs de l'Institut de biochimie clinique, dirigé par Albert E. Renold (19 2 3 -1988), ont apporté des contributions majeures à ce domaine, révélant qu'il existe plusieurs formes de diabète qui relèvent de causes génétiques distinctes et aussi de différentes influences de l'environnement. Une part importante des diabètes sont dus à une déficience en insuline, l'une des hormones produites par le pancréas. La sécrétion des hormones pancréatiques constitue également l'un des pôles de recherche de l'Institut de biochimie clinique. Dans ce domaine, une collaboration fructueuse s'est établie avec l'Institut d'histologie (Département de morphologie), en grande partie grâce à Charles Rouiller (1922-1973). Si l'ultrastructure du foie a été son domaine de prédilection, il offrait généreusement sa collaboration pour d'autres recherches et c'est sous son égide que furent entrepris les travaux sur la morphologie ultra-structurale du pancréas endocrine qui constitue actuellement l'un des centres d'intérêt de l'Institut d'histologie. Les cellules qui sécrètent les hormones pancréatiques sont groupées dans des îlots au sein du tissu exocrine qui, lui, produit le suc digestif pancréatique. Les chercheurs de l'Institut d'histologie ont montré qu'il existe dans le pancréas deux types d'îlots endocriniens probablement d'origine embryonnaire différente. Ils sont composés, en proportion différente, de plusieurs sortes de cellules glandulaires qui sécrètent chacune une hormone particulière (insuline, glucagon, somatostatine, peptide pancréatique). En élucidant, pas à pas, l'architecture de ces îlots, les contacts entre les cellules et les changements ultrastructuraux qui accompagnent [p. 179] la sécrétion, les groupes genevois ont contribué à établir une image plus claire de l'organisation anatomique et fonctionnelle du pancréas, ainsi que de ses dérèglements dans les diverses formes de diabète. (Voir illustrations, p. 168 et 170).
Une hormone qui, entre autres fonctions, déploie une activité anti-insuline, donc diabétogène, est l'hormone de croissance produite par l'une des catégories de cellules de l'hypophyse. A la Fondation pour recherches médicales, un groupe travaille sur les anomalies de sa régulation, car elle est sécrétée en excès chez les diabétiques non obèses. Un autre groupe de cette Fondation, celui du Laboratoire de recherches métaboliques, a orienté ses investigations dans deux directions principales: l'influence du système nerveux sur le pancréas endocrinien et le métabolisme du tissu adipeux. Longtemps, le tissu adipeux avait été considéré comme métaboliquement inerte. Les groupes genevois ont mis en évidence la sensibilité très élevée de ses cellules à l'insuline, ainsi qu'à d'autres hormones. Les deux autres principaux tissus-cibles de l'insuline sont le foie et le muscle. Ils sont également étudiés, notamment chez des souris génétiquement obèses, ainsi que chez des souris rendues obèses expérimentalement. Ces travaux éclairent la genèse de formes particulières de diabète et d'obésité, où la sécrétion d'insuline est augmentée et où les tissus deviennent résistants à l'action de cette hormone. Quant aux recherches sur l'innervation du pancréas endocrine, elles sont aussi nées de l'observation de rongeurs atteints d'obésité héréditaire. Le fonctionnement des îlots est influencé par l'hypothalamus, via le système nerveux végétatif. L'intégrité de l'innervation pancréatique est nécessaire pour qu'apparaisse l'augmentation de la sécrétion d'insuline qui survient lorsqu'on place des aliments dans la bouche de l'animal d'expérience. Le diabète peut entraîner de graves atteintes des vaisseaux sanguins ce qui, chez l'homme, constitue l'une de ses complications les plus sérieuses (atteinte de la rétine, gangrène des orteils). La Division de diabétologie (Département de médecine) examine le rôle des lipides du sang dans la genèse de ces troubles vasculaires. Elle participe aussi à des études menées conjointement dans plusieurs pays sur les lipides sanguins dans l'artériosclérose et dans l'hypertension artérielle.
Grâce aux progrès de la thérapeutique, le diabétique peut mener une activité quasi normale et vivre avec sa maladie. Mais il doit être formé et éduqué pour atteindre cette autonomie. Eric Martin (1900-1980) avait déjà introduit une instruction systématique des malades, alors qu'il dirigeait [p. 180] la Policlinique de médecine. Depuis lors, la formation des diabétiques s'est considérablement développée: connaissant mieux la nature de leur affection, sachant pratiquer eux-mêmes certains dosages, initiés à la préparation de leur régime, informés des effets de l'insuline ou d'autres médicaments qui leur sont prescrits, ils ont appris à gérer leur propre maladie. Cette expérience pédagogique, dont on peut mesurer l'efficacité, notamment par la prévention de complications, s'étend à d'autres maladies: elle soulève de l'intérêt dans les sciences de l'éducation en tant qu'exemple de pédagogie des malades.
Le Département de biochimie médicale s'était consacré pendant une trentaine d'années, dès 1947, à élucider des problèmes posés par l'absorption digestive et la synthèse des graisses dont la masse augmente chez l'obèse. Mais à côté de ce tissu adipeux existe une graisse de nature particulière, la graisse brune, qui, depuis une vingtaine d'années, retient l'attention des chercheurs. On la trouve chez de nombreux mammifères, y compris l'homme, localisée entre les omoplates et autour de certaines veines thoraciques. Son unique fonction est de produire de la chaleur sous le contrôle des fibres nerveuses sympathiques qui l'innervent. Chez l'animal, la graisse brune joue un rôle important dans la régulation thermique de l'organisme, lors de l'adaptation au froid notamment. Elle intervient dans le maintien du poids corporel en dissipant, sous forme de chaleur, les calories alimentaires ingérées en excès. On ne sait pas encore si elle joue ce rôle chez l'homme. Un groupe du Département de physiologie a été l'un des premiers à étudier la graisse brune par des méthodes électrophysiologiques qui ont fait mieux comprendre les mécanismes de son activation par le système sympathique. A cette fin, on a développé un microcalorimètre extrêmement sensible, qui permet de mesurer, pendant des périodes de plusieurs heures, la chaleur produite par quelques milligrammes de tissu. Cet appareillage est également utilisé pour des travaux sur l'énergétique du muscle. 

