Conclusion: comprendre le présent pour envisager l'avenir

Dario Lopreno


​Conclusion

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Trois décennies problématiques

Le tissu industriel genevois a connu et connaît de pro-fondes transformations, ainsi qu'en témoigne le tableau que voici : 
Emplois et entreprises dans l'industrie genevoise de 1955 à 1985 

L'industrie perd de sa diversité. En effet ses principales activités, soit les machines-appareils-métallurgie industrielle et du bâtiment, l'horlogerie-bijouterie, les arts graphiques et la chimie, qui représentaient le 66 pour cent des emplois industriels en 1955, en totalisent le 76 pour cent en 1985. Si l'on se réfère au nombre d'entreprises, les valeurs correspondantes sont 45 pour cent en 1955 et 61 pour cent en 1985. La majorité des grandes entreprises de la place est passée sous le contrôle de multinationales, suisses ou étrangères, qui n'ont pas leur centre de décision dans le Canton. Les entreprises ayant une grande emprise au sol et un personnel nombreux ont tendance à disparaître ou à se restructurer en rationalisant et en déplaçant une partie de la production vers d'autres cantons ou pays.
La toile de fond de tous ces changements est l'introduction et la généralisation de l'électronique industrielle sous toutes ses formes. Il en résulte notamment une tendance à la séparation de plus en plus nette entre la gestion, la conception et la fabrication, dans la production industrielle. Ce développement fait apparaître de nouvelles manières de travailler, de nouvelles professions ou, plus souvent, des professions hétérogènes. Corollairement les qualifications traditionnelles tendant à disparaître, ce qui ne va pas sans poser des problèmes aigus de recrutement du personnel (les jeunes ne possèdent plus les qualifications traditionnelles, mais les anciens ne maîtrisent pas encore les nouvelles qualifications). Cette évolution [p. 218] introduit en outre des clivages toujours plus nets entre salariés de plus en plus qualifiés, d'une part, et de plus en plus déqualifiés, d'autre part, parallèlement à une forte diminution des besoins en qualifications intermédiaires. En liaison avec l'électronification des processus de production, nous assistons à une déréglementation des conditions et rythmes de travail sous trois formes: une remise en question des notions de jour et d'heure ouvrables en matière d'horaire de travail, une lente éviction du taylorisme au niveau de la conception et surtout de la fabrication, et un accroissement du taylorisme dans la gestion et l'administration industrielle. 

Les "ghettos" industriels

Ces modifications s'accompagnent d'une spécialisation fonctionnelle accrue du territoire. L'industrie est rejetée de la ville de Genève, au profit de l'habitat et des services, pour se regrouper dans des terrains qui lui sont réservés à la périphérie, réserves industrielles dépourvues de toute vie sociale et induisant un surcroît de déplacements individuels. Entre 1965 et 1985, la ville de Genève a perdu 20.000 emplois industriels, tandis que les autres communes du canton en ont gagné 10.000 (principalement Lancy, Meyrin, Plan-les-Ouates, Satigny et Vernier). De 1983 à 1988, ce sont près de 14 hectares de zone industrielle qui sont déclassés en ville de Genève, soit environ un cinquième des zones industrielles de la ville qui globalement représentent le septième des zones industrielles du canton (en 1983). Ces chiffres ne tiennent pas compte des industries qui se trouvaient en zone ordinaire de construction depuis longtemps et qui ont quitté la ville pour aller à la périphérie ou ailleurs en Suisse, voire pour disparaître. Ce mouvement est à mettre en rapport avec l'extension de la zone industrielle de Plan-les-Ouates et la création de celle de Mouille-Galand (Vernier), dans un proche avenir.
Enfin, la concentration économique reste très forte dans l'industrie, malgré les apparences. Les nombreuses prises de contrôle d'entreprises locales par de grands groupes suisses ou étrangers en sont un symptôme, de même que la concentration des emplois industriels. En effet, en 1985, 85 pour cent des emplois des machines et appareils se retrouvent dans les cinq principaux noms de la branche; 85 pour cent des emplois horlogers sont regroupés dans les dix principales firmes de la montre; 79 pour cent des emplois de la chimie sont dans les cinq plus grandes entreprises de la chimie; 4o pour cent des emplois des arts graphiques sont réunis [p. 219] dans les quatre grands de la typographie. Au niveau de l'industrie genevoise entière, c'est le 1 pour cent des entreprises qui totalise le quart des salariés, sans compter la sous-traitance non négligeable (mais non chiffrable), dont elles sont la source. 

Une réalité contradictoire 

Il est impossible de chiffrer avec précision l'évolution différenciée des petites, moyennes et grandes entreprises industrielles dans le canton, une statistique idoine ne démarrant qu'en 1985. Nous pouvons toutefois reprendre les caractéristiques qu'en donne le Service cantonal de statistique. Petites entreprises fort spécialisées, qualifiées, très liées au tissu industriel cantonal et, souvent, à la sous-traitance, elles sont dotées de grandes capacités d'adaptation et marquées par l'émergence de nouvelles générations d'entreprises compétitives. Mais leur stabilité nous paraît bien sujette à caution. Les moyennes entreprises sont menacées à la fois par la concurrence étrangère, par l'Europe de 1993 et par le potentiel d'innovation des grandes entreprises helvétiques, ainsi que par la capacité d'adaptation des petites. Cependant, si l'on met en parallèle la statistique de l'emploi et celle des entreprises, on peut supputer que les entités industrielles moyennes augmentent en termes relatifs. Les grandes entreprises, financièrement solides, sont étroitement liées au marché international et détiennent l'essentiel du potentiel de recherche et développement, dont le centre ne se trouve généralement pas dans le Canton. Par ailleurs, elles bénéficient d'économies d'échelle en matière de conception, de production et de gestion. Elles sont toutefois grandement menacées par les impératifs de la rationalisation dans notre canton et menacent par là même beaucoup de petites et moyennes entreprises de la région genevoise. 