L'os, le squelette et les dents 

Quand on évoque l'os, on pense à la charpente de notre organisme, tissu minéral et statique par excellence, servant de soutien (colonne vertébrale, fémur, tibia) et de protection (crâne, cage thoracique, bassin). Il ne faudrait pas croire, pourtant, que les médecins n'ont à s'occuper du squelette qu'en cas de fracture pour plâtrer, clouer et visser. [p. 181] L'os est un tissu vivant, continuellement remanié et renouvelé; de nombreuses affections générales ont un retentissement grave sur le squelette.
Il existe donc des maladies de l'os et c'est là un domaine où Genève s'est fait un nom dans le monde de la recherche. La voie a été ouverte naguère par deux professeurs de pathologie, Max Askanazy et Erwin Rutishauser, son collaborateur et successeur. Askanazy (1865-1940) constata la coexistence d'une maladie de l'os, l'ostéite fibreuse, et d'une tumeur parathyroïdienne (les parathyroïdes sont de minuscules glandes endoctrines annexées à la glande thyroïde); il pressentit leur relation. Rutishauser (1904-1967) s'occupa de troubles osseux survenant au cours de maladies des reins et des glandes endocrines; il étudia aussi la circulation sanguine de l'os. Par la suite, les personnes intéressées à la pathologie osseuse ont rassemblé leurs efforts en formant, à la Faculté de médecine, un "Centre d'études des maladies ostéo-articulaires" (CEMO). Il s'agit d'une organisation multidisciplinaire, groupant des cliniciens et des chercheurs de laboratoire d'orientations diverses, ainsi que des radiologues.
Les recherches de ce groupe ont porté particulièrement sur les maladies entraînant une décalcification de l'os, maladies dont la forme la plus fréquente s'appelle l'ostéoporose. Mesurant le degré de calcification chez les personnes en bonne santé, habitant la région genevoise, on a pu déterminer que la minéralisation de l'os augmente régulièrement au cours du développement jusqu'à la fin de l'adolescence; ensuite elle se maintient à un niveau constant chez l'adulte jeune, pour décroître chez les personnes âgées, plus précocement et de manière plus marquée chez la femme que chez l'homme. De nombreux facteurs peuvent entraîner la décalcification des os, en particulier l'immobilisation d'un sujet et l'absence de contraintes mécaniques s'exerçant sur le squelette, phénomène bien connu chez les cosmonautes qui vivent en état d'apesanteur. D'autre part, la santé de notre squelette dépend du bon fonctionnement de l'intestin et des reins, c'est-à-dire d'un bon équilibre entre l'apport et l'élimination des éléments minéraux constituant l'os. Cet équilibre dépend aussi de la vitamine D, ainsi que de nombreuses hormones, notamment celle des glandes parathyroïdes mentionnées plus haut, qui joue un rôle capital dans la régulation des échanges de calcium et de phosphate. Les recherches faites à Genève ont conduit à améliorer la prévention et le traitement des décalcifications, et en particulier des ostéoporoses. Le maintien d'une activité physique suffisante, une alimentation contenant ce qu'il faut de calcium [p. 182] et de vitamine D, un bon équilibre hormonal sont des facteurs très importants. Un certain apport de fluor est nécessaire aussi, car il est essentiel à la minéralisation de l'os. Cela nous conduit aux travaux effectués à la Section de médecine dentaire. En effet, la minéralisation des dents obéit aux mêmes impératifs que celle de l'os. Un apport modéré de fluor est nécessaire à la formation d'un émail résistant à la carie, ainsi que l'ont démontré des études épidémiologiques faites en partie par des groupes genevois. Les autres recherches de la Section ont pour objet la structure même des dents, leurs rapports avec les tissus avoisinants, ainsi que les propriétés des matériaux utilisés pour les réparations ou les prothèses. Un des objectifs principaux reste la prévention de la carie dentaire, une des maladies les plus répandues dans notre société. 

Immunologie

Lorsqu'il est atteint d'une maladie infectieuse, l'organisme, bien avant l'intervention du médecin, déploie ses propres défenses, au premier rang desquelles il faut citer le système immunitaire. L'immunité est une notion qui nous est devenue familière dès notre enfance quand, par des vaccinations, on nous a protégés contre des maladies autrefois terrifiantes. Ainsi, la vaccination contre la variole, encore obligatoire il y a peu d'années, a permis de faire disparaître la maladie. C'est en Angleterre qu'elle avait été réalisée pour la première fois par Jenner, en 1796, et des médecins genevois jouèrent un rôle prépondérant pour la répandre non seulement dans la Cité, mais à travers le continent européen où les informations d'origine britannique n'arrivaient que difficilement. Il faut citer Gaspard Vieusseux (1746-1814), Louis Odier (1748-1817) qui baptisa du terme de "vaccine" la maladie de la vache qui, inoculée à l'homme, le protège contre la variole, et Jean de Carro (1770-1856).
Moduler — c'est-à-dire stimuler ou au contraire atténuer — les réponses immunitaires, c'est aider le patient à utiliser au mieux ses propres défenses conre la maladie. On conçoit donc l'importance pratique de ces processus et l'on ne s'étonnera pas que la Faculté de médecine de Genève en ait fait l'un des points forts de ses activités de recherche; plusieurs groupes travaillent soit sur les mécanismes fondamentaux de l'immunologie soit sur leurs applications à des problèmes cliniques. [p. 183]
Les vaccins, on essaie encore d'en développer de nouveaux, tout spécialement contre la malaria qui reste, à l'heure actuelle, un des plus grands fléaux de l'humanité, tuant plusieurs millions de personnes par année. Ce projet est abordé à l'Hôpital cantonal, en collaboration avec l'Organisation mondiale de la santé.
Qui dit immunité, dit anticorps. Ce sont des protéines circulant dans le sang — ou fixées à la surface de cellules — qui sont capables de reconnaître et de neutraliser les éléments étrangers à l'organisme. Les anticorps sont produits et sécrétés par certains types de globules blancs conformément à des instructions inscrites dans les acides nucléiques, selon un code génétique, comme c'est le cas pour la synthèse de toutes les protéines. Il existe donc des gènes qui programment la synthèse des anticorps. Des chercheurs du Département de microbiologie se sont illustrés récemment en isolant certains de ces gènes, ouvrant ainsi la porte de l'immunologie au génie génétique. On devrait, sur cette lancée, pouvoir bientôt produire des anticorps semi-synthétiques et dirigés contre des cibles bien déterminées.
Au Département de biochimie médicale, on cherche à utiliser l'immunologie pour s'attaquer aux cellules cancéreuses. La stratégie à l'étude consiste à coupler un agent toxique à un anticorps qui devrait être dirigé très sélectivement contre les cellules cancéreuses; elles seules seraient alors détruites par le toxique. [p. 184]
La plupart des globules blancs impliqués dans les réactions immunitaires appartiennent à la famille des lymphocytes. Ils proviennent de cellules-souches qui se multiplient activement dans la moelle rouge des os. Les lymphocytes migrent vers des organes tels que le thymus, la rate, les ganglions lymphatiques, et donnent naissance à plusieurs sous-populations qui jouent chacune un rôle différent dans la régulation subtile de l'immunité. On étudie particulièrement dans le Département de pathologie, mais aussi dans d'autres laboratoires, le développement et la différenciation de ces cellules, c'est-à-dire les facteurs qui vont déterminer, en intensité et en qualité, la défense de l'organisme.
Mais la réponse immunitaire dépasse parfois son objectif et déclenche des réactions excessives, désagréables ou même nocives. C'est l'allergie. Chacun connaît le rhume des foins, l'asthme et les urticaires d'origine alimentaire. Après la reconnaissance de la substance étrangère par les anticorps, la réaction s'accompagne d'une libération locale de composés très actifs (kinines, histamine, prostaglandines, etc.) qui sont responsables de l'inflammation du tissu. Plusieurs groupes de recherche, notamment à la Division d'immunologie et d'allergologie du Département de médecine, s'intéressent à ces composés. Il s'agit de déterminer pourquoi, dans l'allergie, leur libération est excessive et comment on pourrait prévenir ou atténuer leurs effets.
Les clés du système immunitaire sont extrêmement précises et sélectives. Au cours du développement, nos anticorps ont appris à distinguer le "soi" de l'"étranger". La discrimination cependant n'est pas absolue et, au Département de médecine, des laboratoires étudient dans quels cas il y a compatibilité et dans quels cas il y a rejet d'un élément étranger à l'individu. Les groupes sanguins, que tout le monde connaît bien, sont un exemple particulier de cette question. Les recherches portent maintenant sur les groupes de compatibilité tissulaire dont l'intérêt pratique est évident: ils sont responsables de la prise ou au contraire du rejet d'organes transplantés et de greffes tissulaires.
Fait pour être dirigé contre des agressions d'origine externe, le système immunitaire retourne parfois ses armes contre le "soi". Il peut s'attaquer aux propres organes de l'individu, causant des inflammations sérieuses et même la destruction de certains tissus. C'est ce que l'on appelle les maladies auto-immunes. Un exemple est la myasthénie grave, étudiée au Laboratoire de biochimie de la Faculté des sciences. L'affection consiste en une faiblesse musculaire prononcée, causée par des anticorps dirigés contre les jonctions neuromusculaires. Certaines maladies rhumatismales [p. 185] appartiennent aussi à ce groupe. Connaissant leur fréquence et leur importance, on ne sera pas étonné d'apprendre que plusieurs laboratoires à l'Hôpital cantonal, à l'Hôpital Beau-Séjour et à la Fondation pour recherches médicales travaillent sur les causes de ces inflammations souvent prolongées et douloureuses. On étudie les types de globules blancs et d'autres cellules impliquées dans la destruction des tissus de soutien au niveau des articulations notamment, le rôle joué par les anticorps, les facteurs déclenchants de l'inflammation, ainsi que les substances actives libérées localement. L'objectif de ces recherches est d'élucider les mécanismes responsables des maladies rhumatismales pour pouvoir mieux les dépister, les prévenir et les traiter. 