Les salariés de l'industrie 

Si l'on totalise les salariés sous statut établi, annuel, saisonnier ou frontalier, sans parler des clandestins, on s'aperçoit que les deux tiers des collaborateurs de l'industrie du Canton sont étrangers. C'est là un des reflets du manque de main-d'oeuvre pour l'industrie. Les Suisses sont généralement trop qualifiés pour s'engager dans des professions de manoeuvres; mais la main-d'oeuvre suisse n'est pas assez nombreuse par rapport aux besoins en qualification. On trouve ainsi les [p. 220] Suisses aux postes qui impliquent le plus de responsabilité ou de qualification dans l'industrie genevoise. Les anciennes immigrations et beaucoup de frontaliers sont aux postes intermédiaires. Les nouvelles immigrations se situent aux niveaux les moins qualifiés et rémunérés. Les femmes, quant à elles, sont légion parmi les subordonnés de l'administration et de la gestion, ainsi que parmi les manoeuvres.
Enfin, le type de chômage existant à Genève, bien qu'il soit faible (près de 1.200 en 1985, dans l'industrie), est ambigu. Il relève de la désindustrialisation, mais il exprime aussi la profonde restructuration en cours. En 1985, les machines et appareils, la métallurgie industrielle et l'horlogerie-bijouterie fournissent le 55 pour cent des inscriptions au chômage, tout en ne totalisant que le 45 pour cent des personnes occupées dans l'industrie. Pourtant, elles représentent plus de la moitié des offres de places de travail déposées à l'Office cantonal de l'emploi et près de 60 pour cent des placements effectués par ce même service. 

Renaissance industrielle ou pseudo-renaissance?

Il ne sied pas ici de se lancer dans des hypothèses prospectives quant à l'avenir de l'industrie genevoise. Il nous semble toutefois nécessaire de poser quelques problèmes actuels fondamentaux pour s'interroger sur le futur industriel.
Les métiers se transforment, principalement sous le poids de l'électronification des processus de production (ce terme englobant la gestion, la conception et la fabrication industrielles). Mais dans la mesure où nous nous refusons à attribuer une logique autonome intrinsèque à la technologie, nous relions ces transformations aux éléments plus généraux suivants:

  1. la recherche effrénée de nouveaux débouchés et les dures luttes de partage des marchés existants, dans le cadre des économies capitalistes
  2. la précarité des économies des Etats dits socialistes
  3. la fragilité extrême et l'essoufflement des économies du Tiers Monde
  4. la mise en place de l'Europe de 1993 et le rôle fort problématique de la Suisse face à celle-ci
  5. le manque général de main-d'oeuvre et également de main-d'oeuvre très qualifiée (relativement aux besoins) que connaît la Suisse
  6. la réorganisation en cours de l'économie industrielle helvétique, dans le cadre d'un surcroît de contrôle de l'appareil financier et productif par la Suisse du Nord-Est. 


A Genève, ces difficultés sont aggravées par la tradition de laisser-faire profondément ancrée, malgré toutes les apparences, dans la pratique des autorités politiques. Que l'intégration de la région franco-valdo-genevoise tienne plus de l'état de fait involontaire que d'une politique volontaire et prospective, ne simplifie rien. En outre, les milieux économiques locaux ne montrent qu'une relativement faible capacité à enrichir et à rénover le tissu industriel. Il est enfin nécessaire de bien mesurer la force quantitative du mouvement syndical, mais sa faiblesse qualitative face à tous les problèmes mentionnés dans ces lignes.
C'est pourquoi la question de l'avenir de l'industrie genevoise se pose en des termes très complexes et pleins d'incertitudes.
A partir de tous ces éléments, on constate un décalage entre la réalité immédiate et les mentalités. Sur le plan strictement industriel, les terme de "fabrique", d'"usine", d'"ouvrier" ne sont-ils pas de plus en plus malaisés à utiliser? Dans nos processus de production, le rapport à la matière dite "première", à la matière en général (qui est souvent un produit de synthèse dans nos économies), mais aussi à la machine et à l'objet fabriqué lui-même n'est-il pas profondément médiatisé relativement au travailleur, sans parler du consommateur? Ainsi le nouveau système technique, essentiellement axé sur l'électronique, sur les nouvelles matières, les biotechnologies et sur le nucléaire, est déjà largement en place au niveau des infrastructures, sans toutefois être encore vraiment accepté au niveau des mentalités. Et cependant le mode de production n'a pas fondamentalement changé malgré tous ces bouleversements essentiels.
Ces éléments ne sont pas à négliger pour qui veut comprendre les changements radicaux que connaît l'industrie genevoise, liés à la rapide et problématique spécialisation, dite "tertiaire", de l'économie genevoise. Au niveau des discours, les fuites en avant idéologiques à la mode que sont les théories post-industrialistes, ne font que trahir le malaise général face à tant de changements: pas tous nécessairement inévitables, mais presque tous mal intégrés par les acteurs de la réalité locale. 

D. L.
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