Système nerveux 

"Connais-toi toi-même" enseignait Socrate. Tâche immense. Comment y parvenir quand nous ne savons rien ou presque rien du déroulement des fonctions mentales supérieures dans cette partie essentielle de nous-même, le cerveau? La complexité du cerveau humain est vertigineuse. Plus de cent milliards de cellules nerveuses — ou neurones — s'y trouvent, formant des réseaux denses et complexes de connections où circule un incessant trafic d'informations. Du XVIe au XXe siècle, les progrès des recherches sur le système nerveux ont été constants. Ces dernières décennies ont été marquées par une très rapide avance à laquelle les progrès techniques — microscopie électronique, biochimie, informatique — ont puissamment contribué; malgré cela, le champ est immense de ce qui reste à découvrir dans le vaste domaine des neurosciences que les chercheurs de Genève explorent avec succès.
A la fin du XVIIIe siècle, considérant que les aliénés étaient des malades et non des possédés, Abraham Joly (1748-1812) fit cesser à l'Hôpital de Genève l'emploi des chaînes et autres moyens barbares de coercition dont on se servait alors partout ailleurs. Précurseur de Pinel, il fut suivi sur cette voie par Gaspard De la Rive qui, avant de devenir professeur de chimie, s'employa activement à déplacer les aliénés à la campagne, dans un cadre salubre et tranquille plutôt que de les maintenir — il faudrait dire détenir — à la "Discipline". Ce bâtiment où les malades croupissaient dans des locaux malsains devint, par la suite, la prison de Saint-Antoine; il était alors une dépendance de [p. 186] l'Hôpital général, situé au Bourg-de-Four, dans l'actuel Palais de justice. Gaspard Vieusseux est connu pour avoir, à l'époque où Genève était chef-lieu du Département du Léman, donné la première description de la méningite cérébro-spinale épidémique. Atteint de troubles neurologiques, il les analysa minutieusement sur lui-même; leurs manifestations constituent ce que l'on appelle aujourd'hui le syndrome de Vieusseux-Wallenberg. Mentionnons aussi Jean-Louis Prevost I qui, avec Jean-Baptiste Dumas (1800-1884), travailla sur la commande des muscles par le système nerveux et sur la régénération des nerfs. Dans d'autres domaines encore, la collaboration de ces deux chercheurs a donné lieu à des découvertes de première importance, en particulier à la notion que le rein excrète l'urée, mais ne la forme pas.
Après la fondation en 1876 de la Faculté de médecine, les recherches sur le système nerveux prirent de l'ampleur et les résultats ne se firent pas attendre. Moritz Schiff connut une grande célébrité en partie grâce à ses travaux sur la physiologie du muscle, de la moelle épinière et du cerveau. Il inquiétait certains de ses collègues en participant ostensiblement au cortège du 1er mai. Jean-Louis Prevost II, alors qu'il travaillait à Paris, obtint des résultats marquants en mettant en relation l'observation clinique des malades, l'étude de leurs lésions à l'autopsie et l'expérimentation animale. Dans les attaques d'hémiplégie, il démontra ainsi que le ramollissement cérébral n'est pas un phénomène inflammatoire, mais résulte d'une oblitération artérielle. Il décrit et analyse aussi un symptôme caractéristique, la déviation conjuguée des yeux et de la tête dans l'attaque d'apoplexie. Dans la poliomyélite ou paralysie infantile, Jean-Louis Prevost découvre que les manifestations de la maladie s'expliquent par la destruction des neurones moteurs dans la région antérieure de la moelle épinière.
Avec ses collaborateurs genevois, Prevost se distingue encore par des travaux sur la dégénérescence des nerfs et leur régénération, ainsi que sur le mode d'action de médicaments ou toxiques touchant le système nerveux (atropine, muscarine et vératrine). Nous avons déjà évoqué les recherches qu'il fit avec Battelli sur les effets du courant électrique, un chapitre maintenant classique de la cardiologie. Lina Stem (1878-1968), d'origine russe, est la première femme qui accède au professorat à l'Université de Genève. Elle donne l'enseignement de chimie physiologique, qu'on appellera plus tard biochimie médicale, domaine où elle fait, avec Battelli, des découvertes fondamentales sur l'oxydation de diverses substances par les tissus vivants, c'est-à-dire sur [p. 187] la respiration cellulaire. Dans ses recherches sur le système nerveux, L. Stem est, avec R. Gautier, à l'origine d'un concept d'une très grande portée, celui de barrière hémato-encéphalique. Ils écrivent, en 1922, dans les Archives internationales de physiologie: "Les résultats que nous venons d'exposer montrent que certaines substances étrangères injectées dans le sang se retrouvent dans le liquide céphalo-rachidien, tandis que d'autres, très rapprochées du point de vue chimique et physique, ne s'y laissent déceler à aucun moment. Aucune loi chimique ou physique ne peut expliquer cette différence. Les choses se passent comme si, entre la sang d'une part, le liquide céphalo-rachidien et les éléments nerveux d'autre part, il existait un appareil ou un mécanisme spécial pouvant opérer une sorte de triage parmi les substances contenues normalement ou accidentellement dans le sang, laissant passer les unes et retenant ou arrêtant les autres. C'est à ce mécanisme qu'au début de ce travail nous avons donné le nom de barrière hémato-encéphaligue." Ce terme allait connaître une extraordinaire diffusion et s'implanter dans la littérature scientifique de tous les pays. D'innombrables recherches ont été suscitées tant sur la nature de cette barrière que sur ses propriétés. Les retombées cliniques ont été importantes, car elles ont permis de mieux connaître la pénétration des médicaments dans le tissu nerveux. Lina Stem dirigea plus tard un institut de physiologie à Moscou. A la suite des purges staliniennes, de 1949 à 1954, elle fut exilée pour "cosmopolitisme scientifique". Revenue à Moscou, elle a reçu, en 1960, le grade de Docteur honoris causa de la Faculté des sciences de l'Université de Genève.
En anatomie, on ne négligeait pas non plus le système nerveux. Il faut mentionner particulièrement Jean-Amédée Weber (1877-1966) qui, en perfectionnant une "coloration" du système nerveux, l'imprégnation argentique, put observer au microscope les détails très fins des neurones et de leurs connections que cette technique fait apparaître.
Aujourd'hui, les recherches sur le système nerveux sont plus actives que jamais à la Faculté de médecine de Genève, tant dans des départements de médecine fondamentale (physiologie, pharmacologie, morphologie) que dans des services cliniques (neurologie, oto-rhino-laryngologie, ophtalmologie, psychiatrie). Elles couvrent toute l'étendue des neurosciences, depuis les mécanismes élémentaires — vie et fonctionnement des cellules nerveuses — jusqu'aux recherches psychologiques et psychiatriques, où le cerveau n'est plus analysé dans ses parties, mais considéré comme un ensemble dont dépendent l'esprit et la personnalité. Les [p. 188] chercheurs impliqués dans ces domaines se sont groupés en une Association genevoise des neurosciences, qui fait paraître un bulletin annuel: "La synapse".
Comment la cellule nerveuse se développe-t-elle dans l'embryon? Comment émet-elle les longs prolongements par lesquels elle prend contact avec d'autres cellules? Pour aborder ce genre de problème, on se sert maintenant des méthodes de culture où les neurones peuvent se développer in vitro. On analyse les facteurs et les conditions qui président à leur maturation et on commence même à tester si certains de ces facteurs sont altérés dans les maladies neurologiques. Les cellules nerveuses vivent. Elles consomment du glucose et de l'oxygène, contrôlent au niveau de leurs membranes le transport des substances qui sont nécessaires à leur activité. Elles transmettent des messages par l'intermédiaire de substances spécifiques appelées neuro-transmetteurs. Ces mécanismes sont à l'étude dans la Section de médecine fondamentale à l'aide de méthodes souvent raffinées: enregistrement par des électrodes microscopiques de l'activité électrique produite par un seul neurone ou même par un secteur délimité de ce neurone; dispositif de congélation ultra-rapide pour "surprendre", au millième de seconde, des changements qui accompagnent le passage d'un influx nerveux.
Les organes ont pour fonction générale de "traduire" en impulsions nerveuses les stimulations provenant d'agents physiques ou chimiques: lumière, son, pression, chaleur, odeur, etc. Genève est un centre connu pour les recherches [p. 189] sur la vision. Adolphe Franceschetti (1896-1968) a donné un grand éclat à la Clinique ophtalmologique. Il a perfectionné des méthodes diagnostiques et thérapeutiques, et ouvert, à Genève, avec la collaboration de D. Klein, le domaine de la génétique médicale. Après sa retraite, ce sont surtout les études sur l'ultrastructure de la rétine dans des états pathologiques qui retiennent l'attention de Jean Babel, ainsi que l'ouverture d'un laboratoire d'ophtalmologie expérimentale. De l'oeil de l'abeille, étudié au Département de physiologie, à celui de l'homme, certains mécanismes fondamentaux sont les mêmes, mais la nature, dans sa richesse, a souvent trouvé des solutions diverses (voir illustration, page 173). Passionnantes études qui font appel à la fois à la biophysique, à la biochimie et à la morphologie. Elles font avancer notre connaissance de ce merveilleux instrument, l'oeil.
Le système nerveux commande directement ou indirectement le fonctionnement de tous nos organes internes. Par l'hypophyse, qu'il tient sous son contrôle, il est le maître du ballet subtil joué par les hormones dans le sang, avec leurs variations journalières, mensuelles ou saisonnières. On appelle neuro-endocrinologie cette discipline charnière située entre les neurosciences et l'étude des hormones. Les recherches en neuro-endocrinologie sont très actives à Genève, particulièrement en physiologie, à l'Hôpital cantonal et à la Fondation pour la recherche médicale. [p. 190]
Au Département de psychiatrie, on étudie, chez l'animal, des populations de neurones qui sont altérées dans certaines maladies mentales, en analysant leur fonctionnement et en identifiant les neurotransmetteurs qu'elles produisent. Le sommeil et le rêve constituent aussi, en psychiatrie, un sujet de recherche fascinant. Quand nous dormons notre cerveau passe par alternance dans des états différents: sommeil léger, sommeil profond et rêve. Nous ne faisons qu'entrevoir la signification physiologique de ces états qui sont souvent altérés dans les maladies mentales et dont la prise de médicaments modifie le contenu ou la durée.
La neuropharmacologie est la science des médicaments qui agissent à différents niveaux sur le système nerveux. Ils sont extrêmement variés: anesthésiques locaux, tranquillisants, sédatifs, hypnotiques, anti-épileptiques, anti-parkinsoniens, anti-dépressifs, sans oublier les médicaments utilisés dans les narcoses. Nombreux sont les laboratoires et les services de la Faculté qui utilisent ces substances, soit comme outil de travail en recherche expérimentale pour démontrer et analyser les mécanismes de fonctionnement des neurones, soit en recherche thérapeutique pour améliorer l'efficacité et la sécurité des soins aux malades. 

La recherche et ses moyens 

Ce sont l'Etat de Genève et le Fonds national suisse de la recherche scientifique qui couvrent principalement les frais de la recherche. Les subsides accordés par plusieurs fondations, les unes émanant de l'industrie, d'autres nées grâce à la générosité de mécènes, y contribuent aussi.
La recherche médicale évolue avec une rapidité saisissante au cours de cette décennie grâce aux apports de la biologie moléculaire, aux développements de la génétique qui en découlent, à l'irruption de l'informatique. L'utopie d'hier inspire la recherche d'aujourd'hui et la pratique de demain. Chaque découverte fait surgir des problèmes dont la solution exige la mise en oeuvre de nouvelles techniques; les progrès de la connaissance qu'elles permettent d'acquérir suscitent, à leur tour, de nouvelles questions. Le rythme de ces cycles ne cesse de s'accélérer, entraînant des applications, les unes attendues, les autres surprenantes. Elles permettent d'améliorer le sort des malades, de mieux prévenir les maladies, d'attaquer avec plus d'efficacité les maladies nouvelles.

Y. D. et J. P.
haut
[p. 191]

La pharmacie

Les débuts de la pharmacie à Genève

Le premier apothicaire genevois dont on trouve la trace dans les documents est maître Pierre, témoin à un acte du 23 juillet 1269. Quant aux premiers documents officiels réglementant la profession de pharmacien, ils seraient les "ordonnances sur l'état de la Médecine, Pharmacie et Chirurgie, passées en Conseil 11 may 1569". Ces savoureux articles nous apprennent par exemple que médecins, pharmaciens ou chirurgiens ne pouvaient exercer leur art qu'après avoir donné des preuves suffisantes de leur savoir. A cet effet, il fallait soit être gradué d'une université renommée, soit "avoir un bon témoignage des lieux où ils avaient pratiqué auparavant" ou encore être examiné par des confrères, "en présence des Députés de la Seigneurie". On voit donc que le diplôme universitaire n'était pas indispensable; on se formait plutôt à ces professions par stage ou apprentissage, dans une officine de grand renom pour la pharmacie.
Le début de l'histoire de l'enseignement de la pharmacie à Genève est donc mal connu; il est étroitement lié aux officines tenues par des apothicaires célèbres, du XVIe siècle au début du XXe. C'est dans leurs laboratoires que se firent d'importantes découvertes, dans des domaines très divers. On s'y réunissait régulièrement pour commenter des résultats, pour discuter des questions scientifiques. Ces noms prestigieux correspondent presque tous à des dynasties de pharmaciens, dont les multiples pôles d'intérêt dépassaient bien souvent le cadre pharmaceutique. Ainsi, l'origine de la pharmacie genevoise se confond étroitement avec l'histoire des sciences naturelles, de la médecine, de la chimie ou de la physique.
Sans dresser une liste exhaustive de ces noms bien connus, il faut citer la lignée des Colladon, qui, dès 1680 et pendant un siècle et demi, se distinguèrent par leurs travaux en zoologie, physique, botanique. Voltaire fut l'un de leurs clients célèbres. Pierre-François Tingry (1740-1821), en 1770, se forme dans l'officine Le Royer, autre dynastie d'apothicaires genevois. Il acquiert ainsi le titre de pharmacien, puis crée à l'Académie une chaire de chimie appliquée dont il devient le titulaire. D'autres pharmaciens pratiquèrent la chimie, comme Jacques Peschier (1769-1832), qui analyse la constitution des sucs retirés des plantes. Il découvre ainsi les propriétés ténifuges de l'huile de fougère mâle et fait connaître, par d'innombrables mémoires, les importants principes actifs de la belladone, de la ciguë, du pavot ou de la jusquiame. Enfin, il est indispensable de mentionner le nom d'Henri-Albert Gosse (1753-1816), non seulement [p. 192] connu pour ses travaux dans des domaines aussi variés que la poterie, le tannage des cuirs, les eaux minérales artificielles ou les gaz pour le gonflement des aérostats, mais aussi comme fondateur, en 1815, de la Société Helvétique des Sciences Naturelles. Ce savant s'est peu à peu retiré à Mornex, sur le contrefort du Mont Salève, qui s'appelle aujourd'hui encore le Mont Gosse.
C'est avec Robert Chodat (1865-1934), pharmacien devenu professeur de botanique en 1893, que prit corps l'Ecole de pharmacie de l'Université de Genève, dont il devint l'administrateur, tout en poursuivant sa fabuleuse carrière scientifique dans des matières telles que la botanique systématique, l'anatomie et la cytologie végétale, l'algologie, la biométrie ou encore la biologie alpine. Puis Alfred Lendner (1873-1948), pharmacien, botaniste et pharmacologue, reprit la direction de cet embryon d'école, jusqu'en 1939.
A cette date, André Mirimanoff (né en 1902) commence sa carrière universitaire dans un laboratoire très rudimentaire du quartier de Plainpalais. Cet ingénieur-chimiste devenu pharmacien, puis pharmacognoste (spécialiste des principes médicamenteux d'origine végétale), crée à Genève l'enseignement de la pharmacie galénique et l'assume avec celui de la pharmacognosie pendant plus de trente ans, poursuivant de fructueuses recherches dans ces deux sciences fort différentes. Avec le chimiste Emile Cherbuliez et Paul Boymond, pharmacien-chef de l'Hôpital cantonal et professeur de galénique, il est le principal artisan de l'actuelle Ecole de pharmacie, dont les trois unités sont regroupées depuis 1974 au bord de l'Arve, dans le bâtiment de Sciences II. 

Enseignement et recherche 

L'Ecole de pharmacie proprement dite, en réalité l'une des sections de la Faculté des sciences, comprend aujourd'hui trois laboratoires, soit celui de la chimie pharmaceutique, de la pharmacognosie, de la pharmacie galénique et biopharmacie. Plusieurs enseignements sont empruntés à d'autres sections de la Faculté des sciences ou à la Faculté de médecine et l'ensemble est dispensé à plus de deux cents étudiants et une trentaine de doctorants, obtenant respectivement le diplôme de pharmacien et le doctorat ès sciences, mention sciences pharmaceutiques. [p. 193]
Une cinquantaine de projets de recherche s'articulent autour de trois axes principaux, dont on peut situer l'orientation générale.
La chimie pharmaceutique est particulièrement intéressée par l'aspect chimique, physico-chimique, biochimique et pharmacologique des sucres, des nucléosides et des nucléotides. L'accent est mis à la fois sur l'étude des mécanismes réactionnels et sur la synthèse de nouveaux types de molécules, dont la structure est établie au moyen des techniques physico-chimiques les plus actuelles. La connaissance de la composition de récepteurs biologiques et des molécules synthétisées et les corrélations qui existent entre elles permet de diriger et d'imaginer la synthèse de nouveaux dérivés à activités pharmacologiques. Ces propriétés actives sont surtout recherchées dans le domaine des agents antiviraux et anticancéreux.
L'équipe de pharmacognosie et de phytochimie poursuit un double but en cherchant à élucider les mécanismes de biosynthèse de substances actives par les végétaux et en développant des méthodes analytiques pour séparer et identifier les composants des plantes. Le règne végétal constitue en effet une source inépuisable de substances encore inconnues, susceptibles d'être utilisées pour soigner des malades. Après caractérisation chimique et biologique, les dérivés obtenus peuvent être produits industriellement par synthèse ou par le végétal lui-même; la connaissance des conditions optimales à la biosynthèse d'un principe actif donné permet une amélioration de la production. Ces substances servent également de modèles pour la création de molécules analogues.
L'objectif principal du groupe de pharmacie galénique et de biopharmacie est l'élaboration de techniques nouvelles destinées à améliorer l'absorption des médicaments, donc leur activité thérapeutique. Plusieurs voies tendent vers ce but. En créant dans la forme médicamenteuse un micro-environnement propice à la dissolution du principe actif, on peut favoriser sa vitesse de passage dans le torrent circulatoire. En contrôlant la libération de la substance active, on évite des effets secondaires indésirables et on assure la continuité et la régularité de la réponse pharmacologique. Ces formes nouvelles à libération programmée sont réalisées par l'emploi de polymères tolérés par l'organisme, voire biodégradables. Les systèmes obtenus sont très divers, des micro-dispersions liquides pour l'usage ophtalmique aux comprimés ou formes pulvérulentes pour la voie orale. Une meilleure utilisation des principes actifs permet d'en augmenter l'efficacité, donc d'en diminuer non seulement la dose administrée, mais aussi les incidences non désirées sur d'autres [p. 194] tissus, organes ou systèmes physiologiques. A titre d'exemple, les méthodes de simulation in vitro de la libération du médicament dans l'organisme revêtent une grande importance (voir illustration). Ces techniques permettent de prévoir les conditions de cette libération en recourant à l'utilisation de milieux liquides artificiels contenant les éléments présents dans les liquides biologiques: enzymes, sels biliaires, agents viscosifiants, électrolytes, protéines ou autres composants. L'enregistrement automatique des données offre la possibilité d'un grand nombre d'essais parallèles. Il en résulte une importante diminution des essais sur l'animal et chez l'homme, puisque ces tests in vitro permettent une sélection sévère des systèmes les plus prometteurs. Ainsi, il est possible de contrôler complètement, par un "design" adéquat de la forme médicamenteuse, la cinétique et le lieu de libération. Par exemple, une hormone peut être libérée à un endroit déterminé de l'organisme, à vitesse constante pendant un ou plusieurs mois, voire une ou plusieurs années. 

La pharmacie et la cité 

Divers éléments font de Genève un environnement très favorable à l'enseignement et à la recherche pharmaceutique.
L'intégration de l'Ecole de pharmacie dans une Faculté des sciences qui se regroupe progressivement au bord de l'Arve facilite des recherches interdisciplinaires, ainsi que le recours à des appareils, à des techniques ou à des connaissances empruntées à des voisins immédiats.
La présence d'un Hôpital cantonal universitaire aussi important et polyvalent que celui de Genève permet de fructueuses recherches avec le corps médical et offre la possibilité de mettre en évidence l'intérêt de nouvelles techniques sur des volontaires sains ou malades.
L'Organisation mondiale de la santé est une source précieuse d'informations et d'échanges. Elle catalyse certaines recherches, dans le domaine des stupéfiants ou de l'élaboration de formes médicamenteuses simples, mais efficaces, dont la fabrication pourrait être assurée par les pays en voie de développement.
Les Conservatoire et Jardin botaniques fournissent une matière végétale très abondante, des archives et une bibliothèque renommées. Cette proximité permet d'établir facilement des corrélations entre la structure anatomique et histologique [p. 195] des plantes, leur systématique et la production de substances médicamenteuses.
Par la création du Laboratoire des pharmaciens genevois, les pharmaciens d'officine ont procuré à leurs futurs confrères un outil de travail unique en Suisse, améliorant la qualité de la formation des étudiants-stagiaires et stimulant les relations officine-université, par échanges, recyclage ou formation continue.
Enfin, l'industrie pharmaceutique genevoise constitue un élément vital pour la recherche et pour l'enseignement. De nombreuses collaborations ont abouti à des travaux de thèses de doctorat, à des publications ou des communications scientifiques, qui n'auraient pu voir le jour sans cet apport extérieur. Si les grands laboratoires pharmaceutiques suisses sont situés en dehors de Genève, le Canton héberge néanmoins 25 petites à moyennes entreprises, occupant plus de 1.500 personnes. L'industrie pharmaceutique joue également un rôle non négligeable dans l'enseignement. Certains laboratoires, en offrant la possibilité de stages, de visites ou de démonstrations d'appareils, remplacent partiellement les instituts de pharmacie industrielle que seules justifient encore de rares écoles étrangères comptant des milliers d'étudiants.
Ainsi, ce milieu très favorable à son développement est un des éléments qui a permis à la recherche pharmaceutique de l'Université de Genève de s'épanouir et d'acquérir une solide renommée internationale dans les secteurs très brièvement esquissés plus haut. De même, des collaborations étroites et des échanges avec les universités et les industries pharmaceutiques de nombreux pays d'Europe et avec les USA ont consolidé une position acquisé dans des conditions matérielles souvent difficiles. 

P. B.
haut
[p. 196]

La chimie


Les débuts de l'enseignement de la chimie 

L'enseignement de la chimie à Genève remonte à 1776, année où la Société des Arts, qui venait d'être créée, institua des cours publics et gratuits pour les artisans. Le pharmacien Pierre-François Tingry (1740-1821) fut chargé de donner un enseignement de chimie des métaux. Afin de ne pas usurper un titre réservé à l'Académie, il ne fut pas nommé professeur, mais démonstrateur; il deviendra professeur en 1802, lors de la création de sept nouvelles chaires honoraires pour l'enseignement des sciences. Tingry accepta sa nomination à condition d'être dispensé de l'enseignement. Il avait en effet été appelé par Cuvier au Collège de France pour y donner un cours de physiologie et ne revint à Genève qu'en 1816. Parmi les travaux de Tingry, on peut citer un traité sur l'art de faire et d'appliquer les vernis, un mémoire sur un four destiné à protéger les doreurs contre les vapeurs de mercure et des analyses de l'eau de diverses sources minérales des environs de Genève. Nicolas-Théodore de Saussure (1767-1845), fils d'Horace-Bénédict, avait également été nommé professeur en 1802, mais il n'a jamais enseigné. Il a publié en 1804 un ouvrage qui a immortalisé son nom: Recherches chimiques sur les végétaux, dans lequel il décrit avec une rigueur admirable les rôles de l'eau, du sol, de l'air et de différents gaz sur la germination et la croissance des plantes.
Gaspard De la Rive (1770-1834), nommé professeur honoraire de chimie pharmaceutique en 1802, puis successeur de Tingry en 1818, était un excellent enseignant, nous dit son élève le plus illustre, le grand chimiste et homme d'Etat français Jean-Baptiste Dumas. De la Rive s'efforçait de faire connaître à Genève les travaux des chimistes et physiciens étrangers, avec lesquels il était d'ailleurs souvent lié d'amitié. 

La fin du volontariat 

Tingry avait légué à l'Etat sa propriété de Bellefontaine, à Cologny, en stipulant que les revenus devaient servir à créer et entretenir une chaire de chimie expérimentale. C'est grâce à ce legs que dorénavant les professeurs de chimie de l'Académie furent rétribués.
Le dernier professeur de chimie avant l'inauguration de l'Ecole de chimie du boulevard des Philosophes, en 1879, fut Jean-Charles Galissard de Marignac (1817-1894). Ses travaux, [p. 197] comme ceux de Théodore de Saussure, ont marqué l'histoire de la chimie. Il a consacré l'essentiel de sa carrière à déterminer ou à vérifier, avec une compétence unanimement reconnue, les masses atomiques de 28 éléments, soit environ le tiers de ceux qu'on connaissait alors. On lui doit aussi la découverte, vers la fin de sa carrière, de l'ytterbium et du gadolinium, deux éléments de la famille des terres rares. 

L'Ecole de chimie du boulevard des Philosophes

Carl Graebe (1841-1927) devint titulaire de la chaire de chimie inorganique et organique en 1878. Il était célèbre pour avoir réussi, en 1868, la première synthèse de l'alizarine, un colorant naturel qu'on extrayait alors des racines de garance et dont l'importance économique était considérable. L'Académie avait été transformée en université trois ans auparavant et la Faculté de médecine venait d'être créée. Alors que Marignac s'était surtout intéressé à la chimie minérale, les trois professeurs qui occupèrent cette chaire après lui, soit Graebe jusqu'en 1906, Amé Pictet (1857-1937) jusqu'en 1932 et Kurt H. Meyer (1883-1952) jusqu'à sa mort, ont consacré toutes leurs recherches à la [p. 198] chimie organique. Graebe et Pictet firent essentiellement des travaux de synthèse; Pictet a, par exemple, réussi la première synthèse de la nicotine et de la papavérine, deux alcaloïdes, ainsi que celle du maltose et du lactose. Il a aussi montré que la distillation de la houille sous pression réduite fournissait des hydrocarbures analogues à ceux du pétrole, apportant ainsi un argument en faveur de l'origine végétale de ce dernier. Meyer était un spécialiste réputé de la chimie des hauts polymères, comme la cellulose, la chitine, l'amidon et le caoutchouc, qu'il étudia aussi bien par des méthodes physiques, comme la diffraction des rayons X, que par des méthodes chimiques ou enzymatiques. Alors qu'il était directeur scientifique à la Badische Anilin und Soda Fabrik, il avait comme collaborateur Antoine J. A. van der Wyk (1902-1976), qui le suivit à Genève et devint professeur extraordinaire de chimie des colloïdes et de thermodynamique chimique, en 1959. On voit, par là, les liens étroits qui ont toujours existé entre l'université et l'industrie.
Après la disparition de Meyer, l'enseignement de la chimie organique fut partagé entre Emile Cherbuliez (1891-1985) et Théodore Posternak (1903-1982), pour qui fut créée une chaire de chimie biologique et organique spéciale. Posternak fit à Genève de remarquables travaux sur la chimie des cyclitols, qui lui valurent une réputation internationale. 

La chimie physique 

Les débuts de la chimie physique remontent à la nomination de Philippe A. Guye (1862-1922), qui occupa, dès 1892, une chaire de chimie théorique et technique. Ses principaux travaux ont trait à des déterminations précises de masses atomiques, ainsi qu'à la fixation de l'azote atmosphérique sur l'oxygène sous l'influence de l'arc électrique. Ce dernier type de recherches fut poursuivi par son successeur, Emile Briner (1879-1965), qui a aussi publié de nombreux travaux sur les réactions de l'ozone avec les hydrocarbures. Il fut le premier à utiliser à Genève, avec son collaborateur Bernard Susz (1903-1975), la spectroscopie Raman. Les travaux de Susz concernent surtout la nature des liaisons qui s'établissent entre des aldéhydes ou des cétones et des acides de Lewis, comme BCl3, TiCl4, ZnCl2, et AlCl3 par exemple. En 1955, on créa une chaire de chimie et d'électrochimie techniques qui fut occupée par Robert Monnier jusqu'à sa retraite en 1975.

[p. 199]

La chimie analytique

La chimie analytique fut introduite en 1876 par Denys Monnier (1834-1898); il portait en fait le titre de professeur de chimie biologique, mais s'intéressait surtout à l'analyse. La première chaire de chimie analytique fut attribuée à Louis Duparc (1866-1932), auquel succéda Paul Wenger (1888-1962), puis Denys Monnier, petit-fils du premier professeur de chimie analytique. Pressentant l'importance croissante de la chimie analytique pour la connaissance de l'environnement et sa protection, ce dernier a mis sur pied, peu de temps avant sa retraite, un "certificat de chimie analytique de l'environnement", qui connaît chaque année un succès renouvelé et qui n'existe qu'à Genève. 

Transfert de l'Ecole de chimie au bord de l'Arve 

Depuis les années soixante-dix, la chimie a connu un développement et une diversification si extraordinaires qu'il n'est plus possible d'en présenter les principaux aspects en quelques lignes. Alors qu'en 1957, l'Ecole de chimie du boulevard des Philosophes comptait sept professeurs, on en dénombre dix-huit en 1970, au moment de son transfert dans le bâtiment de Sciences II, au bord de l'Arve. Ces professeurs sont aujourd'hui secondés par une centaine de collaborateurs pour l'enseignement et la recherche et environ 70 pour les tâches techniques et administratives. Les domaines de recherche se sont multipliés, le nombre de publications scientifiques également. Ces domaines sont essentiellement les suivants: 

  • Applications de l'informatique à la chimie
  • Chimie analytique de l'environnement
  • Chimie des éléments trans-lawrenciens et des quarks non saturés
  • Développement de nouvelles méthodes pour la synthèse de produits naturels
  • Electrochimie
  • Mécanismes des réactions en chimie organique
  • Géochimie organique
  • Photochimie minérale
  • Physicochimie du solide [p. 200]
  • Spectrométrie de masse
  • Spectroscopie de résonance magnétique nucléaire
  • Spectroscopie de résonance paramagnétique électronique
  • Spectroscopie de résonance quadrupolaire
  • Thermodynamique et cinétique chimiques
De 1982 à 1987, par exemple, ces recherches ont abouti à plus de cinq cents publications scientifiques. Pendant cette même période, il a été délivré 220 diplômes de chimie ou biochimie. L'enseignement théorique et pratique s'adresse à une centaine d'étudiants en chimie et biochimie, ainsi qu'aux étudiants en médecine, pharmacie, biologie, archéologie préhistorique et sciences de la terre.
[p. 201]

Les conquêtes de la chimie 

Depuis que la thalidomide, la dioxine, le napalm, Bhopal et plus récemment les entrepôts de Schweizerhalle ont provoqué des drames, la chimie a mauvaise presse auprès du public. De graves erreurs ont certes été commises et l'émotion qu'elles suscitent est légitime, mais elles ne doivent cependant pas faire oublier les bienfaits que la chimie apporte dans tous les domaines de la vie quotidienne: les antibiotiques, les tissus synthétiques, les matières plastiques, les engrais, les médicaments, le transistor sont quelques exemples de produits qui permettent à des millions d'êtres humains de vivre mieux et plus longtemps. Ceux qui prônent le retour à la nature sont-ils conscients que c'est à la chimie qu'ils doivent une grande partie du confort dont ils ne voudraient être privés à aucun prix?
La chimie est appelée à jouer un rôle capital dans la recherche de solutions à toute une gamme de problèmes vitaux pour l'avenir de l'humanité, comme par exemple la mise au point d'une lutte antiparasitaire qui respecte l'équilibre du milieu naturel ou la recherche de nouvelles formes d'énergie. Elle ne réussira cependant qu'au prix d'un intense effort de recherche, qui nécessitera de la part des pouvoirs publics un soutien accru et de la part de la jeunesse un regain d'enthousiasme pour la recherche scientifique.
Si l'on veut que Genève poursuive sa contribution au développement de la chimie, l'école doit s'efforcer de la faire connaître mieux, en augmentant sensiblement la part qui lui est réservée dans ses programmes. Donner au public une information objective sur la chimie est l'affaire de tous les chimistes. Nous avons besoin de scientifiques qui acceptent de consacrer du temps à rendre accessibles leurs connaissances et les résultats de leurs recherches à des lecteurs et des auditeurs profanes, et cela malgré le haut niveau de spécialisation auquel les contraint la compétition acharnée qu'ils doivent affronter sans cesse dans leurs domaines de recherche respectifs.

A. B.
haut
[p. 202: image / p. 203]